CHAPITRE XXXÏII
Le philosophe pendant la guerre.
Au cours de la guerre, à la lumière des événements, Emile apprit beaucoup. Il estimait surtout précieux d'avoir acquis une idée plus nette et plus haute du droit naturel dans ses applications aux rapports des -peuples entre eux, dans les limites qu'il pose aux ambitions individuelles ou nationales, dans la règ-le qu'il donne à l'usage de la force pour le service de la justice.
Il voyait dans le mépris de ces principes la source des odieux excès qui maintenant lui faisaient prendre en horreur l'AUemag-ne, ses doctrines et Nietzsche en particulier. Il avait autrefois, sans grande émotion, rencontré, au milieu de beaucoup de théories de Nietzsche qui lui paraissaient séduisantes, des phrases comme celle-ci : « Qui atteindra quelque chose de grand s'il ne se sent pas la force et la volonté d'infliger de grandes souffrances? Savoir souffrir est peu de chose : de faibles femmes, même des esclaves passent maîtres en cet art. Mgiis ne pas succomber aux assauts de la détresse intime et du doute troublant quand on inflige une grande dou-
leur et qu'on entend le cri de cette douleur — voilà qui est g-rand, voilà qui est une condition de toute grandeur. »
Incapable de mettre en pratique ces théories barbares, Emile avait pu, en temps de paix, s'imaginer qu'au-dessous de cette dureté impitoyable se trouvait peut-être vraiment quelque grandeur. Mais sur le champ de bataille, en face des douleurs inou'ies causées à des êtres humains par Tambilion efTrénée d'un peuple qoii à pris de telles phrases au sérieux, comment n'aurait-il pas senti la révolte gronder dans son être et renversé les idoles allemandes que son idéalisme avait élevées ?
A chaque instant ce sont des cris de pitié ou d'horreur qui lui échappent :
(( Sensation de rinhumain, sans grandeur si haute, quelque chose cependant qui dépasse l'homme, mais plutôt abîme d'horreur, livide. »
(( Douloureux sentiment envoyant monter à l'assaut ces pauvres gens; le cœur serré!... y>
(( Dures journées ! Dures nuits ! Un blessé crie en face... La nuit à creuser — - sommeil glacé — ô triste aurore!... »
Et plus loin, après avoir écrit qu'il assiste à une suffisante tragédie, il ajoute :
(( Quand, à cette tragédie, la douleur se môle et à des cris, il y a quelque chose en moi qui se déchire et se brise. »
Ailleurs :
« Ces hécatombes, ces outils effroyables!
Pauvres petits hommes qui s'avancent au milieu de cette tourmente ! »
Par un effort g"énére4.ix, il arrive à dominer ces impressions déchirantes; mais s'il le fait c'est qu'il a reconnu, comme il le dit lui-même,
a: Qu'il y a plus de courage à aider à supporter la douleur par sa présence qu'à s'éloigner. y>
Quant à la dureté chère à Nietzsche, il en porte ce jugement suprême :
(( Sur la pitié : qu'il n'y a pas de grandeur dans cette dureté où il n^y a plus d'humanité. »
Ailleurs il écrit :
(( Nietzsche. — L'Aigle et TAgneau. — Ya-t-il un troisième point de vue? Nietzsche n'a jamais songé à l'humanité. »
(ï L'humanité est précieuse en soi — et non par la puissance. »
Revenant une autre fois sur le projet d'épopée dont nous avons donné le plan, il écrit :
(( Vers la fin, l'épée brisée par la g-uerre, par l'alliance et la victoire de l'univers, son alliance contre la plus puissante épée. Donc l'épée brisée par la défaite, non pas g-énéreusement, volontairement brisée. Puis la naissance du droit nouveau suscité à travers l'humanité, non pas faiblesse du fort, lig'ue contre le fort, mais dignité, volonté. »
Et il ajoute :
c( Mettre auparavant combien déçus les amis de l'ancien esprit allemand, terrible corruption. Médite des biens de la terre, pas de détachement sublime. ))
Il développe plus long-uement sa pensée dans la note suivante :
c( Déchaînement de brutalité, changement de point de vue sur le plus humain. Idée qu'il peut exister une valeur humaine en dehors de la puissance de la plus grande puissance, de la volonté de puissance. Non pas si vaine cette volonté de s'unir entre plus faibles pour protester, pour empêcher, pour qu'il y ait un droit; non plus cette idée que c'est la morale des médiocres, mais bien ce sentiment qu'à côté d'Un déchaînement barbare et grandiose il y a des grandeurs plus humaines. Quelque chose de plus clair, plus délié, plus fin, de métal plus trempé, plus ouvragé... Tant de signes de ce précieux courage, froid, mesuré, sévère, digne, s'épanouissant sans aucune volonté de puissance... La Germanie barbare. »
Ce qu'il complète par cette note :
(( L'Allemagne énorme... son habile ennemie profitant des fautes, les utilisant aussitôt; un réseau d'alliances. »
Et par celle-ci :
« La France, dont on a souvent dit qu'elle représentait une cause universelle; en ce cas particulièrement. Grande chose, comment ce conflit particulier entre elle et la Germanie s'est épanoui tout à coup en une cause pour laquelle lutte tout l'univers. Mag'nifîque floraison. Toute la terre contre l'Allemagne; au lieu de ce petit conflit entre la France légère et vaniteuse et la robuste Germanie. »
En parlant de l'Allemag-ne, il dit encore :
(( Cette démence germanique... ne pouvant plus faire un pas, porter un coup à son ennemi sans bousculer quelqu'un d'autre. »
Et ailleurs :
(( Ce qu'il y a de terrible, d'immense, de barbare dans la Germanie. »
Cette dernière réflexion se trouve au-dessous de la phrase suivante, si pleine en sa concision :
« Sur le plateau en avant du... Méditation... — senti la grandeur du droit, non sa faiblesse. »
Un autre jour, il médite sur l'avenir réservé à la guerre :
« Avenir de la guerre. La guerre scientifique est celle contre laquelle on aura le plus vite l'idée de se prémunir. Lutter pour les biens de la terre qui sont grands ; peut-on espérer qu'elle
cessera jamais? Mais ce qui en donnera le plus tôt l'idée, c'est que quelque savant puisse, en inventant un moyen de destruction horrible, tout à coup devenir maître des choses. Cela se verra peut-être, cette royauté de fait, si formidable. »
Sa note la plus récente à ce sujet fut écrite surTavantdeinière pag-e de son carnet de g-uerie. (Idée de la force primant le droit) « Idée barbare qui stupéfia l'Europe civilisée quand on vit un État se conduire à la manière des bandits ».
En face de l'Allemagne brutale, il admire la France qui se défend avec tant d'héroïsme :
« Devant l'histoire, qu'elle sera belle la France de 1914 — pure. »
Au souvenir de la bataille de la Marne, avec un tressaillement d'allégresse, il salue
€ Cette aurore d'une nouvelle ère du monde, ce matin où la France était sauvée. »
L'héroïsme de ses compagnons d'armes lui inspire la page suivante, où l'on sent vibrer toute son âme :
« On ne dira jamais assez le martyre de ceux qui se sont trouvés aux lieux célèbres et difficiles de celle guerre : Ttlartmann, Xotre-Damede-Loretle, Ypres, etc. Il faut un sacrifice de soi qui dépasse tout ce qu'on a pu voir, l'acceptation de la mort, l'attente de celte mort d'un instant à l'autre, ou, pire encore, de blessures épouvantables, dans des conditions d'horreur,
LE SOLDAT l\Z'j
nuit, incendie, explosions, asphyxie, fatigues, sans repos, sans vivres, dans la boue, sans abri. L'arrivée formidable des obus, la perspective constante d'être mis en pièces : horreur tragique, la vue des cadavres, une méchanceté formidable autour de soi, et cependant tenir. Un spectacle comme on n'en a jamais vu, un péril comme on n'en a jamais connu, un bruit comme on n'en a pas entendu. Debout au milieu d'une catastrophe, attendant un danger plus grand encore. Gela, des jours et des nuits... »
Et, s'il avait écrit avec chagrin :
« Grise du nationalisme mondial, l'idée de Tespèce humaine s'eftace ; quand pourra-t-on revenir à la générosité? o
il avait fait peu après cette constatation :
(( Ghez les soldats fran(;ais, pas de " haine, générosité ou faiblesse. Un peu les deux. Gela constitue bien le sentiment général de la France pour qui la lutte a été une nécessité. »
En admirant la générosité du soldat français, même à l'égard de ses pires ennemis, il redoutait toutefois les effets d'une faiblesse imprudente. Au cours d'une de ses permissions, on émit devant lui l'opinion que les trois quarts des Français auraient presque^ tout oublié au bout d'un an ou deux de paix et recevraient les Allemands à peu près comme par le passé ; et cela simplement parce que la prudence et la réserve demandent une force
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de volonté dont, actuellement, peu de gens semblent capables.
Les yeux d'Emile s'assombrirent aussitôt et son visage revêtit une expression de tristesse inoubliable :
« Croyez-vous cela possible? dit-il. Mais alors, à quoi bon tant de sang? tant de sacrifices? Si l'on n'a pas encore compris que tout Allemand, même involontairement, est un espion, que de leur part tout est mensong-e et trahison, si les relations doivent reprendre comme autrefois, avec autant de légèreté, d'imprévoyance et de laisser-aller, à quoi bon tant d'héroïsme?... »
Et, certes, il est aisé de comprendre cette douloureuse impression. Qu'y a-t-il de plus dur que de sacrifier sa vie pour quelqu'un qui, dès que vous serez mort, oubliera tout, tendra les bras à son ennemi et se laissera, malgré votre héroïque dévouement, tranquillement assassiner? Peut-être dira-t-on qu'il est à propos de pratiquer le pardon des injures. Mais ne serait-ce pas le cas d'appliquer ici la méthode qu'Emile proposait pour l'examen des questions morales un peu épineuses ? Ne serait-il pas bon de chercher à voir clair en soi-même et à savoir quel est le principe qui fait agir?
Le pardon des injures est une vertu héroïque, impliquant une réelle et glorieuse victoire sur soi-même, et n'excluant ni la justice, ni la prudence. Est-ce cette haute vertu chrétienne qui fait que quelques personnes attendent avec impatience la fin de la guerre pour pouvoir reprendre des bonnes allemandes ? Qu'y a-t-il de plus odieux que de cacher son égoïsme sous le manteau d'une vertu sublime? De grâce, que ceux qui n'ont pas souffert directement de la guerre laissent le pardon des injures à ceux qui ont vraiment quelque chose à pardonner et qu'ils sachent plutôt faire de petits sacrifices d'intérêt propre ou même d'affection particulière, pour ne pas trahir la France et les héros qui sont morts pour elle. ;
Cette faiblesse préoccupait beaucoup Emile quand -il songeait à l'avenir, mais que dire de son indignation quand il apprenait qu'en pleine guerre des relations illicites étaient entretenues avec l'ennemi et, ce qui plus est, que le gouvernement fermait les yeux sur ces trahisons ou les jugeait de la manière la plus bénigne !
(( Lâcheté da gouvernement, comparée à la dureté envers les soldats : accapareurs ou ceux qui ravitaillent TAUemagne à peine punis et la mort pour un soldat qui s'est endormi à son créneau ! y>
Lui, qui n'avait jamais fait de politique, commençait à se préoccuper davantage de ces questions : il se demandait, et non sans inquiétude, dans quelle direction allait s'orienter la France après la guerre.
« Il ne faudra pas avoir trop de jeunesse et de joie en France après la guerre; il faudra penser davantage à ceux qui sont morts. On dit trop : Nous bâtirons une maison nouvelle, libre des mauvais songes du passé. Il ne faudra pas qu'il y ait trop d'insouciance et trop de fêtes... Pour ceux qui réfléchissent, est-ce une France nouvelle, une base nouvelle de la culture, de l'instruction, de la philosophie qu'il faut trouver ? Il y aurait plus de grandeur, malgré les apparences, à revenir simplement aux choses interrompues. »
Précisant davantage sa pensée, sous ce titre : « Situation faite aux partis politiques par la victoire », il écrit :
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o: Que le fait d'avoir écarté la menace allemande donnera libre cours* aux passions politiques.
c La grande masse nationale aura conscience d'avoir sauvé la France : elle réclamera ses droits démocratiques de façon plus impérieuse ; d'autre part, une armée moindre sera une moins grande garantie contre ies tentatives révolutionnaires. C'est pourquoi on eût voulu en France une sage restauration du principe d'autorité, une classe gouvernante éclairée et sage.
€ C'est là (pendant la guerre) que tout se décidait, là que se faisaient les amitiés nouvelles, là que se forgeait l'avenir, pierres, fondations, assises nouvelles. Maintenant l'épée gigantesque est essuyée au revers des nuages. »
Sans aucun cloute, maintenant qu'il avait, sur le champ t de bataille et dans les tranchées, pris contact avec la nation, Emile se serait intéressé aux affaires publiques, il se serait mis tout entier au service de la France qu'il rêvait de voir de plus en, plus g-rande et de plus en plus belle. Mais lui qui avait salué avec tant d'enthousiasme le début de la « guerre libératrice », pourquoi | commençait-il à douter des résultats moraux qu'elle ^ devait amener, car cette exclamation douloureuse lui échappe :
« On disait au début : Quelle vie plus belle nous préparons à ceux qui viendront après
nous!... Mais maintenant un lourd voile commence à tomber sur l'avenir ; non, ce n'est pas cette splendeur, ce ne sera pas cette aurore. »
Pourquoi? Oh! il le dit lui-même. C'est qu'il avait espéré que le danger commun, la douleur supportée en commun, le dévouement des uns, l'héroïsme des autres auraient eu raison de l'égoïsme général et que l'oubli généreux de soi et de ses propres intérêts devant un intérêt supérieur aurait amené enfin le règne de la justice. Or, ce règne, il ne le voyait guère s'établir et, comme il le dit dans une de ses lettres, ceci constituait encore sa plus grande souffrance. Dans In Memorlam, il écrit de Maurice :
« Indiquer que ce qui le choquait le plus, c'est l'injustice, l'injustice universelle et totale. , Il éprouvait une peine profonde devant tout ce qui n'a pas accompli son destin. »
A la suite, il ajoute :
(L Pour lui, il pensait que Tesprit humain vaut mieux que le monde, ou du moins qti'il est ce qu'il y a de mieux dans le monde* »
N'est-ce pas à cette époque qu'il concevait tout ce plan de roman, résumé de ses longues recherches philosophiques, dans lequel nous avons vu son héros,^ poussant jusqu'aux dernières limites l'amour de la justice, s'offrir à la mort pour « remettre dans la voie droite de sa nature » une âme appelée à la vie religieuse, magnifique symbole de l'attitude que, au simple nom de la justice, la philosophie doit garder envers la religion, « ce jojau du monde ».
Pourtant, s'il avait des heures d'angoisse en son-
géant à l'avenir, la confiance revenait bientôt, car il n'aurait pu supporter de douter vraiment de la France. Comment douter d'elle après avoir vu tous les prodig-es d'héroisme et de dévouement auxquels la guerre avait donné lieu? Le bien ne l'emporterait-il pas sur le mal ? La géncrosité narriverait-elle pas à vaincre l'égoïsme et l'injustice? Du reste, c'était beaucoup moins la jeunesse pleine d'ardeur et d'enthousiasme qui le préoccupait que la génération précédente, celle de l'arrière, celle qu'avait formée Renan.
Aussi avait-il conçu le projet d'écrire un nouveau livre de philosophie et d'histoire, sous ce titre : De la guerre libératrice. Sans doute il voulait y montrer la France intellectuelle délivrée du joug de l'Allemagne ; voici le début du plan du chapitre IV :
« Cette face monstrueuse et diabolique apparue tout à coup comme celle de TAllemag-ne. Alors il est apparu qu'il y avait à travers l'univers une humanité. — Naissance difficile et tragique sous les coups du malheur... »
Mais ce n'était point là son unique but; il voulait montrer aussi, et peut-être avant tout, la France arrachée enfin au joug despotique du sectarisme et du doute et redevenue elle-même, c'est-à-dire croyante, héroïque et généreuse. Et c'est pourquoi le premier chapitre devait traiter : « De Tréguier, de Renan et de la Réforme intellectuelle et morale )). Faisant allusion à la réflexion suivante qu'il avait ajoutée au-dessous de la description de la statue de Renan dont il a été question plus haut :
« Évoquer d'un côté Renan enfant allant à l'école par ces rues — et beaucoup plus tard
celte cérémonie, ces habits noirs envahissant la place, venus le dresser sur son piédestal... ))
il s'écrie :
(( Combien supérieure à la réforme préconisée la réforme qui a eu lieu réellement, allant bien plus au cœur des choses, bien plus loin que ce qu'il désirait, demandait, prévoyait. La bravoure, une immense générosité, tant de sang répandu... (Mesurer) Tintervalle qui les sépare d'un bout de cette place à l'autre ; autre attitude qui se dresse, autre effort, autre allure. (Ici) c'est une immense plaine, au soir d'un désastre, aux rayons déclinants d'un jour; près d'une pièce d'artillerie, un officier ; soir héroïque, lumière sublime, grandeur sublime de la guerre...
(( Génération qui réclame déjà ses statues; non point vague groupe, mais des figures précises et les plus symboliques. — Race prédestinée par ses antithèses et par la gloire ! »