Ihid., p
2. Lettres à Da<^id, onzième lettre, p. 72. — A la page 74, nous lisons ce jugement très fin sur l'originalité d'Ingres : « Ingres a conçu l'harmonie d'une tout autre manière que les modernes ; elle n'existe point pour lui dans les détails ; toutes les formes sont purement dessinées, mais elles ne tournent point. Il est l'opposé de ceux qui croient que cette même harmonie consiste dans le vague des contours. Cette mollesse est un excès et finit par atténuer tellement les formes que celles qui doivent être les mieux prononcées deviennent sans consistance... »
Même intelligente finesse dans les jugements portés sur des artistes aussi différents que Picot, p. 81, dont la gracieuse représentation de V Amour quittant Psyché les a enchantés, et Boilly, p. 82. L'Entrée au Spectacle les a frappés par son réalisme piquant : « Où se passe cette scène ? sur le boulevard du Temple ; Boilly nous y a transportés. Ce petit tableau est plein de vérité, d'expression et <dc naturel. »
Granet : la Galatée ^, de Girodet, celui qu'on appelait « le premier peintre du siècle », les nombreuses toiles d'Horace Vernet, que l'on ju^'eait alors « le plus français des peintres » (cf. la 16^ lettre, p. 97), son Massacre des Mamelucks et le Dénouement des bourgeois de Calais d'Ary Schefïer. Toutes ces œuvres, à l'exception de la mythologique Galatée, de Girodet, qui planait au-dessus des critiques, attestent l'engouement d'une époque pour la peinture d'histoire; et ce n'est pas un romantique comme Emile Deschamps, qui pouvait s'en plaindre. Dans un dialogue supposé (p. 84 et sq.) entre V Enthousiaste qui veut que l'on impose aux artistes des sujets empruntés aux Livres saints, et un amateur derrière lequel se cachent nos critiques, nous entendons celui-ci revendiquer le droit, pour les artistes, de rester maîtres du choix de leurs sujets, et, tandis que son interlocuteur s'écrie : « Le Christianisme seul est inépuisable, le génie n'est que là », l'amateur, qui ne prétend pas « charger les peintres de notre salut », leur recommande simplemnet l'étude de l'histoire : « S'il faut de grands sujets pour exercer le talent des peintres, ne sont-ils pas dans l'histoire ? » L'Histoire est, à l'époque de la Restauration, la forme où se coulait presque inévitablement tout sentiment poétique ^, et cette mode qui s'imposera à l'imagination des poètes, nous ne pouvons manquer de constater qu'elle domine les peintres. C'est elle, c'est le prestige du passé qui donne à la représentation de la vie humaine cette forme idéale, sans laquelle il n'est point de beauté pour les Romantiques. Constatons-le, en lisant le Salon d'Henri de Latouche et d'Emile Deschamps, afin de bien comprendre un des caractères essentiels de leur goût, et poui* le distinguer en même temps du nôtre. C'est ainsi que cette page de Maeterlinck nous permettra de mesurer la distance qui nous sépare d'Emile Deschamps et de ses contemporains.
« Un bon peintre, dit Maeterlinck, ne peindra plus Marins vainqueur des Cimbres ou l'assassinat du duc de Guise, parce que la psychologie de la victoire ou du meurtre est élémentaire et exceptionnelle, et que le vacarme inutile d'un acte violent étouffe la voix profonde, mais hésitante et discrète des êtres et des choses. Il représentera une maison perdue dans la campagne, une porte ouverte au bout d'un corridor,
1. La page sur Galatée (p. 177) est sufïisamment enthousiaste. Peut-être les critiques admirent-ils trop Girodet en tant qu'élève de David, et ne sentent-ils qu'imparfaitement ce que son imagination avait de rare, de symbolique. Ne voiton pas aujourd'hui en Girodet le précurseur non seulement d'Ingres lui-même et de Chassériau, mais de Gustave Moreau et de Desvallières ? Voir au Louvre (cabinet des dessins) la suite de ses compositions sur lléro et Léandre.
2. Elle était cela depuis la fin du xviii* siècle. En 1792, André Chénier se faisait, dans une dissertation sur la peiniure d'histoire, le théoricien de l'Ecole de David.
CLAUDIUS JACgUAND
un visage ou des mains au repos... et ces simples images pourront ajouter quelque chose à notre conscience de la vie : ce qui est un bien qu'il n'est pas possible de perdre ^. »
Ainsi évolue dans l'histoire des arts la sensibilité humaine : aujoud'hui le mysticisme est à la mode ; autrefois l'histoire était nécessaire à l'élaboration du plaisir esthétique. Au demeurant, ce sont des langages à travers lesquels s'expriment successivement les générations.
Avant de quitter définitivement les peintres, nous dirons encore quelques mots des relations qu'Emile Deschamps entretint au cours de sa vie avec certains d'entre eux.
Nous n'avons aucun témoignage écrit, attestant que les artistes fréquentèrent, comme les poètes, le salon de la rue Saint-Florentin et celui de la rue de La Ville-l'Evêque. Mais ceux qu'Emile Deschamps, surtout en pleine effervescence romantique, rencontrait tous les jours chez Ch. Nodier ou chez V. Hugo, les Boulanger, les Nanteuil, les Tony Johannot, les Deveria devaient être ses familiers ^.
« Les peintres novateurs étaient nos frères. )) Cette parole de Sainte-Beuve, dans les Portraits contemporains, est surtout vraie de Louis Boulanger et d'Eugène Devéria. L'auteur de Mazeppa et celui de la Naissance de Henri IV ont été célébrés par les poètes. Louis Boulanger, auquel Antoni Deschamps a dédié un bel éloge de Véronèse, offrit aux deux frères une de ses médiocres compositions, que l'on honorait alors de trop d'éloges. Cette œuvre, gravée par F. Delanoy, est placée en tête des Poésies d' Antoni dans l'édition des Poésies d'Emile et d' Antoni Deschamps, qui parut l'an 1841, en 1 vol. in-S^, chez H. L. Delloye.
L'illustration romantique des romances du temps, dont Emile Deschamps écrivit les paroles, est encore une preuve indirecte de ses relations avec les artistes : de nombreuses vignettes, gravées en tête de ces poèmes, portent la signature d'A. Devéria et de Gavarni. Le billet suivant de Gavarni, que nous avons trouvé dans la correspondance inédite de E. Deschamps, conserve le souvenir de cette collaboration ^ :
1. Maeterlinck, Le Trésor des humbles, IX. Le tragique quotidien.
2. Léon Rosenthal, La Peinture romantique, Paris, 1900, in-4°. Cf. p. 278, le chapitre concernant la littérature et la peinture romantiques.