Voici la strophe de Deschamps citée intégralement
Dans une sombre attitude, Mort de soif, de lassitude.
Le roi sans royaume allait.
Longeant la côte escarpée.
Broyant dans sa main crispée Les grains d'or d'un chapelet.
2. Poésies d'Emile Deschamps, 1841. Le poème de Rodrigue, p. 1>.
3. A. Dumasj Mes Mémoires, t. IX, p. 69 : « Eugène Delacroix se chargea de peindre le roi Rodrigue, après la défaite du Guadalète, sujet tiré du Romancero^ traduit par Emile Deschamps... »
maître improvisant ainsi, en quelques heures l'esquisse d'un chefd'œuvre :
« Sans ôter sa petite redingote noire collée à son corps, sans relever ses manches ni ses manchettes, sans passer ni blouse ni vareuse, Delacroix commença par prendre son fusain ; en trois ou quatre coups, il eut esquissé le cheval ; en cinq ou six le cavalier ; en sept ou huit, le paysage, morts, mourants et fuyants compris ; puis, faisant assez de ce croquis (sic) inintelligible pour tout autre que lui, il prit brosses et pinceaux et commença de peindre.
« Alors en un instant, et comme si l'on eut déchiré une toile, on vit sous sa main apparaître d'abord un cavalier tout sanglant, tout meurtri, tout blessé, traîné à peine par son cheval, sanglant, meurtri, blessé comme lui, n'ayant plus assez de l'appui des étriers, et se courbant sur la longue lance ; autour de lui, devant lui, derrière lui, des morts par monceaux, au bord de la rivière des blessés, essayant d'approcher leurs lèvres de l'eau, et laissant derrière eux une trace de sang ; à l'horizon tant que l'œil pouvait s'étendre, un champ de bataille acharné, terrible ; — sur tout cela se couchant dans un horizon épaissi par la vapeur du sang, un soleil pareil à un bouclier rougi à la forge ; — puis, enfin, dans un ciel bleu, se fondant, à mesure qu'il s'éloigne dans un vert d'une teinte inappréciable, quelques nuages roses comme le duvet d'un ibis. Tout cela était merveilleux à voir : aussi un cercle s'était fait autour du maître, et chacun, sans jalousie, sans envie, avait quitté sa besogne pour venir battre des mains à cet autre Rubens qui improvisait à la fois la composition et l'exécution. En deux heures ou trois tout fut fini. »
Telle est la légende de ce fameux tableau. Elle exprime à merveille ce qu'il y a de spontané dans l'art de Delacroix, le jaillissement puissant des images qui s'imposait à lui avec une force hallucinatoire jusqu'à ce qu'il s'en fût délivré en les fixant sur la toile. Mais ce que l'admirable page de Dumas ne dit pas, c'est que l'idée d'une telle comj)osition occupait depuis longtemps déjà l'esprit de Delacroix. Elle lui était venue, après une lecture du poème d'Emile Deschamps. Il s'appliquait à la réaliser dans son atelier du quai Voltaire n° 15 ; et c'est l'esquisse ébauchée par le peintre que le poète souhaite dans la lettre suivante d'être admis à contempler.
« Vous avez fait un Rodrigue fuyant qui est une chose délicieuse, car vous l'avez faite. Je voudrais bien en voir chez vous l'esquisse, mais à quelle heure vous trouve-t-on ? Vous m'avez parlé, après une lecture de mon poème, de ce Roi Rodrigue projeté alors. Merci d'avoir exécute ce