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LE GOUT MUSICAL D UN POETE ROMANTIQUE

S'il est un art que Deschamps a aimé, autant que la peinture, presque autant que la poésie, c'est la musique.

Il a dit en des vers, pleins de grâce, qu'il n'a jamais entendu préluder l'orchestre à l'Opéra ou dans les concerts, sans un frémissement de plaisir :

Alors l'archet vainqueur ^ Glisse amoureusement sur les cordes du cœur ; Et la gamme, impossible, aux bravos de la foule Part, et comme un collier de perles se déroule.

Il saluait avec enthousiasme le pianiste virtuose :

qui, d'un doigt vif ou lent, Verse au piano son cœur ! — Tel un beau ramier blanc Rase un lac de son aile ou court de feuille en feuille.

Quant au charme de la voix humaine, il y était particulièrement sensible, comme tous les dilettanti de son temps :

Et son chant retentit, si pur, si ravissant, Qu'élancé vers le ciel, on croit qu'il en descend.

Ce n'est pas qu'il ne fasse des réserves au sujet des sensations exquises que la musique lui procure. Point mystique, tel que nous

1. Poésies d'Emile Deschamps, Paris, Delloye, 1841, in-8°, p. 140.

le connaissons, ce fils du xviii^ siècle sensualiste ne pouvait apprécier dans la musique essentiellement qu'un art qui charme les sens et repose délicieusement de penser. Seule, la poésie conserve, d'après lui, le privilège de parler à l'intelligence, tout en usant des prestiges de l'imagination et de la sensibilité. Elle seule est capable d'agir sur toutes les facultés à la fois. Elle est tout ensemble la plus haute littérature et le premier des arts, et elle inspira à Deschamps une de ces formules heureuses qui ne la définissent pas seulement en elle-même, mais encore dans ses rapports avec les autres arts. « C'est de la peinture qui marche et de la musique qui pense ^. »

La musique, bien qu'inférieure à la poésie, n'en est pas moins chère à Deschamps. « Ne vous fiez pas à l'homme qui n'aime pas la musique » aimait-il à dire après Shakespeare. « La musique va chercher au fond du moi humain ce qu'il y a de plus noble et de plus tendre pour en féconder les germes. Elle est le langage universel de l'enthousiasme religieux, de l'héroïsme et de l'amour. Elle ne conseille jamais rien de vil ni de mauvais, et l'on peut soutenir sans paradoxe qu'il vaudrait mieux pour un peuple savoir solfier que lire ^. »

Il est dommage que nous n'ayons pu déterminer le degré de culture musicale de Deschamps. Nous ne savons rien de la formation qu'ils reçurent, lui et son frère ^. Mais ces deux mélomanes, qui furent liés avec tous les musiciens de leur temps — Emile surtout qui composa pour eux tant de livrets — devaient posséder un peu plus que les rudiments de cet art, et n'être pas étrangers à sa connaissance technique. En tous cas, la comparaison de la poésie avec la musique, comme avec la peinture, vient surtout sous la plume d'Emile Deschamps. Il cite aussi volontiers les noms des grands musiciens que ceux des grands peintres et des grands poètes :

« La poésie, dit-il, a ses mélodistes et ses harmonistes, ses dessinateurs et ses coloristes, comme la musique et la peinture. Il n'est donné qu'à bien peu de génies de posséder au même degré les deux qualités extrêmes de l'Art. Ainsi Raphaël est supérieur par le dessin, et Cimarosa par la mélodie, comme Rubens par la couleur et Beethoven par

1. Emile Deschamps, Œuvres complètes, Paris, A. Lemcrre, 1873, 6 vol. in-8°. Voir tome IV, p. 27.

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