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LA MELODIE ET LE SPECTACLE DANS L OPERA ROMANTIQUE

L'opéra, tel qu'on l'aimait à l'Académie royale de musique, vers le milieu du xix® siècle, était avant tout un spectacle pompeux que relevait la musique. Tout devait y parler aux sens, non seulement les airs chantés par le ténor ou la prima donna, mais le nombre et la beauté des danseuses dans les ballets, la variété de la mise en scène et la splendeur pittoresque des décors.

Les poètes sur ce point étaient d'accord avec le public. « Si Banville et H. Heine, écrit justement M. Aug. Ehrhard \ raillaient la ploutocratie, Gautier dédaignait une civilisation sans pittoresque » ; « Le théâtre, disait l'auteur de Mademoiselle de Maiipin ^, pourrait assouvir ce besoin de merveilleux, qui est un des plus invincibles besoins de l'homme. Lorsqu'on fait tout pour les oreilles, pourquoi ne fait-on rien pour les yeux ? Pourquoi sommes-nous condamnés à ne voir que des formes pauvres, anguleuses, que couleurs ternes, noirâtres, désolées ? Pourquoi la pourpre, qui est le sang et la vie, For qui est la richesse et la lumière sont-ils bannis de nos vêtements ?..

« Par ce temps de paletots et de makinstosh, un théâtre où défilent de splendides uniformes tout chamarrés de dorures, des chevaux richement harnachés, où l'œil, attristé par tant de laideurs, s'arrête sur des décorations magnifiques, sur des groupes heureusement arrangés, n'est-il pas un centre attrayant, un besoin, une chose indispensable ? »

Or, un homme s'était rencontré, dès les premières années du règne de Louis- Philippe pour réaliser le rêve du public et des artistes : c'était un des produits les plus achevés du Paris d'alors — vrai héros de Balzac — , le D^ Véron ^. Enrichi dans une des premières grandes

1 . Aug. Ehrhard, L'Opéra sous In direction de Véron, 1831-1835 (s. 1. n. d.). In-8°.

2. Cité par Ehrhard, ibid., p. 21. Passage emprunté à Th. Gautier, Histoire de l'Art dramatique en France, Paris, 1858, tome II, p. 311.

3. Nous ne faisons ici qu'emprunter les principaux traits de cette curieuse physionomie au beau portrait que M. Ehrhard a tracé du D' Véron dans l'ouvrage précité.

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affaires de publicité, eh vendant une pâte pectorale, il avait débuté obscurément dans le Conservateur littéraire des frères Hugo et dans la Quotidienne de Michaud, fonda ensuite la Revue de Paris, et plus tard, en 1844, il acheta le Constitutionnel. Mais avant d'acquérir dans le journalisme une puissance égale à celle de Girardin ou des Bertin, il fut d'abord, pour les personnalités du Boulevard, l'amphitryon où l'on dîne. Ses dîners, comme ses cravates, ravissaient les dandys, qui, en dépit de sa vulgarité foncière, de sa laideur, de ses infirmités secrètes, lui faisaient une sorte de cour.' Ce Joseph Prudhomme qui se donnait des airs de Lucullus, celui que Barbey d'Aurevilly appelait « le lépreux de la cité de Paris, le scrofuleux D^ Véron » n'en avait pas moins dirigé pendant quatre ans le premier de nos théâtres lyriques (de 1831 à 1835), et, grâce à son bailleur de fonds, le banquier Aguado, grâce aussi à la collaboration de Duponchel, délicate nature d'artiste, par lequel il se laissait guider dans le choix des décors, il avait réussi à faire de l'Opéra un lieu de spectacle brillant et populaire. L'aristocratie s'était réfugiée au théâtre des Italiens ; mais la bourgeoisie se donnait rendez-vous dans ce luxueux et confortable Opéra de la rue Lepelletier, éclairé au gaz, animé par un peuple de figurants et de machinistes, véritable entreprise industrielle et maison de plaisir adaptée aux goûts du matérialisme contemporain.

Nous avons dit que l'italianisme sensuel de Rossini y était à la mode ; on y préférait Sémiramide ou Otello à Iphigénie, à Armide. qu'on ne jouait plus. On se souciait fort peu que la musique servît d'expression, comme chez Gluck, Rameau et Mozart, aux passions humaines, pourvu qu'elle flattât agréablement l'oreille, et offrît un accompagnement caressant à la romance sentimentale qu'on goûtait par-dessus tout. Si l'on venait à l'Opéra, c'était pour écouter et retenir aisément la romance attendue et se divertir au spectacle d'une grande féerie. C'était bien ce que Véron avait voulu offrir au public de son temps. « ... Quand on peut disposer du plus vaste théâtre, écrit-il, ayant quatorze plans de profondeur, d'un orchestre de plus de quatre-vingt musiciens, de plus de quatre-vingt choristes, hommes et femmes, de quatre-vingt figurants, sans compter les enfants, d'un équipage de soixante machinistes pour manœuvrer les décorations, le public attend et exige de vous de grandes choses ^. »

Ces grandes choses qui enchantaient le public, effrayaient bien un peu les gens de goût.

Emile Deschamps, qui accepte la poétique de son temps, ne critique

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