‹ Emile Deschamps, dilletanteChapitre 36 sur 62 · LE LIVRET DE « DON JUAN ». DESCHAMPS ET LES BLAZE · texte numérisé non relu

LE LIVRET DE « DON JUAN ». DESCHAMPS ET LES BLAZE

Deschamps refit le livret de Don Juan, et ce petit poème est une œuvre qu'on peut lire avec plaisir, indépendamment de la musique.

On relit avec agrément le livret de Don Juan, écrit par Deschamps, mais il entraîne l'esprit dans un monde agité, violent, frénétique et fatal, qui n'a rien de commun avec celui où se mouvait la fantaisie légère de Mozart. Il y a entre Mozart lui-même et l'interprétation que Deschamps, Castil Blaze et son fils donnèrent de son chef-d'œuvre, en 1834, un écart si tranché, qu'il faut s'y arrêter un peu.

L'histoire des représentations de Don Juan apparaît dès l'abord comme singulièrement complexe. Nous avons entendu seulement en 1913, à l'Opéra-Comique, la version originale de Don Juan, divisée en deux actes. On s'est livré au début du xix® siècle, à un véritable dépeçage du chef-d'œuvre, et il n'est pas facile d'ailleurs d'en percevoir clairement la raison. Quoi qu'il en soit, la restitution qu'en ont tentée en 1834 Deschamps et les Blaze, est bien méritoire, si l'on songe à la dénatura tion ridicule que lui avait fait subir le musicien Kalkbrenner en 1805,et ses paroliers Thuring et Baillot, mais prise en elle-même, elle est encore très étonnante, et ne s'explique précisément que si l'on songe à l'évolution du grand opéra telle que nous l'avons décrite toute à l'heure.

Si les deux actes primitifs du Don Juan ont été écartelés en cinq actes, c'est qu'ils devaient offrir une matière suffisante à ce grand spectacle, qui réjouissait les yeux du public de ce temps-là. On venait au théâtre lyrique. Deschamps nous le disait plus haut, pour voir presque autant que pour entendre. De là, ce souci du décor pittoresque qui caractérise le livret et la partition de 1834 ; de là cette barbare coupure opérée dans le beau finale du second acte pour ménager l'entrée saugrenue d'un chevalier maure et l'introduction d'un ballet ;delà, au dénouement, non seulement le chœur des damnés attendant Don Juan et tout un cortège de fantômes, qui offre un contraste romantique

avec celui des vierges procédant aux funérailles de Donna Anna, mais encore, pour corser le spectacle, les accents du Requiem de Mozart grossièrement rattaché à la pièce par le caprice des arrangeurs. On sent que le souvenir des effets de théâtre, qui avaient réussi trois ans auparavant dans Robert le Diable, a inspiré cette interprétation romantique àe,Don Juan. On a fait cette remarque que pour permettre aux deux aptes de Mozart de fournir la matière des cinq actes d'un grand opéra, il avait fallu supprimer plus de cinquante pages du texte original et accroître en revanche la partition de deux cent vingt-huit pages d'additions plus ou moins heureuses. Ce traitement sauvage, infligé à l'un des plus purs chefs-d'œuvre de la musique, exaspère à bon droit les gens de goût de notre temps, qui ont une véritable culture esthétique, et se font une idée profonde de la création musicale. Mais n'oublions pas que cette altération flagrante de l'harmonie, de l'unité d'un chef-d'œuvre lyrique frappait infiniment moins les dilettanti du règne de Louis-Philippe. Ce qu'ils admiraient dans Mozart, ce n'était pas la pensée musicale du maître, c'était l'abondance des mélodies, la variété des airs que l'oreille retenait aisément. M. Lalo qui les critique si sévèrement a mis excellemment leur point de vue en lumière :

« Cette manière de comprendre Mozart date de l'époque où l'opéra italien de Rossini, de Donizetti et de Bellini, conquit la France et où les Nozze et Don Giovanni alternaient sur l'affiche avec Semiramide, la Sonnanbula et Lucia de Lammermoor. Les uns et les autres avaient alors pour interprètes les mêmes chanteurs illustres. Les dilettantes... allaient au théâtre beaucoup moins pour goûter Mozart et Rossini que pour entendre le divin Rubini ou l'adorable Pasta, ou la délicieuse Grisi ^. )) Les morceaux qui faisaient leurs délices étaient ceux où ces grands chanteurs excellaient, « non pas les pages où l'inspiration de Mozart apparaît dans sa richesse et sa force véritables. »

Consultons-nous les critiques du temps de Louis-Philippe ? Ils abondent presque tous, sauf quelques exceptions honorables, dans le sens des dilettanti. Chez eux, jamais une allusion à la puissance particulière du sentiment dramatique de Mozart, à l'extraordinaire faculté d'évocation musicale qui était en lui, «à l'ampleur, à l'ordonnance, et à l'équilibre de sa conception, à l'unité merveilleuse de son style. » Dès lors quelle importance pouvait avoir aux yeux du public et des dilettanti les libertés que prenaient impunément les

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