Meyerbeer, par Henri de Curzon, p
2. Cf. H. Eymieu, VŒw^re de Meyerbeer, p. 46. — Ch. de Boigne, dans ses Petits Mémoires de l'Opéra, Paris, 1857, in-8°, p. 120, a raconté l'histoire de l'opéra des Huguenots, et les démêlés de Meyerbeer et de Véron. Il n'est pas moins sévère pour Scribe que pour le fameux docteur : « Les Huguenots, dit-il, étaient destinés à mettre en relief la générosité de Meyerbeer. La scène du 4^ acte entre Raoul et Valentine avaitrété écrite par M. Scribe dans ce style poétique dont un de ses couplets est resté le type :
Un vieux soldat sait souffrir et se taire Sans murmurer.
« Meyerbeer s'inquiéta de cette poésie un peu trop burlesque ; il demanda quoi-
qui était aussi son homme de confiance et traitait toutes ses affaires en son nom. — Jouin apprend en même temps que le duo ne peut être maintenu, que Meyerbeer a besoin de nouvelles paroles et que Scribe ne veut pas les faire. Il court alors chez le poète Emile Deschamps, qui improvise, séance tenante, les vers nécessaires, sur lesquels Meyerbeer, en l'espace d'une nuit, compose ce prodigieux duo, où se retrouve la passion la plus intense et dramatique à côté de la tendresse et du charme le plus profonds. »
Ainsi l'entremise de Jouin nous est rapportée par M. Eymieu. Mais le billet suivant que nous avons trouvé, parmi les lettres conservées par Deschamps, tendrait à prouver que les choses se sont passées moins hâtivement et que Meyerbeer a eu tout le temps de donner à Emile Deschamps le thème au moins de la scène fameuse, et de s'entretenir avec le poète des changements qu'il méditait. Quoi qu'il en soit, le rôle essentiel de Nourrit dans la transformation de la scène est confirmé par la lettre de Meyerbeer. C'est même lui, et non Jouin, qui semble avoir été l'intermédiaire entre le compositeur et le poète :
« Mon cher et illustre,
« Voilà un monstre dont M. Nourrit qui doit venir vous voir aujourd'hui, à 11 heures, vous expliquera le but.
Valentine. — Quoi vous partez ?
Raoul. — Oui, je pars !
Valentine. — Vous (illisible)
Raoul. — Je...
Valeisitine. — Reste, Raoul, et si je te suis chère.
Si tu m'aimes encore...
Raoul. — Plus que jamais je t'aime,
Mais immoler les miens, mes frères, mes amis !
Non.
(( Je profite de cette occasion pour réparer un oubli. J'avais oublié de donner à M. Nourrit vos deux vers nouveaux :
Tout est chantre, mon cœur, mon sort.
L'as-tu bien dit ce mot si tendre ?
qucs variantes. M. Scribe se recria, vanta sa marchandise, et finalement refusa toute espèce de changement. Trop bon juge pour revenir sur son opinion, mais trop poli pour insister, Meyerbeer pria un poète, un vrai poète, de venir au secours de Raoul et de Valentine, condanmés aux vers de M. Scribe. Emile Dcsohamps eut pitié de leur triste sort et il refit la grande scène du quatrième acte. Meyerbeer voulait et ne savait comment reconnaître cet acte de courtoisie. 11 eut l'idée délicate d'attribuer à Emile Deschamps sur sa propre part une part d'auteur, part qu'Emile Deschamps touche encore aujourd'hui. »
« Ces vers doivent se mettre là où pour la première fois il y avait :
Oh ! maintenant vienne la mort...
« Soyez assez bon d'en prévenir M. Nourrit. » (Inédit. Collection Paignard.)
Les indications et les retouches, que signale ce billet de Meyerbeer ne concernent que le grand duo du quatrième acte. Un autre témoignage, celui de Deschamps lui-même, nous permet d'affirmer que son intervention ne s'est pas bornée là. Voici ce que nous lisons dans une note écrite de la main même du poète ^ sur la première page d'un livret des Huguenots au-dessous du titre :
" ajouté par Emile Deschamps » :
1° Tout le rôle de Marcel à travers les 5 actes.
2^ L'air du page à la fin du 1^^ acte.
2 his La romance de Valentine. 4^ acte.
3^ Le grand duo d'amour qui termine le 4^ acte.
4^ L'air de Raoul pendant le bal au 5^ acte.
5° Le grand trio du 5^ acte.
Les modifications, introduites à maintes reprises dans le livret de l'opéra pendant les répétitions, durent rendre le travail de mise au point singulièrement difficile ; nous en tenons l'aveu de Duponchel lui-même, qui, dans le billet suivant, confirme le témoignage de Deschamps relativement du moins à la composition du grand trio du 5^ acte :
« Mon cher ami. Voulez-vous m'envoyer la scène du 5^ acte où se trouve le grand trio, il faut commencer la décoration et il m'est impossible de comprendre ce que veut votre maestro. Comme les changements que vous avez faits ne sont pas dans le manuscrit que vous m'avez remis, je suppose que vous n'en avez pas de copie, mais je vous promets de ne pas le garder plus de deux heures.
« A vous de cœur, « Duponchel.
« Demandez donc à Jacob (Lacroix) quelle était la livrée de Charles 9. Je la crois blanc, noir et jaune. La livrée bleu, blanc et rouge ne date que de Henri 4. »
(Inédit. Collection Paignard.)
Il eût été intéressant de savoir ce que pensait Scribe de la collaboration qui lui était ainsi imposée. Nous n'avons malheureusement trouvé dans les papiers d'E. Deschamps qu'une lettre de Scribe : elle
1. On trouvera cette note dans les papiers d'Emile Deschamps, conservés à la Bibliothèque de Versailles.
est antérieure de deux ans à la représentation des Huguenots, et nous le montre d'ailleurs dans les meilleurs termes à cette époque avec le poète et le compositeur.
« Paris, 4 nov. 1834.
« Mon cher et aimable confrère,
« Meyerbeer s'était chargé de vous adresser en mon nom une invitation pour vendredi prochain. — J'apprends qu'il ne l'a pas fait et je m'empresse de vous demander si vous serez libre ce jour-là et si vous serez assez bon pour accepter ; si cela vous est possible, je vous remercie d'avance du plaisir que vous me ferez, et vous prie d'agréer l'expression de mon bien sincère et affectueux dévouement.
« Eugène Scribe.
« A cinq heures et demie chez Meyerbeer, hôtel de Wagram. (Collection Paignard.)
Le musicien et son librettiste travaillaient à cette époque à la composition du poème qui devait primitivement s'appeler Valentine ou la Saint- Barthélémy. On peut supposer sans invraisemblance que le poète était admis déjà par les auteurs à l'honneur d'une collaboration in partihus. En tous cas, nous savons par ces quelques mots délicieux d'Alexandre Soumet ce qu'en pensait le public des premières représentations des Huguenots : ^
« La gloire de Scribe retentissait hier au soir brutalement par le théâtre, cher ami, mais la vôtre courait toute mystérieuse de loge en loge, comme ces aveux d'amour qu'on ne fait qu'à l'oreille.
« Je n'ai pas quitté ma peau d'ours, mais j'ai erré quelques temps dans les corridors de l'Opéra et vous ressembliez à ces amants magnifiques qui donnent tout à leur maîtresse excepté leur nom, parce qu'elle est mariée avec un autre.
« Aglaé n'est-elle pas un peu jalouse !
« Soumet. »
(Collection Paignard.)
La collaboration d'Emile Deschamps et de Meyerbeer ne se borna pas au livret des Huguenots. Nous verrons plus loin que de nombreuses romances parurent à cette époque sous leur nom et que le musicien recherchait le poète comme ce mot de Dumas l'atteste :
« Mon cher Emile, « Meyerbeer est venu me proposer de faire avec vous un keepsake dont je ferai la prose et vous les vers. Cela me va admirablement et je serai enchanté de voir mon nom à côté du vôtre.
« Je serai demain chez vous à 10 heures pour causer de la chose. « A vous de cœur.
« Alex. Dumas. »
(Inédit. Collection Paignard.)
Meyerbeer savait émouvoir le cœur de son ami. Il fut de ceux qui louèrent ses traductions shakespeariennes, quand on joua Macbeth à rOdéon, en 1848.
« Paris, 14 nov. 48.
« Cher et illustre ami,
« Je viens de recevoir votre aimable lettre du 13, avec le charmant cadeau que vous avez bien voulu me faire de vos belles traductions shakespeariennes. Je serai exact au rendez-vous que vous me proposez pour jeudi, mais je ne pourrai vous attendre qu'à 4 heures et demie. Mais alors vous me trouverez sans faute. Je vous adresse cette lettre directement à Versailles, ayant oublié le titre de votre ancienne administration, ou plutôt ne me rappelant plus si c'étaient les Douanes ou les Domaines. — Agréez, cher et illustre, mes félicitations pour votre magnifique succès de Macbeth. Un tel succès de vogue à une œuvre si littéraire et dans un temps aussi défavorable que l'actuel, est un véritable événement. Veuillez... présenter mes hommages empressés à Madame votre épouse, et croyez moi votre tout dévoué.
« Meyerbeer. »
(Inédit. Collection Paignard).
Meyerbeer mourut en 1864. Il n'avait cessé jusqu'à ses derniers jours d'être en relations suivies avec son inépuisable parolier. C'est Deschamps lui-même qui le déclare dans la note que publia V Artiste, le 15 mai 1864.
« Nous recevons ce mot d'Emile Deschamps :
Versailles, 5 mai 1864.
« Ma pauvre santé, qui m'interdit les plaisirs, me prive également des plus chers devoirs.
« C'est ainsi que je n'ai pu me joindre au long cortège des amis de Meyerbeer, si vite emporté.
« Je n'ai pu que pleurer quatre vers que vous trouverez à l'autre page.
« Si V Artiste voulait leur donner l'hospitalité ^, j'en serais bien reconnaissant.
1. Voici la lettre que M™® Meyerbeer écrivit à E. D. pour le remercier de ce suprême hommage :
« Cher Monsieur. J'ai été vivement touchée des vers éloquents que vous avez bien voulu m'envoyer, à l'occasion de la perte cruelle qui nous a frappées dans nos plus chères affections. Je sais quelle amitié vous unissait à mon mari et quelle place vous teniez dans son cœur.
« Veuillez m'excuser si je n'ai pas répondu plus tôt à votre excellent souvenir, mais le chagrin et le trouble au milieu duquel j'ai vécu dans tous ces derniers temps, m'ont empêchée de m'acquitter des devoirs les plus simples et les plus pressants.
« Veuillez croire, Monsieur, à ma reconnaissance et à ma très sincère affection.
Emma Meyerbeei<.
« Berlin, 1 juin 1864. »
(Inédit Collection Paignard)
Sur son champ de victoire, en pleine France il tombe ! Berlin lui donna l'âme, et nous reprend son corps ; Mais Paris, s'il n'a point son berceau ni sa tombe, Fut le trône adoptif de ce Roi des accords.
« J'ai été de longues années l'ami et le collaborateur de notre grand Meyerbeer, et cette larme publique sur sa tombe me ferait un douloureux bonheur.
« J'ai, je crois, sa dernière lettre. Il y a dix ou douze jours, nous faisions ensemble un cantique, et il m'écrivait bien tendrement et bien gracieusement à propos de mes paroles, qu'illuminaient encore une fois ses notes. On chantera cela, et il ne l'entendra pas, hélas ^ ! »
Nous avons retrouvé la dernière lettre écrite par le musicien au poète. Elle témoigne à la fois de la durée de leur collaboration et de la profondeur de la sympathie qui les unissait :
« Cher et illustre ami,
« Pardon d'avoir tant tardé à répondre à votre si aimable et si bienveillante lettre. J'ai voulu auparavant examiner en détail votre nouvelle traduction sous la musique de mon cantique : or, le copiste qui devait mettre en ordre ce morceau d'après vos strophes entières (n'étant pas arrivé à déchiffrer celles mises par vous avec du crayon sous la musique même) m'a fait attendre jusqu'à l'heure qu'il est.
« Il vient de me l'apporter, je l'ai examiné aussitôt et — c'est parfait sous tous les rapports. Il n'y a vraiment que vous au monde pour rendre avec une telle fidélité et une telle précision le sens, le rythme, et les accents sous la musique, faits pour une langue étrangère. Cela m'a rappelé tant de travaux que nous avons faits ensemble dans ce genre-là dans des temps passés, hélas ! — et les bonnes et joyeuses causeries auxquelles ils donnaient lieu.
« Je regrette bien, mon excellent ami, que Aotre indisposition vous éloigne si totalement de la capitale, et je me serais empressé de venir vous voir pour vous serrer la main, si moi-même je n'avais pas été indisposé pendant toute la saison d'hiver.
« J'espère que le printemps naissant nous ramènera bientôt un temps doux et stable comme il nous faut pour nous autres, plantes sensitives, et alors je ne manquerai pas de vous voir à Versailles.
« Vous vous étonnez sans doute de ne pas reconnaître mon écriture dans ces lignes, mais ma faiblesse d'yeux m'a forcé de ])rendre l'habitude de dicter mes lettres.
« Adieu, cher ami, et au revoir bientôt.
Meyerbeer.
Paris, le IG avril 18G4.
« P. S. — Comme j'ai déjà publié deux morceaux qui portent le titre de « Cantique », j'ai préféré donner à votre morceau le titre de « Prière du matin ».
(Inédit. Collection Paijnard.)