‹ Emile Deschamps, dilletanteChapitre 42 sur 62 · L'Artiste, 1864, tome I, 15 .nai · texte numérisé non relu

L'Artiste, 1864, tome I, 15 .nai

Meyerbeer fut presque constamment heureux ^ ; il eut tout ce que peut souhaiter un artiste : un grand talent, la gloire et la fortune. Niedermeyer, qui fut aussi l'ami d'Emile Deschamps, n'eut pas autant de chance : il resta pauvre en dépit de la renommée de quelques-unes de ses œuvres, et « l'impécuniosité » dont il souffrit toute sa vie gêna l'essor de son talent. Ce fut une sorte de Chatterton doux, modeste et timide, que l'auteur de la suave mélodie du Lac.

Ainsi cette admirable composition, dont le succès ouvrit les salons du Paris de 1825 au jeune compositeur suisse, commença par mécontenter Lamartine ^ : c'était donc manquer de bonheur au sein d'un premier triomphe. Ensuite il ne retrouva plus dans le genre même de

1. « Meyerbeer n'a pas seulement le bonheur d'avoir du talent, il a surtout le talent d'avoir du bonheur. » Boutade de Berlioz, rapportée par M. Adolphe Jullien : Hector Berlioz, sa pie et son œw^re, p. 291.

2. Cf. Niedermeyer. Vie d'un compositeur moderne, 1802-1861. Fontainebleau, impr. de E. Bourges, 1892, in-8°.

P. 18 : « Il vint à Paris en 1825. C'est alors que complètement inconnu, il donna à l'éditeur Pacini sa mélodie du Lac, écrite sur la Méditation de Lamartine. Le compositeur avait su s'élever à la hauteur du poète, et il était parvenu à le satisfaire à moitié. »

Voici le jugement de Lamartine :

« On a essayé mille fois d'ajouter la mélodie plaintive de la musique au gémissement de ces strophes. On a réussi une seule fois : Niedermeyer a fait de cette ode une touchante traduction en notes. J'ai entendu chanter cette romance et j'ai vu les larmes qu'elle faisait répandre. Néanmoins, j'ai toujours pensé que la musique et la poésie se nuisaient en s'associant. Elles sont l'une et l'autre des arts complets : la musique porte en elle son sentiment ; de beaux vers portent en eux leur mélodie, » (Note de Lamartine, édit. Pagnerre, Furne et Hachette.)

Récit de l'éditeur Pacini dans l'ouvrage précité. Celui-ci aurait d'abord refusé l'œuvre de Niedermeyer, parce qu'il avait déjà gravé le Lac de Balocchi, « qui grâce aux paroles de Lamartine, poussait à la vogue... » Plus tard, l'ayant lu, Pacini, « qui était assez bon musicien pour juger, ayant donné quatre opéras au théâtre de l'Opéra-Comique, revint sur sa décision. Il prétendit avoir « deviné Niedermeyer ». Mais il ne pouvait publier deux romances sur les mêmes paroles. Sur ces entrefaites, Balocchi quitta Paris. « Pacini, profitant de ce départ, brisa les planches de Balocchi et remplaça l'œuvre par le Lac de Niedermeyer. »

Cf. aussi dars la Collection des grands écri^mins de la France, les Méditations, édit on G. Lanson, t. I, p. clxvii.

la romance, qu'il cultiva avec prédilection, le succès que lui avait valu sa première œuvre. Il traduisit en notes, comme dit Lamartine, non seulement Y Isolement, le Soir, F Automne, V Im^ocation, le Poète mourant, de l'auteur du Lac, mais encore la Ronde du Sabbat, Oceano Nox, la Mer, de Victor Hugo, la Noce de Léonore, Une nuit dans les Apennins d'Emile Deschamps, et dans maints passages de ces romances s'exprimaient la mélodie suave et l'harmonie glistinguée, le coloris pittoresque et la profondeur d'émotion qui caractérisent son talent. Cependant on méconnut le jaillissement fécond de cette nature vraiment musicale, pour ne se souvenir que de l'instant heureux où la mélodie du Lac lui fut inspirée. Sully-Prudhomme a dit souvent l'impression d'amertume qu'inflige à un artiste ce parti-pris d'ignorance de la part du public, qui semble n'honorer une de ses œuvres que pour se dispenser de connaître les autres. Ce que fut le Vase brisé pour le poète de la Justice, le Lac le fut pour Niedermeyer : l'aumône cruelle de la gloire.

Niedermeyer avait eu l'ambition d'imiter Rossini et Meyerbeer, d'égaler au moins Bellini. Mais qui se souvient de ses opéras ? Il obtint trois fois d'être représenté à l'Académie de musique. Mais ses partitions mélodieuses, écrites avec une rare élégance, ne touchèrent pas le grand public, qui n'est sensible qu'à la force dramatique ; et ce puissant ressort du succès au théâtre manqua toujours au délicat musicien. Les opéras de Marie Stuart et de la Fronde tombèrent promptement dans l'oubli, et les causes de ces perpétuels insuccès qui désolèrent le compositeur, ont été finement démêlés par Théophile Gautier, qui écrivit à propos de l'échec de Marie Stuart, une de ses plus belles pages de critique : on comprend bien après l'avoir lue, le cas vraiment pathétique de ce noble artiste trahi par son talent, que nous avons appelé le Chatterton de la musique :

« Chaque art ^ a son impuissance, d'où résulte une partie de ses beautés. Les efl'orts immenses du poète, à qui manque la plastique des formes, du peintre, à qui manque la succession des idées, du sculpteur, à qui manque le mouvement, du compositeur, à qui manque le mot, ont produit les œuvres les plus merveilleuses de l'esprit humain. Chacun de ces artistes est dévoré d'un désir ardent, inextinguible, que Dieu assouvira sans doute dans l'autre monde, car tout désir a droit d'être satisfait. Dans le ciel, le poète écrira des strophes qui se traduiront en belles femmes, en ombrages verts, en fleurs épanouies ; le peintre et le sculpteur réahseront des formes douées

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