‹ Emile Deschamps, dilletanteChapitre 43 sur 62 · Th. Gautier, La Musique, p · texte numérisé non relu

Th. Gautier, La Musique, p

d'idées et de mouvement ; le musicien condensera sur des tables de cristal les vibrations fugitives de ses mélodies, qui décriront des arabesques éblouissantes, aux rameaux d'argent, aux filigranes perlés comme les floraisons dont l'hiver étame nos vitres. L'un touchera ses vers, l'autre entendra sa sculpture, et lui verra sa musique. Tous les arts palpiteront ensemble dans la même œuvre, et chaque œuvre nagera dans un milieu de lumière et de parfum, atmosphère de ce paradis intellectuel. »

Et il ajoute cette sentence, qui passe évidemment par-dessus l'œuvre de Niedermeyer, mais lui fait le plus grand honneur, puisque c'est à propos d'elle que Gautier l'a exprimée": « Le sentiment de l'impuissance relative de leur art est la raison de l'incurable mélancolie et de l'inquiétude sans trêve des grands hommes »

Niedermeyer fut un de ces hommes supérieurs à leur destinée, il souffrit de sentir que son talent n'était pas capable d'exprimer son rêve, et cependant ni l'art ni la science ne lui manquaient.

( M. Niedermeyer, dit encore Th. Gautier, nature rêveuse, lyrique, lamartinienne, n'a pas obtenu à la scène tout le succès que son talent remarquable semblait promettre. Stradella, Marie Stuart ne sont pas restés au répertoire, quoique parsemés de morceaux de premier ordre, tels que l'air de l'église et la romance : Adieu, plaisant pays de France, chef-d'œuvre de grâce et de sensibilité... Ce n'est pas la mélodie qui manque au compositeur, ni la science non plus ; il trouve une phrase comme un Italien, et l'instrumente comme un Allemand ; il sait écrire pour la voix, mérite rare aujourd'hui, seulement il n'a pas le don inné du drame, et l'on sent qu'il préférerait s'épancher lentement dans des inspirations solitaires, si le théâtre n'était pas aujourd'hui le seul lieu où la muse puisse se rencontrer avec le public. »

En ce qui concerne Stradella, les critiques sont unanimes à en signaler l'intérêt. Cet opéra en cinq actes, dont les paroles étaient de E. Deschamps et E. Pacini, et qui fut représenté pour la première fois à l'Académie de musique, le 4 mars 1837, fut loué par Castil Blaze (Théâtres lyriques de Paris, p. 251, tome I). Il jugeait cette partition « digne d'un meilleur sort. »

u Sur ce livret de Stradella, dit Nestor Roqueplar ^ dans son feuilleton du 23 février 1863, Niedermeyer écrivit une partition qui n'est

1. Il était directeur de l'Opéra au moment où la Fronde de Niedermeyer fut ïcprésentée à ce théâtre. En 1863, il collaborait au Constitutionnel.

pas tellement oubliée qu'on ne puisse citer la délicieuse sérénade du premier acte, le trio des bandits et la belle scène de l'église. »

Comparant dans cette étude le Stradella de Niedermeyer à celui de M. de Flotow, il reconnaît qu'il « renfermait des beautés de premier ordre. »

Nous lisons dans le Dictionnaire des Opéras -^ ce jugement favorable :

(( Cet ouvrage n'a pas obtenu le succès qu'il méritait. Le sujet était intéressant. La biographie du compositeur-chanteur Stradella en a fourni les romanesques épisodes, sauf la catastrophe finale, c'està-dire le meurtre des époux, qu'on a changée en cérémonie nuptiale. Quant à la partition, elle renferme des morceaux de grand mérite, notamment la sérénade du 1^^ acte chantée par Nourrit, le trio du 2® acte chanté par M^^^ Falcon, Nourrit et Dérivis et surtout l'air de M^^^ Falcon : Ah ! quel songe affreux ! grâce au ciel il s'achève, qui est un des plus beaux airs du répertoire dramatique français. »

Ainsi ce qu'on admire encore dans l'opéra de Niedermeyer, ce

sont les mélodies : il y a dans cette œuvre de belles romances et des

hymnes d'une grande élévation religieuse. Mais la collaboration

d'Emile Deschamps lui valut une grâce qui ne lui est pas coutumière :

il eut de la variété, de la couleur. Avait-il à rendre l'acharnement

des hravi poursuivant Stradella, il sut être pittoresque comme son

poète :

Noirs comme la nuit Où le stylet brille, Vers la jeune fille Glissons-nous sans bruit.

La musique exprime assez puissamment le charme des nuits vénitiennes, quand elle traduit ces vers :

Tout est muet au sein des nuits, Plus de gondole en promenade, L'onde et les cieux ont pour tout bruit Soupirs d'amour et sérénade.

Venise et Rome offraient au musicien comme au poète qui évoquaient ces foyers radieux de la volupté terrestre et de l'amour divin l'occasion de composer de délicieuses barcarolles et de beaux cantiques. A Venise, Stradella chante en s'accompagnant d'une mandoline :

1. Félix Clément et Pierre Larousse, Dictionnaire des Opéras, Paris, Larousse^ 1905, p. 1052.

Voyageur, à qui Venise Se dévoile après le jour, Si ton âme ailleurs est prise, Que je plains ton autre amour !

Des princesses d'Italie, C'est Venise le matin Qui s'endort la plus jolie Dans les fleurs et le satin.

La muse d'Alfred de Musset dicte à Emile Deschamps ces jolis vers. Mais à la fin de l'acte III, dans la grande scène du jeudi saint à l'église Sainte-Marie-Majeure où Stradella, nouvel Orphée, désarme par la sublimité de ses chants le bras des assassins, un souffle venu des chœurs de Racine soulève les rythmes de Deschamps et inspire le musicien :

0 Dieu tout puissant !

Toi, qui reçois là prière De l'innocent, Nous levons les yeux Vers ton palais de lumière.

Berlioz admira le cantique qui commence ainsi :

Pleure, Jérusalem, ton erreur et ton crime.

Ce qui retint toutefois l'attention du grand musicien quand il rendit compte de Stradella dans le Journal des Débats du 5 mars 1837, c'est « le spectacle sans pareil » qui se déroula pendant 2 heures sous ses yeux :

« Quelle pompe, quelle variété de sites, de monuments, de points de vues, de costumes! Ici, Venise avec sa riche architecture, ses ponts bizarres,' sa mer bleue et ses mille vaisseaux ; là, Rome la grande, avec ses temples de marbre, ses immortelles ruines, sa campagne sauvage, inculte et brûlée, ses interminables lignes d'aqueducs fuyant à l'horizon ; ses villas désertes ; ses vieux bois de pins ; ses habitants aux mœurs si diverses, ses riantes beautés d'Albano et de Tusculum, le tambour de basque à la main, les boucles d'argent aux pieds, la redoutable spada dans les cheveux, emblème d'amour et de vengeance, femmes à la peau brune, aux grands yeux noirs, belles dans la joie, plus belles dans le calme ; ses robustes laboureurs, ses brigands ; ses sombres transteçerini, ses moines et ses artistes. »

Deschamps et Pacini, comme le dit encore Berlioz, avaient fourni à Duponchel et à ses peintres l'occasion de faire un chef-d'œuvre.

Jamais, suivant lui, l'art de poétiser les décorations et la mise en scène n'avait été porté aussi loin, et l'honneur en revenait surtout aux deux librettistes, « dont l'imagination pittoresque a su enflammer si bien celle de leurs collaborateurs en leur proposant ce beau thème ».

Du pittoresque et de la couleur, selon Berlioz ; ajoutons-y de la syntaxe et du style, voilà ce qu'Emile Deschamps apporta au livret de Stradella, comme b tous ceux auxquels il collabora.

Ainsi nous retrouvons toujours chez le dilettante les deux qualités qui l'avaient autrefois distingué en littérature parmi les romantiques : une imagination vive et le souci de l'art.

Nous ne nous étonnerons pas qu'il ait dès l'abord recherché pour Stradella le suffrage de son frère. Antoni Deschamps venait de décrire en des vers d'un pittoresque charmant les paysages italiens \ les mœurs romaines : il devait se montrer particulièrement sensible à la tentative de Niedermeyer. Voici un billet sans date,vraisemblablement écrit par Emile à Antoni, quelques jours après la première représentation de Stradella, puisqu'il y est question du chanteur Duprez, qui avait débuté à l'Opéra le 17 mai 1837, et qui remplissait alors le rôle que Nourrit avait créé au mois de mars de la même année.

« Mardi matin.

« Voici, mon cher Antoni, deux places pour demain mercredi à Stradella. Je te demande ton intérêt et ton suffrage musical avoué tout haut pour la musique de Niedermeyer, qui n'a que beaucoup de talent et aucune intrigue.

«Ecoute surtout avec attention un nouveau grand air au 5® acte, où Duprez sera, je crois, fort bien, comme il l'est toujours dans la belle musique.

« A toi de cœur,

« Ton bon frère, « Emile, »

(Inédit. Collection Paignard.)

Nourrit qui, disions-nous, avait créé le rôle de Stradella, ne le joua en effet pas plus d'un mois, puisqu'il donna, le 1^^ avril 1837 sa représentation de retraite ^. Ce grand artiste était un homme d'une imagination exaltée. Lui qui avait remjdi pendant près de seize ans la charge de premier ténor unique à l'Opéra, considéra comme une disgrâce la décision toute récente de l'administration, qui lui avait adjoint Duprez. Il se retira presque aussitôt, profondément ulcéré par les succès éclatants de son jeune rival. Nous retrouvons comme

1. Les Italiennes, d 'Antoni Deschamps, dans la Renie des Deux-Mondes, année 1833.

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