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Deux ans après sa retraite, à Naples, il se tua

un écho des applaudissements qui saluaient Duprez et désolaient Nourrit, dans la jolie et spirituelle lettre qu'Alfred de Vigny écrivait à Deschamps le 28 juin 1837.

A. DE Vigny a Em. Deschamps

« J'aime Stradella et j'adore Duprez, parce qu'il ouvre la bouche et ne laisse pas perdre une syllabe de voire esprit et de vos vers. S'il y a un homme au monde qui dise du fond du cœur : Vanitas vanitatum ! ce doit être ce pauvre Nourrit. A peine hors de la carrière, le voilà oublié, remplacé, écrasé ; s'il avait reparu hier, on lui aurait peut-être jeté des pierres à la tête.

« Dites donc à Jules de Rességuier qu'il pardonne à son fds, qui est à Vienne, d'avoir des gants jaunes et de danser, parce qu'il dansait et avait des gants, quand il avait dix-neuf ans aussi, et parce, vous et moi, à cet âge-là nous dansions avec le costume de tous les gens comme il faut, et parce que nous ne sommes pas ceux, dont parle La Bruyère, qui retranchent de l'histoire de Socrate qu'il ait dansé, ce qui lui est arrivé et n'empêcha pas le Phédon, qui n'est pas trop mal.

« Mais ce pauvre Nourrit, qui est en poussière ! J'y pense encore ; Duprez a dans la poitrine un instrument immense, infatigable, inexorable qui le poursuit comme la trompette du Jugement dernier que tiennent les gros anges de Michel-Ange. — Allez donc voir cette belle copie de Sigalon. ■ — Je me mets à causer ainsi avec vous, en revenant de l'Opéra, avant d'écrire, comme j'ai coutume, à l'heure des esprits et des revenans. « Bonsoir.

« Signé : Alfred de Vigny.

28 juin 1837. Mercredi.

« Je m'applique pour savoir le jour où je vis. » (Collection Paignard).

L'aimable comte de Rességuier, dont Alfred de Vigny, dans cette jolie lettre raillait doucement les sévérités paternelles, devait publier l'année suivante, en 1838, ses. Prismes poétiques, et nous lisons dans ee recueil une mention flatteuse de Stradella. Il célèbre dans un de ses poèmes, la Femme à la mode, et ne néglige pas parmi ses divertissements la musique :

Et sa voix au hasard répète

Un chant des chefs-d'œuvre du jour,

De Moïse, de la Muette,

De Stradella, du Giaour...

Et sa grande âme de poète

Fuyant ce terrestre séjour.

S'en va de planète en planète

Au fond des cieux, et se reflète

Dans les soleils qu'elle parcourt.

Quant à Niedermeyer, dont l'âme était digne d'accomplir cet itinéraire platonicien, il demeurait sur la terre, en proie aux

diflicullés de la vie pratique. Lui' qui rêvait d'exécuter de belles œuvres d'art, il devait aussi nourrir sa famille, et soit à Paris, soit à Bruxelles, il était réduit pour vivre à donner des leçons de piano. La Révolution de 1848 mit le comble à ses embarras pécuniaires, et nous le voyons, à cette date, recourir à l'obligeante bonté d'Emile Deschamps. Il lui demanda, dans la douloureuse lettre qu'on va lire, son appui auprès de Lamartine.

« Mon cher collaborateur. Vous avez été si obligeant pour moi, toutes les fois que vous l'avez pu, que je vais encore aujourd'hui vous demander un conseil et, s'il se peut, votre appui.

« Au moment de la Révolution ma modeste fortune se trouvait engagée dans les chemins de fer et dans d'autres affaires industrielles, qui ne marchaient pas trop bien ; mais j'avais alors un bon nombre de leçons bien payées, et je prenais patience, attendant mieux de l'avenir. Vous comprenez combien les derniers événements ont dû empirer ma situation ; d'abord les leçons ont disparu, les placements ont pour la plupart cessé de produire des dividendes et je ne puis à présent réaliser «cpielques fonds qu'en perdant de 4 à 500 ^ Jq sur les moins mauvaises valeurs. Voici 4 mois que cet état de choses dure et je n'en prévois guère le terme.

« Que faire pour préserver autant que possible ma famille, des malheurs que je prévois ?

« Des leçons, j'en donnerais volontiers du matin au soir, et à tout prix, mais il n'en existe plus.

« J'avais un poème d'opéra-comique, mais les théâtres sont morts ou à l'agonie.

« Ma seule ressource serait donc un emploi quelconque. Je sais que M. Marie en a procuré un à un jeune musicien nommé Pasdeloup ; il l'a placé comme directeur à Trianon. Croyez-vous qu'en m'adressant à M. de Lamartine j'aie quelque chance d'obtenir quelque chose et pourriez-vous m'appuyer auprès de lui ? Voilà ce que je vous prie de me dire sans être retenu par la crainte de me faire de la peine, s'il faut que vous me répondiez non. Si vous pensez au contraire qu'il y ait quelque espoir, veuillez me dire quand je pourrais aller en causer avec vous à votre bureau.

« Je désire bien vivement que tout ce qui se passe et tout ce qui s'est passé n'ait froissé aucun de vos intérêts ; j'espère aussi que la santé de Madame Deschamps ne vous donne aucun sujet d'inquiétude.

« Recevez ... ^

« L. NiEDERMEYER,

« 8, rue de Valois-du-RouIe».

« Lundi 19' juin 1848.

« Depuis trois mois, j'ai fait reconnaître mes droits à la qualité de Français, et j'ai été admis à voter à toutes les élections. « (Inédit. Collection Paignard.)

1. Après la mort du musicien, E. D. s'est intéressé à ses enfants. On peut lire kurs lettres pleines de reconnaissance, • dans la correspondance conservée au château du Rocher, par M'"® Ltopold Paignard.

DESCIIAMPS ET NIEDERMEYER • i Z>

Nous ne savons pas ce qu'il advint de la recommandation de Deschamps auprès de Lamartine. Depuis longtemps Niedermeyer songeait à ouvrir une école analogue à celle, à laquelle Choron avait autrefois consacré son zèle et son talent. Il déplorait surtout la décadence de la musique religieuse et voulait faire revivre la tradition des organistes et des maîtres de chapelle d'autrefois.

Il serait très étonnant que, sous les auspices du grand poète, qui, durant son passage au pouvoir, protégea tant d'artistes, cette idée du musicien n'ait pas eu au moins un commencement d'exécution. Ce qu'il y a de certain ^, c'est qu'au lendemain de la Révolution, elle obtint non seulement les encouragements de l'archevêque de Paris, mais l'appui du Gouvernement. Un décret daté de 1853, et signé de M. de Fortoul, alors ministre de l'Instruction publique et des Cultes, ouvrit l'école, dont Niedermeyer prit aussitôt la direction, et qu'il vit prospérer pendant huit ans, de 1855 à 1861, jusqu'à sa mort. Le succès de ses élèves, dans les concerts et dans les églises, l'accueil favorable qui fut réservé à son grand ouvrage, publié en collaboration avec d'Ortigue : Traité théorique et pratique de V accompagnement du plain-chant, consolèreijit les derniers jours de sa vie, et nous aimons à penser que l'amicale entremise d'Emile Deschamps ne fut pas inutile à Niedermeyer. Quand il se présenta à l'Institut dans les premières années de l'Empire, nous savons par une lettre inédite qu'il confiait au poète les chances qu'il croyait avoir, et parmi ces chances, il mettait l'influence qu'il attribuait à son ami.

Le souvenir de cet ami parfait l'accompagnait dans ses voyages. Une belle lettre qu'il lui envoyait, le 14 août 1856, du village de Gryon, par Bex, dans le canton de Vaud, sa patrie, nous le montre rempli d'une affectueuse sollicitude pour la santé fort ébranlée d'Emile Deschamps. « Nous sommes depuis hier soir, lui disait-il, au milieu des glaciers et des hautes montagnes, nous comptons passer un mois à six semaines dans ce beau pays. Que n'êtes-vous avec nous, heureux et bien portant, rien ne manquerait à notre satisfaction ^. » Toutes les lettres adressées par le noble artiste au poète ont ce caractère de tendre confiance et de gratitude. Je ne sais rien qui honore davantage Emile Deschamps.

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