LE DILETTANTISME D*ÉMILE DESCHAMPS XI
tion romantique ^. Peintres, sculpteurs, poètes, crurent soudain qu'ils avaient beaucoup à apprendre les uns des autres, et ce n'est même que de nos jours qu'on s'est pris à douter des bienfaits de cette fameuse union, de cette belle fraternité. M. Abel Hermant ^ refuse d'admettre ces prétendus bienfaits, il n'y voit qu'une illusion dont il rend responsable le Romantisme : « C'est de ce temps, dit-il, ([ue date la confusion des arts et de la littérature. Elle n'a été heureuse ni pour les artistes ni pour les gens de lettres. Elle a même failli gâter l'esprit français, en faisant pénétrer dans le cabinet de l'écrivain la blague de l'atelier du peintre. Elle n'a pas servi aux peintres ni aux sculpteurs en les faisant penser par contagion, et aux poètes, en leur suggérant le goût de l'art pittoresque et des transpositions d'art. Elle nous a donné l'habitude étrange de réunir sous une même dénomination tous les créateurs de beauté les plus dissemblables, et par là même à déterminer les simples d'esprit... à considérer que l'humanité tout entière se divise exactement en deux classes, les artistes et ceux qui ne le sont pas, c'est-à-dire les bourgeois. «
Ces conséquences plus ou moins lointaines, en supposant qu'il fallût les condamner toutes, ne pouvaient êtres aperçues de ces esprits généreux qui s'efforçaient, chacun dans son domaine, de dompter la routine et de marquer fortement des œuvres nouvelles du signe de leur personnalité. Les arts, en dépit de la différence essentielle de leurs moyens d'expression, ont tout de même bien un fond commun et l'on ne peut pas faire un grief aux romantiques d'avoir vivement senti cette unité profonde. L'abus du pittoresque, d'autre part, n'en saurait cependant pas faire repousser l'usage, et quand on ne devrait aux transpositions d'art que l'expression raffiné des nuances les plus fugitives de la sensibilité et de l'imagination, il n'en faudrait peut-être pas médire ^. — Si quelques écrivains ont laissé pénétrer dans leur cabinet d'étude la blague de l'atelier du peintre, cette critique n'atteint aucun des poètes de la grande époque romantique qui furent tous des hommes d'une urbanité exquise, Hugo, Vigny, les Deschamps, Gautier lui-même qui débuta comme un rapin dans la littérature, et finit dans la noble attitude
1. Cf. Le Globe, 4 nov 1826, Vitet compare Delacroix à Victor Hugo, Ary Scheffer à Lamartine.