‹ Emile DurkheimChapitre 23 sur 35 · L'ORIGIXE SOCI.^XE DES CATÉGORIES ET I^E PROBLÈME DE I.A CONNAISSANCE · texte numérisé non relu

L'ORIGIXE SOCI.^XE DES CATÉGORIES ET I^E PROBLÈME DE I.A CONNAISSANCE

Cl la philosophie et les sciences sont nées de la religion, c'est qiip Ta religion a commencé par tenir lieu de sciences et de philosophie. Mais ce qui a été moins remarqué, c'est qu'elle ne s'est pas bornée à enrichir un esprit humain, préalablement formé, d'idées toutes faites; elle a contribué à former l'esprit lui-même. Les hommes ne lui ont pas dû seulement, pour une part importante, la matière de leurs connaissances, mais aussi la forme suivant laquelle ces connaissances se sont élaborées.

Il existe, en effet, à la racine de nos jugements, un certain nombre de notions, particulièrement fondamentales, qui dominent toute notre- vie intellectuelle; ce sont celles que les pliilosophes, depuis Aristote, appellent es catégories de l'entendement : notions de temps, d'espace, de genre, de nombre, de cause, de substance, de personnalité, etc. Elles correspondent aux propriétés les plus universelles des choses. Elles sont comme les cadres soHdes qui enserrent la pensée; celle-ci ne paraît pas pouvoir s'en affranchir sans se détruire, car il ne semble pas que nous puissions penser des objets qui ne soient pas dans le temps ou dans l'espace, des faits qui n'aient point de cause, etc. Les autres notions sont mobiles, contingentes ; nous concevons qu'elles puissent manquer à un hoirune.être ignorées de toute une époque; celles-là nous paraissent presque inséparables du fonctionnement normal de l'esprit. Pour cette raison, nous leur assignons une place à part dans la conscience; nous nous les représentons comme situées au-dessus du flux des sensations, des images, des idées particuhères ; elles constituent vraiment l'ossature de l'inteUigence. — Or, quand on

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analyse méthodiquement les croyancesreligieuses primitives, on rencontre touinatureUemenTsur^^ les

pnncipales d'entif rps^ategories. Elles sont màfflfe'stement nées dans la relipion et c\e la re]if\c}n ■ elles sont toutes pleines d'éléments religieux. C'est une constatation que nous aurons plusieurs fois à faire dans le cours de cet ouvrage.

Cette remarque a déjà quelque intérêt par elle-même; mais voici ce qui lui donne sa véritable portée.

La conclusion générale du livre qu'on va lire, c'est^ue 1a j-fdigir"iiT i-^i---ajnp phogp^én2nipmTTiprit sociale. Le's representations religieuses sonr~d[éi^^H5SSgfitation co"n^Hvës

collectives; les ntes sont~des

qui expriment des,

manières d'agir qui ne prennent naissance qu^au sein de groupes assemblés et qui sont destinées à susciter, entretenir ou refaire certains états mentaux de ces groupes. C'est d'ailleurs à cette condition qu'il est possible de comprendre comment chaque religion peut avoir sa vérité intrinsèque. Car, pour qu'elles soient toutes fondées en quelque manière, il faut qu'elles se rapportent à des milieux qùî^ tout en étant comparables les uns aux autres comme le sont les religions elles-mêmes, diffèrent les uns des autres autant que celles-ci diffèrent entre elles; or il n'y a que les milieux sociaux qui présentent à la fois ces similitudes et i:ette diversité. — Mais alors, si les catégories sont d'origine religieuse, elles doivent participer de la nature commune à tous les faits religieux ; elles doivent être ellesmêmes des chosgs saciales, des produitâ de Ja pensée collective^ tout au moins — car, dans l'état actuel de nos connaissances en ces matières, on doit se garder de toute thèse, radicale et exclusive — il est légitime de supposer qu'elles

doivent être riches en éléments sociaux.

C'est, d'ailleurs, ce qu'on peut dès à présent entrevoir pour certaines d'entre elles. Qu'on essaie, par exemple, de se représenter ce que serait la notion de temps, abstraction faite des procédés par lesquels nous le divi.sons, le mesurons, l'exprimons au moyen de signes objectifs; un temps qui ne serait pas une succession d'années, de mois, de semaines, de jours, d'heures, de minutes ! Ce serait quelque chose d'impensable. Nous ne pouvons concevoir le temps qu'à condition d'y distinguer des moments différents. Or quelle est l'origine de cette différenciation? Sans

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doute, les états de conscience que nous avons déjà éprouvés peuvent se reproduire en nous, dans l'ordre même où ils se sont primitivement déroulés; et ainsi des portions de notre passé nous redeviennent présentes, tout en se distinguant spontanément du présent. Mais, si importante que soit cette distinction pour notre expérience privée, il s'en faut qu'elle suffise à constituer la notion ou catégorie de temps. Celle-ci ne consiste pas simplement dans une commémoration, partielle ou même intégrale, de notre vie écoulée. C'est un cadre abstrait et impersonnel qui enveloppe non seulement notre existence individuelle, mais celle de l'humanité. C'est comme un tableau illimité où toute la durée est étalée sous le regard de l'esprit et où tous les événements possibles peuvent être situés, par rapport à des points de repère fixes et déterminés. Ce n'est pas mon temps qui est ainsi organisé, c'est le temps tel qu'il est objectivement pensé par tous les hommes d'une même civilisation. Cela seul suffit déjà à faire entrevoir qu'une te le organisation doit être collective. Et en effet, l'observât on établit que ces points de repère indispensables, par rapport auxquels toutes choses sont classées temporollement, sont empruntés à la vie sociale. Les divisions en jou s, semaines, mois, années, etc., correspondent à la pério<!i ité des rites, des fêtes, des cérémonies publiques. Un ca endrier exprime le rythme de l'activité collective en n;ême temps qu'il a pour fonction d'en assurât la régulari é. C'est qu'il n'est vraiment nécessaire qu'à la société. L'ind vidu, pour la satisfaction de ses besoins personnels, pourrait aisément s'en passer, comme s'en passe l'animal. Mais toute coopération suppose une notion commune du tem])s qui permette aux hommes de concerter leurs rencontres ec ceux de leurs actes qui doivent être accomplis en counnun. C'est cette notion qui constitue la catégorie de temps.

Il en est de même de l'espace. Comme l'a démontré Hamelin, l'espace n'est pas ce milieu vague et indéterminé qu'avait imaginé Kant; purement et absolument homogène, il ne servirait à rien et n'offrirait même pas de prise à la pensée. La représentation spatiale consiste essentiellement dans une coordination d'un certain genre introduite entre les données de l'expérience sensible. Mais cette coordination serait impossible si les parties de l'espace

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