‹ Emile DurkheimChapitre 24 sur 35 · THÉORIE SOCIOLOGIQUE DE LA CONNAISSANCE · texte numérisé non relu

THÉORIE SOCIOLOGIQUE DE LA CONNAISSANCE

s'équivalaient qualitativement, si elles étaient réellement substituables les unes aux autres. Pour pouvoir disposer spatialement des choses, U faut pouvoir les situer différemment, mettre les unes à droite, les autres à gauche, celles-ci en haut, celles-là en bas, au nord ou au sud, à l'est ou à l'ouest, etc., etc., de même que, pour disposer temporellement les états de la conscience, il faut pouvoir les localiser à des dates déterminées. C'est dire cjue l'espace ne saurait être lui-même si, tout comme le temps, il n'était divisé et différencié. Mais ces divisions qui lui sont essentielles, d'où lui viennent-elles? Par lui-même, il n'a ni droite, ni gauche, ni haut, ni bas, ni nord, ni sud, etc. Toutes ces distinctions viennent évidemment de ce que des valeurs affectives différentes ont été attribuées aux régions. Et comme tous les hommes d'une même civilisation se représentent l'espace de la même manière, il faut évidemment que ces valeurs affectives et les distinctions qui en résultent leur so'ent également communes; ce qui implique presque nécessairement qu'elles sont d'origine sociale.

Il y a, d'ailleurs, des cas où ce caractère social est rendu manifeste. Il existe des sociétés, en Australie et dans l'Amérique du Nord, où l'espace est conçu sous la forme d'un cercle immense, parce que le camp a lui-même une forme circulaire, et le cercle spatial est exactement divisé comme le cercle tribal et à l'image de ce dernier. On y distingue autant de régions qu'il y a de clans dans la tribu et c'est la place occupée par le clan à l'intérieur du campement qui détermine l'orientation des régions. Chaque région se définit par le totem du clan auquel elle est assignée. Chez les Zuni, le pueblo comprend sept quartiers ; chacun de ces quartiers est un groupe de clans qui a ou qui a eu son unité; selon toute probabilité, c'était primitivement un clan unique qui s'est ensuite subdivisé. L'espace comprend également sept régions; et chacun de ces sept quartiers du monde est en relations intimes avec un quartier du pueblo, c'est-à-dire avec un groupe de clans. " Ainsi, dit Cushing, une division est censée en rapport avec le Nord; une autre représente l'Ouest, une autre le Sud, etc. » Chaque quartier a sa couleur caractéristique qui le symbolise; chaque région a la sienne qui est exactement celle du quartier correspondant. Au cours de l'histoire, le nombre des clans fondamentaux a varié; le nombre des régions

de l'espace a varié de la même manière. Ainsi l'organisation sociale a été le modèle de l'organisation spatiale qui est comme un décalque de la première. Il n'y a pas jusqu'à la distinction de la droite et de la gauche qui, loin d'être impliquée nécessairement dans la constitution organique de l'homme, ne soit très vraisemblablement le produit de représentations religieuses, partant collectives.

On trouvera plus loin des preuves analogues relatives aux notions de genre, de force, de personnalité, de causaLté. Il n'y a pas jusqu'à la notion de non-contradiction, qui ne soit très probablement dépendante de conditions sociales. Ce qui tend à le faire croire, c'est que l'empire qu'elle a exercé sur la pensée a infiniment varié suivant les temps et les sociétés. Le principe d'identité domine, en un sens, la pensée scientifique; mais il y a de vastes systèmes de représentations qui ont joué dans l'histoire des idées un rôle non moins considérable que la science, et où il est à chaque instant méconnu : ce sont les mythologies, depuis les plus grossières jusqu'aux plus savantes. Là, il est sans cesse question d'êtres qui ont simultanément les attributs les plus contradictoires, qui sont à la fois un et plusieurs, matériels et immatériels, qui peuvent se subdiviser indéfiniment sans rien perdre de ce qui les constitue. En mythologie, c'est, comme nous le verrons, un axiome que la partie vaut le tout. Ces variations par lesquelles a passé dans l'histoire la règle qui passe pour gouverner notre logique actuelle prouvent que, bien loin d'être inscrite de toute éternité dans la constitution mentale de l'homme, elle dépend, au moins en partie, de facteurs historiques, par conséquent sociaux. Nous ne savons pas exactement quels ils sont; mais nous pouvons présumer qu'ils existent.

Or, cette hypothèse une fois admise, le problème de la connaissance se pose dans des termes nouveaux.

Jusqu'à présent, deux doctrines seulement étaient en présence. Pour les uns, les catégories ne peuvent être dérivées de l'expérience : elles lui sont logiquement antérieures et la conditionnent. On se les représente alors comme autant de données simples, irréductibles, immanentes à l'esprit humain en vertu de sa constitution native. C'est pourquoi on dit d'elles qu'elles sont a priori. Suivant les autres, au contraire, elles seraient construites, faites de

Pliot. Benque

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pièces et de morceaux, et c'est l'individu qui serait l'ouvrier de cette construction.

Mais l'une et l'autre solution soulèvent les plus graves difficultés.

Adopte-t-on la thèse empiriste? Alors il faut retirer aux catégories toutes leurs propriétés caractéristiques. Elles se distinguent, en effet, de toutes les autres connaissances par leur universalité, leur impersonnalité, leur nécessité. Elles sont les concepts les plus généraux qui soient puisqu'elles s'appliquent à tout le réel, et, de même qu'elles ne sont attachées à aucun objet particulier, elles sont indépendantes de tout sujet individuel : elles sont le lieu commun où se rencontrent tous les esprits. De plus, ils s'y rencontrent nécessairement; car la raison, qui n'est autre chose que l'ensemble des catégories fondamentales, est investie d'une autorité à laquelle nous ne pouvons nous dérober à volonté. Quand nous essayons de nous insurger contre elle, de nous affranchir de quelques-unes de ces notions essentielles, nous nous heurtons à de vives résistances. Non seulement donc elles ne dépendent pas de nous, mais elles s'imposent à nous. — Or, les données empiriques présentent des caractères diamétralement opposés. Une sensation, une image se rapportent toujours à un objet déterminé ou à une collection d'objets de ce genre et elle exprime l'état momentané d'une conscience particulière : elle est essentiellement individuelle et subjective. Aussi pouvons-nous disposer, avec une liberté relative, des représentations qui ont cette origine. Sans doute, quand les sensations sont actuelles, elles s'imposent à nous en fait. Mais, en droit, nous restons maîtres de les concevoir autrement qu'elles ne sont, de nous les représenter comme se déroulant dans un ordre différent de celui où elles se sont jusqu'à présent produites. Vis-à-vis d'elles rien ne nous lie, tant que des considérations d'un autre genre n'interviennent pas. — Voilà donc deux sortes de connaissances qui sont comme aux deux pôles contraires de l'intelligence. Dans ces conditions, ramener la raison à l'expérience, c'est nécessairement la faire évanouir; car c'est réduire l'universalité, l' impersonnalité, la nécessité qui la caractérisent à n'être que de pures apparences, des illusions qui peuvent être pratiquement commodes, mais qui ne correspondent à rien dans les choses; c'est, par conséquent, refuser toute réalité objective à la

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