MA CHAMBRE
Le lecteur connaît déjà, de mon ameublement, le
fameux fauteuil auquel est enchaînée mon ambition, impatiente de prendre son vol. Folle, luidis-je un jour qù'eUe avait entraîné ce cher fauteuil jus*
'fiSO AU ''«A'SAfID.
qu'à kl porte, OÙ Trax^tu me eoinltiire? Et étonné d'un^si rude trajet, auquel il* n'est* point habitoé, le pauvre '^^fauteiiîl ?it toitirber en poussière-mi de ses pieds vermoulus tjui eomptait plus d*un «îède d'existence. Fofle, repris-je -arec l'aeeent de dureté le plusi «Eppcssif, où ^mn-tu me/ conduire f Etil m'apparut cMntae un immense tableau... Je vis des pidais magmfiques, des {hommes prosternés devant
des hommes ; f allai» m'abaissermoi*même, séduit ' parrécIatduluxe.lorsquej'aperQQSttQemaîndédiarnée se traîner sur le tableau, et tracer, en lettres de deuil : a Tous ici sont également des hommes. » Je refusais d'y croire ; je refusais de penser que ces êtres que je voyais à travers le prisme brillant de la fortune et des honneurs étaient mes égaux. Puissance des richesses! L'envie, fille illégitime de Fambition,'ni'«rrachaiin soupir. J'étâii^ttràl -à i'^se nur mon fauteuil Tenversé, ma chambre se pcmvait plus me ^soutenir; je isottis précipitammeiit,<et ma vision -setiermina en rencontrant^ee que V^m^-iqQVeUe
un homme. Un ho«kmel Je le regardai avee dé* dâin ; qu'il me panU petit et que ses vètements^me semblèrent mesquins I
Un vide affireiix était resté dans mon âme ; mon imagination, étonnée du spectacle qu'elle venait d'entrevoir, se demandait s'il était vrai qu*ily eâl des hommes élevés si haut, tandis qu'il en est d'autres placés si bas; s'il était vrai qu'il y eut des hommes si dédaigneux et d'autres, si humiliés ; s'il était vrai que T^istence entière du plus grand nombre fût vouée au laborieux amusement de quel* ques individus péniblement blasés, ou soumise. au despotisme de leurs absurdes caprices.. . . Mes mains se crampoonai^t à mon fauteuil pour s^y retenir; mon imagination repoussait cette apparition comme un rêve, elle protestait contre le Monde qu'elle ne pouvait expliquer, contre Dieu qu'elle ne pouvait définir I Eue protestait contre les bizarr.eries delà vie, contre l'étroitesse de la sphère qui m'emprisonnait. Je jetai dan& ma.'chambre un regard ite déses-
poir, car le découragement succède toujours à un état violentAprës la fièvre la prostration.
Ma chambre est fort petite, mais il me serait impossible d'en décrire exactement la largeur et la longueur, car il ne me souvient pas de l'avoir jamais parcourue; peut-être suis-je moins entreprenant que l'illustre auteur du Voyage autour de mu Chambre^ qui poqssa l'audace jusqu'à recommencer sa tournée, au péril d'échouer J*ai l'^îme vagabonde, mais la bête est de naturel stationnaire ; j'en apporterai pour preuve certain endroit de la cheminée oùj'ai coutume de m'asseoir; là, trois carreaux sont usés par mon Opiniâtre habitude d'y poser les pieds. N'avez-vous Jamais ressenti de satisfaction de vous-mêmes, hommes modestes, en apercevant derrière vous l'empreinte de vos pas marquée sur le sable?
Sur cette cheminée, en face du fauteuil invatidc qui réclame unejambe^e bois, entre deux lampes, est une tête en plfttre pour servir à l'étude du sys-
tëI^e de 6aIL Je ne suis point initié aux secrets do célèbre docteur, mais, à tort ou à travers, j'aime i me palper la tète quand mon imagination rétive se refuse aux méditations. Où est la bosse du génie? Où est la protubérance du crime? Sont-elles éloignées? Sont-elles voisines? Ai-je l'une? Aurais-je l'autre? Ce sont là des questions qu'on ne se pose
point sans passer subitement de l'extase à l'effroi. De telles questions qu'on s'adresse sont des émotions qu'on se donne.
En faisant décrire à mon fauteuil un quart de cei^ de à gauche, se découvre une grande table ronde qui, à vol d'oiseau, peut avoir cinq* pieds de diamètre; là sont éparses, sur des feuilles volantes, des pensées sans choix, que je confie au papier telles qu'elles m'arrivent ; là sont épars des fragments de Rousseau, de Chateaubriand, de Lamar^ tine, de Bonald, de madame de Staël, de Voltaire» de Bossuet; des passages de Montesquieu, des scène& de Molière, des chapitres de Montaigne, des extraits
éë Mâd^iHoù, dé Fléchie^ déd ret» de I^amy, dé Béftitt, de lIRIIefoye... Ces âtféufÉf të sont pas alignée selon les diihei^siofië de leâf format dans tine bibliothèque som|>tileu$e qu'on n'ouvre jamais; Ce sont des amis qui m'entoufent toujours» et parmi lésqtièls je choisis rarement, ie laisse au hasard te soit! dé décidet' de még lectures, le premier auteur qu'il m'indique est certain d'èfvoir la pré-férence.
En inclinant légèrement sur fa droltei j'aperçois mch lit. Regarder, n'apereeTe2^voUÉ^ rien? Je ne pbis Jamais m approcher dans penser que Famour et la jnort en revendiquent la possession avec une égale ardeur^ N'y voyez-vous rient Moi, j'y vois toujours, sous les draps, une femme ; derrière les rldeAux, uU squelette. C'est là, aussitôt que ma lampe est éteinte, que commencent mes réflexions sur l'emploi de ma jeumée. Le sommeil Vient souvent me surprendre avant qu'elles soient finies, irradt qde }'âie répété : Encore Un jour replongé
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dans le néant ; encore un jour eonsunijé sans fraîts ; encore nne portion de ma vie dévorée par le temps sans avoir été embellie par le bonheur! Puissecette nuit n'avoir plus d'aube F Et ie lendemain, lorsque les rayons du soleil viennent se jouer dans mon alcôve, les projets ont fait place aux regrets, Fespé* rance a chassé le désespoir, comme la clarté a chassé Tombre. . . Ce tapis à côté de içon lit, est Fouvrage de Sophie ; c'est elle qui a brodé cette guirlande de fleurs. Prenez ce fauteuil,écoute2; je vais vous con* ter son histoire et la mienne.
Présenté à un bal que dpnnait le général dé B***, il me reçut avec la franche cordialité d'un ancien militaire ; ses trois filles, dont vous connaissez déjà les noms, l'entouraient et Taidaienl à faire les honneurs de la soirée ; deux d'entre elles me regardèrent, et se regardèrent ensuite ; la troisième me sourit avec bonté : elle s'appelait Sophie; je m'approchai d'elle, j'éprouvais déjà le besoin de lui faire oublier, en lui parlant, ce que ma taille a de dif*^
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forme. Elle me montra de la bienveillance et de Tintérèt ; je lui laissai entrevoir ma reconnaissance par mon extrême désir de lui plaire; une conversation générale s'engagea : seul, sur une question délicate, je soutins un avis opposé à l'avis unanime, je développai mon opinion avec assez de bonheur, puisque ma franchise plut à M. de B***, et qu'elle obtint l'approbation de Sophie ; de ce jour, je devins intime et nécessaire chez le général ; de ce jour, Sophie fut l'objet de mes pensées les moins vagues et de mes rêveries les plus douces.
Un jour je me laissai aller à lui dire : « Il y a des torts de la nature que notre amour-propre peut se dissimuler, ou au-dessus desquels peut s'élever notre esprit, tant que nous sommes indifférents, mais qui deviennent de douloureux chagrins pour notre orgueil aussitôt que notre cœur, en se donnant, a senti le besoin d'un retour... » Sophie me répondit en me regardant : « Ces torts extérieurs ne s'aperçoivent que le premier jour, le second on ne se sou-
vient plus que de rélévation de rame, lorsque de tels malheurs et de telles compensations se retrouvent dans' la même personne. » Cet entretien est gravé mot à mot dans mon c.œur. « Il n'y a qu'un sentiment vif qui puisse s'abuser à ce point, lui répliquai-je. — Tous, répondit-elle, ne commencentils pas par Tillusion, et, s'il en est de durables, ne pensez-vous pas comme moi que ce doit être ceux qui n'ont point été soumis au prestige de quelques avantages extérieurs ?— Il ne suffit pas d'être iiimé pour être heureux, il faut sentir encore que l'on justifie la préférence que l'on obtient. — - C'est de la vanité, ce n'est plus de Tamour. — L'amour est-il possible sans un sentiment d'orgueil pour ce que l'on aime? Clothilde. ...» lui dis-je ; à ce nom, comme une pensée de douleur se peignit dans les regards de Sophie. « Ahl pardon, pardon, si ce nom m'é» chappe en vous parlant, il s'adressait à vous ; j'ai rêvé une femme idéale, mon cœur s'est créé une Dulcinée» mon imagination a animé cette nouvelle
SW AD QàSàR».
Gftlathée, c'est une illasûm aTee laqaelle je jotte, ^ qui me console des dédains qu'il m'a fallu souffrir. — Vous avez souffert des dédains? mC'dit So^ phie. en doimant au son de sa youl, non l'accent de cette pitié qui indigae de la part d'un indifférent et désespère de la part de l'être qu'on aime, mais l'eipressîoQ de la plus douce tendresse. — Qui voudrait partager mon sort?... » Je ne veux plus me souvenir des paroles qui suivirait cet entretien. Sophie m'autorisa à demander sa main à son père ; tontes les dîifieultés qu'il avait fallu vaincre furent levées. Sophie se donnait à moi par une affection généreuse; il y avait, daos le sacrifice de son amour-propre, une magnanûnité, un dévouement, qui l'entraînaient « Une/ ho&se « M difsais-je un jour en plaisantant, peut être vneide deux manières; c'est une difformité lorsqu'un bossu de quatre pieds neuf pouces trois lignes se CMxnpare à l'Apollon du Bdvéder, mais, 4Msi, iiaç bosse est «ac réputation d'originalité iovâè faite que l'on porte êw 3oi ; c'est
le bagage d'na l^omme d'esprit. m. » Sj99 sœiirs m pensèrent point ainsi ; elles effrayèrent gpphie m lui montrsuat le ridieule qui la suivrait partout où je lui don]:^rAi3 le bras. Le r^icule! Ce p^oMà m détruit p^ seiglepienl l'amour; que d'écbec^ U ^ fait çubhr ^xjjf, plas grandes réputations ! Ce qu'il y a de plu;» 34cré n'e^t pas à l'abri de se9 cruelles atteij^tes. I^ b/oojieigur de deui^ pçrsonne;sf, Jeqrs sentiments furent ^aprifi^s à la crainte d^^ quelques plaîss^ntçries» Le ridicule n'est UQe arma si pwssaQt^ en Fraocet cette no^/e patrie dç la routine, que par la frayçur qu'il £ë^t naître à Ta- Yancè; Iç ridicule est comme ces fa^feyrpms qui menacent et qui fuient dès qu'.on avance ^W euj^.
Sophie, rimpitoy^ble Sophie, brisa noç dpp^pro^^
îets; mon idole s'éerpula : de ce moment, je la^CQnnus mieux; de w momwt, Je la dégradai du uom de Ciotbildj^, 4e ce wm cpUeeti/ qui est le fmo^ de toutes mes id^ de pfirfetctiw ^ur le? femmen^^
MO AU BASÂRD.
Mon illusion avait été complète; il ne manqua rien à mon désappointement.
J'avais doté Sophie de toutes les qualités qui pouvaient l'embellir; je lui avais prodigué tous les dons d'une imagination fécondée par l'amour; le prisme a cessé et le charme, en se dissipant, ne m'a laissé voir, à la place de cette Clothilde si parfaite, qu'une femme faible ayant de l'exaltation dans la tète, peode sensibilité dans le cœur, et beaucoup de vanité. Prête
à sacrifier le bonheur des autres à sa coquetterie, prête à se sacrifier elle-même à son amour-propre qui l'abuse, elle a des qualités brillantes, et pas une qualité solide ; soumise aux préjugés , en voulant s'élever au-dessus d'eux, suppléant à la bonté par un facile enthousiasme, son mérite le plus grand
était l'art de couvrir de Téclat brillant de la supériorité la réalité de sa terne médiocrité. Une maiD inconnue trace sur mon papier le mot de dépit; je cherche en vain à l'effacer, il perce toujours. Telle était mon aveuglement à l'égard de Sophie, que ses
yeux qui n'ont aucune couleur certaine, je voulus les croire bleus; je voulus croire aussi qu'elle n'était pas perfide. Une femme se dissimule tout l'odieux de sa coquetterie ; elle mine notre indifférence, dé* truit notre bonheur et se rit de notre défaite I ^eureux qui pçut se venger d'un pareil abus de la beauté, d'un pareil travers de Tesprit et d'un« telle violation des droits de [âme !
Mais parlons de mon ameublement : ce livre, dont la moitié est cachée sous mon oreiller, c'est un volume de Rousseau; il y a des notes à chaque page, ce sont des souvenirs déposés dans le sein de mon plus intime ami, un échange de pensées avec les siennes. Rousseau, tu fus méconnu l C'est ton plus bel éloge ; ceux-là même qui peuvent aspirer à comprendre les révélations du génie ne peuvent pas toujours deviner les secrets d'un cœur sensible et malheureux !
Je regrette, lecteur qui me visitez, de n'avoir pas de siège à vous offrir ; je ne possède que mon
gotbiqae faiateuUf je vm« Toffire^ je vous toaîte M ami^ je wus abaBdomie le soîd du feu et je vous confie w^ pîooette»; ne foites pa« fi du plaisir de mnuer les ti&oj^, de les rapproclier pour dMoer oaiwance à la flamme, o« de les agiter pour taire jaîUtr en pluie de feu les étîneeiles : wais je ▼otts^Fois sourire de dédain à mes &ciles joyjs^ sauces; agissez sans cér^énooie» je vous traite ^siA^ IaCou ; si le coîa de mon fen tous enamîe, si les détailf de mcm intérieur vous dbisèdieat, aortfiz.** ▲ûQMttuoaé à la vie conteniplative, centre les «qiuilre murs d'une iKunsarde, je pui« nester «ewl* Au revoir I