‹ EmileChapitre 22 sur 56 · L'INDEPENDANCE · texte numérisé non relu

L'INDEPENDANCE

L*argent qu'on possède est Tinstrament de la liberté, celui qu'on pourchasse est celui de la servitude.

J.-J. Rousseau.

Indépeadance I C'est en toi seule que réside la félicité humaine. Que n*ai-je une fortune suffisante pour disposer de Tarrangement de ma vie selon mon gré! car, dans le monde social, les richesses suppléent à la liberté primitive. Hai^ non, ce n'est pas assez d'être riche, ce n*est pas assez d'être heureux, il fa\it encore paraître au-dessus de ce que l'on est. C'est ainsi qu'agit la multitude, et c'est ainsi que je ferais sans doute .1

L*indépeDdaiice n'est jamais qu*pn projet qu'on caresse, comme pour se dissimuler à soi-même la préférence qu'on accorde toujours à l'ambition, ce terme de l'esclavage qui se place naturellement entre le besoin et la vanité.

L'homme réduit à une existence chimérique tous les moyens de bonheur qu'il possède en lui, pour accorder une valeur fictive à des objets dont, tout le prix est dans l'importance que leur donnent son amour-propre et son imagination.

Voilà de belles réflexions que tout le monde trouvera justes, mais placez celui qui les a faites et ceux qui les approuvent dans une situation indépendante, une heure après, le besoin d'augmenter leur fortune ou leur influence les aura replacés sous le jotig de l'intérêt ou de la vanité.

Cette primauté de l'homme sur tous les êtres animés ne lui serait-elle accordée qu'en compensatiou de l'assujettissement de l'homme à l'homme?

tn AW mk%A%K

A l'aCADÉMIB

Celui qni aspire le plus 'mènent an bookeur est toiqoan le phn misérable.

J.-J. ROOSSBAO*

MonUsiiiBeti M mdqna de rAcadémie dans les leitre$ Penanei^ et la flatta'daiis ses discoors Umqu'k foiice de sollidtalions il eut obtenu rhonneur d'en faire partie.

Ainsi parlaient et agissaient les hommes avant le déluge» tels ilsétaient « avant la rétolutiùn^ > exprès^ sion consacrée, tels ils sont encore ; car c'est un des caractères distinctifs de Tenyieux, de décrier ce qu'il n'a pas.

Au fiÂdlRt». i7S

Tôtit le mondé éât êtiticîtrt.

tout le mdnâte est êgciisté. ^

Tout le mondé a de la vanité, mafô totTd les auteurs anonymes ne sont pas des atlteufs inconnus, et je ne m'întef dis pas P-espéfâûce de voir un jouf inscrire mon nota sur la liste des candidats aU fauteuil somnifère ; aussi parlerai-je avec révérence du code académique, et me bométai-je à demander le bannissement à perpétuité de la langue française» d'un mot et de ses dérivés. Le reti*Anchement d'un mot est déjà Une œuvre académique. Demandez plutôt à monsieur A.

Le mot dont je demande là radiation de tous les dictionnaires et vocabulaires paru» et à paraître, est bonheur^ expression désespérante qui n'a ptt être créée que par un esprit infernal et mnesni du bienêtre des hommes.

Examinons ce mot dans ses diverses aèceptions* Selon la définition d'Épicure, le bonheur est une suite dé plaisirs^ L'eipérience dépuis longtemps ê^

fait justice d'une pareille assertion. Dans Tacception d'un état ou d'un sort florissant, le terme vrai

est prospérité; celui de bonheur n'a qu'un sens faux et inapplicable.

La félicité, souvent employée comme synonyme du bonheur, était représentée chez les Romains avec deux cornes d'abondance et quelques épis. Je le demande, cette image répond-elle à l'idée que nous nous faisons du bonheur ?

Le bonheur n'existe pas I c'est un mot : oiseux, parce qu'il est inapplicable ; désespérant, parce qu'il émousse toutes les jouissances que donne la nature, tous les plaisirs que l'art invente avec tant de peine; délétère, parce que cette croyance chimérique d*uQ état que nous ne pouvons pas définir nous porte ^naturellement au dégoût et au mécontentement du sort même le plus prospère, en nous en montrant toujours un préférable.

II semble qu'il manque à l'homme un organe pour jouir du bonheur. Vous qui doutez, regardez Teu-

AU HASARD. j^ 277

nuque, auprès de la jeune odalisque confiée à sa garde. C'est en vain que le regard qu'il jette sur sa belle captive étincelle ; son oeil n'a pas de langage l une ardeur douloureuse dévore l'âme de cet infortuné; le désir torture son imagination; le regret use son elistence I Vous l'avez vu, cet eunuque qui n'a conservé de facultés que pour le désespoir; maintenant, voyez l'homme s'épuisant en désirs pour atteindre au bonheur ! Chaque jouissance qu*il se crée est un besoin qu'il s'impose, une privation qu'il se prépare. Comparez-les : tous deux souffrent; tous* deux endurent les mêmes tourments ; tous.

deux sont impuissants I L'un est impuissant Qour l'amour, et l'autre l'est pour le bonheur.

Ah I si l'on pouvait donner une définition précise d'un terme vague, comme une pensée sans objet, je dirai que le mot bonheur^ dans son sens vrai, est le nom d'une souffrance, née de la vanité et de rimagination de l'homn^e ; elle se révèle par une envie immodérée de ce qui s'offre à ses regards, par

t7S « AU HASARB.

M désir continiiel de ce qni loi manque, et par le dégoût de ce qu'il souhaite, aussitôt qu'il robtient

l'amour et l'amitié

Le premier nèbUe en atnoiir est une certaine réciprocité de plaisir qui doit résolter des sens; en amitié, c'est une espèce d'échange qu'on oomaie oonflaDce^ et qui résulte du cœur. I^amour est une sympatliie f t^si^ie, ramilié une sympathie de l'àme.

Recueil dêpen$éu.

Pourquoi veut-on toujours acccrier ces deux mots ? Pourquoi yeut-on toujours établir des parallèles entre deux sentiments (fcà ne sont ni semblables ni

ocHitraires ? Pourquoi moi-même, en ce momMt, les aî-je réunis sous un même titre? Pourquoi? Parce que chacun se laisse aller à Timpulsi^m com* mujoe; nos idées sont entraînées par Topinion comme ees débris qui suivent le courant d'un .fleuve» ou ckassées en sens divers comme ces feuilles séparées de la branche» qui sont livrées à tous les vents. U y a, entre l'amour et l'amitié, la différence d'une sensation à un s^timent; l'amour agit par-

ticulièrement sur les sens et sur l'imagination;

l'amitié sur le cœur et sur le jugement.

L'amour est comme ces déserts brûlants de l'A-» frique où les lùirages viennent montrer tour à tour des palais ou ctos forêts là où il n'y a qu'un sable moavant, ou des fleuves lorsque la soif aocable.

L'amitié ressemble à ces petits champs que Ton cultive avec soin parce qu'ils s'enrichissent 4e tous les seins qu'on leur donne, et qui oeniofienitegraki de blé qu'on y sème.

Il y À ensuite des ééserts sans OMmgies, des ter«*

rains san» récoltes, comme il y a des idéologues qui n'ont pas le sens commun, et des auteurs qui n'ont pas de génie I

En commençant ce chapitre, chers lecteurs, mon dessein n'était pas, autant qu'il m'en souvient, de fairele portrait de ce petit démon qui agite l'univers, ni l'analyse de ce sentiment que j'appellerai tout bonnement Tamitié, puisqu'il ne s'oifre pas à mon esprit d'expression plus poétique.

Cette esquisse, tracée sans réflexion par maplume , m'oblige à figurer tout le plan. L'amour est en avant de mon tableau ; je le représente couleur rose et noire, se débattant à travers les épines qui arrêtent son vol, et dédaignant de fouler sous ses pieds les fleurs semées sur sa route, l'arc tendu et le carquois vide, la torche agitée par le vent, et sans cesse menacée de s'éteindre ; il* contemple avec orgueil ses autels, où le mot illmion est tracé en lettres de feu ; il ' regarde avec le sourire du mépris l'amitié qui semble se cacher modestement dans l'ombre ; on

AU HASARD. 38t

distingue difSciiement les traits de l'amitié; seulement ou voit sur ses lèvres un regard bienveillant , et sa figure porte cette expression d'ingénuité qui n'appartient qu'à la jeunesse ; cependant ses épaules sont enveloppées du larges manteau de rexpérience, ce vêtement lourd comme les années et qui ne s'achète que par lé sacrifice de bien des jours.

A côté d'elle sont deux arbrisseaux dont les branohes, en s'entrelaçant , se fortifient contre .

l'orage.

U y a un grand espace vide entre l'amour et Tamitié : je m'y placerais si ma bosse ne devait point efirayer ce malin enfant qui joue avec les illusions, et s'effraye si facilement des réalités, que la réalité même du plaisir le fait fair ; et cependant, réduit à opter entre les deux sentiments dont je Yiens de parler, je donnerais la préférence à l'amour, parce que c'est la vie dans la vie : expression que je dérobe à je ne sais quel auteur. Je lui donnerais la préférence, parce que, s'il est soumis aux risques

de l'aireair» il donne aa iboîhs des arrhes sur le ^léAsnty tmdfs.que l'amilié, qui cède à l'enifke des ciroMStances, ne iaisse que de profonds r^els et une plaie vive qui ne se cicatrise }aInais^ : la oiéfiame.

L'amottr esl comme la Aeur, il n'a qu'une sajeca; Tamitié est 43omme la tige, elle résiste aux àivers. L'amour est coaune le plaisir dont il faut jouir tout ^ de suite:; ramitié est comme le bien-èlre q«i'il faut amasser. L'amour se fonde sur l'égoïsme et svr rilhifiion; Tamitié repose sur le désintéressement et sur la vérité.

En amour, celui «qui oUige c'est celui quidoMe; en antié, «c'est celui qui reçoit

Ou jo«ie à TaffliDur comme à oolin-maiUaiid , k bandeau tombe en sadiaiU qui I'oa vieni; de prendie; l'amilié n'a pas de bandeau.

Ma "profession de foi ressemble^ une litanie, mais aussi le moyeu d'arrêter l'iaui^atiQU fuaad /on lui lâche la bâde £ur un pareil chapitre 1

« SÂiJLRB. ttt

INSPIRATlOIf

La vérité est une.... le plus souvent Tesprit de l'homme, pour l'atteindre, s'éloigne d'elle.

, ReGMil de p$nêé9t.

C'«st un lâcbeux inconiréiiîeQl, soit dit entre nous, lecteurs, de n'avoir pas d*aatichambre et d'être obligé de dke soi-même à 6es oréaacjers : ^c Xe A'y mis pas. » «C'est un fâcheuK inoon^émeat de a'a^voîr yas à Aies ^ooires d^ gens po«r ^coaduine tes caréanekn qui ae JOAt pas saii&faits «d'^uie )ré|N)Dse,aufl8i péreaij^oîre ; c'est» enfio« fin iâcbeux liaaooTénieiit de .B\êtie fias riche i

Ces réflexions me sont inspirées par la visite de mon libraire qui vient réclamer le prix d'un exemplaire des poétiques Méditations de M. de Lamartine. Telles sont les tristes conditions de l'existence, les tristes vérités de la vie ; on vend et on acliète la pensée; de sublimes rêveries sont asservies à d'ignobles titesoins; les plus hautes conceptions de l'ambition rencontrent pour obstacles les plus humiliantes tracasseries de l'intrigue; les plus nobles élans de Vâme sont arrêtés par les plus misérables souffrances de la bête.

f< De l'argent, me crie mon avide libraire en m*arrachant à ma lecture. Ce terrible mot effraye l'enthousiasme et met en fuite les dernières illusions. De l'argent I — Je n'en ai pas, mais je vous offre en payement un ouvrage dont j'ai déjà fait quinze chapitres ; c'est un ouvrage philosophique destiné à faire une grande révolution dans les idées. — Il faut un nom I — Vous y mettrez le mien, je m'appelle... — Eh ! qu'importe , 'le vôtre 1 Jeune

homme, apprenez qa'en littérature comme ea politique les révolutions ne réussissent qu'avec Tappuî de vieux noms ou de grandes réputations. Croyezvous que la révolution française fât née de la seule volonté du peuple ? Les mécontentements de quelques grands la commencèrent ; les intérêts des petits Tout achevée. » Il dit, et mon ouvrage fut refusé sans même avoir été lu.

«Vous voulez de l'argent. Il me vient une idée... Envoyez à TAcadémie dix mille francs pour être affectés dans un temps fixé à la solution d'un problème sur lequel je réfléchis depuis longtemps ; vous n*y mettrez qu'une condition, celle d'être chargé de l'impression des livres envoyés au concours; la iiolution devra obtenir l'unanime approbation» Ce problème sera diversement traité : il ne sera point résolu ; car chacun écrit avec ses intérêts, et désintérêts se composent d'éléments si divers l... La somme vous rentrera grossie d'énormes bénéfices; voilà la question:

« Déciden sans qa'il reste ancan doute, lequel >» des sentiaeais coatribue le plus au bien-^tre ini»dîvidttel etgéuérftl, el laquelle des fmfsiofis lui » mût dayaQtage« »

» Supposez, lui dis-je, que l'aréopage littéraire laaceoenanifeste académique ; soudain tous enteadpeE crier le parquet du cabinet sous les pas piécipitésde l'auteur qui médite; Yous^verrez lesileace du boudoir troublé; les doigts de la jeune fille se tacheront d'^cite comme ceux de la pupille de Figaro; cette question pandt si facile à résoudre 1 L'adolescent dérobera les rubans roses «t biens de ses sœurs pournooer ses cahiers ; le médecin physiologiste fouillera les archives de ses hôpitaiix poar îme jailtir de ses compilations une nouvelle doctrine des sentiaients moraux, et surcbaj^era d'un feriûs brUlaat les pensées de ses modèles pour dissimuler ses iarcias.

» La prude d'iiier diclora à l'un des heureux de la

veille un panégyrique de l'amitié 'et^de la^reUgion,

AU ■A.SAE». 887

et Qoe satire contre l^amour, aree cette épigraphe à ajouter : impuissance et enyie !

» Le jeune homme peindra ramonr avec tonte rivresse de ses sens, et parlera de l'amitié avec le mépris audacieux de Timprévoyaoce. Plus tard il traitera l'amour comme nn rêve de jeunesse, et l'amitié comme une erreur de rinexpérience I La coquette délaissée travaillera à nn traité sur Té* go'isme, et l'homme Messe dans son orgueil fera un lirre sur la vanité chez les autres. Le jeune pro* digue méditera une diatribe contre Tavarice de ses parents ; un joueur ri;iiné brochera une brochure contre les jeux.

» L'expérience n'a point encore instruit de sage pour leur dire : Vous voulez connutre lequel des sentiments contribue le plus au bonheur? Vous voulez savoir laquelle des passions s'y oppose davantage T Ignorez-vous que les hommes sont comme les feuîK les? qu'ils se diversifient sans jamais se ressembler, qu'ils diffèrent jusque dans leurs similitades? Ton*

188 kV HASARD.

tes les vérités générales, selon l'opinion, sont fausses et inexplicables; ce qui peut sembler vrai à l'égard d'une multitude ne l'est plus à Tégard d*un être isolé...

w Le caractère, l'esprit et le cœur forment une espèce de triumvirat moral qui dicte des lois à Tindi • vidn, mais ne se soumet à aucune règle. Les moralistes et les métaphysiciens sont des charlatans ou des dupes qui cherchent à raffiner sur les sentiments et qui portent l'art jusque dans l'âme comme si la nature n*était pas assez riche d'elle-même,

w 11 me semble voir des patients qui mettent leur imagination à la torture pour réduire la nature à une idée, ou qui compliquent ses secrets pour pénétrer ses mystères. Ainsi, on les voit idéaliser une multitude de sensations, et nier presque entièrement Texistence du plaisir de l'amour pour lui substituer de subtiles idéalités!

» Amis, croyez-moi, ppur arriver au bonheur, puisque bonheur on dit, la conscience est le meilleur

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guide, la délicatesse le meilleur arbitre» la modération dans les désirs le chemin le plus court, la résignation le plus sûr. La résignation, c*est le bonheur dans la vertu.

« C'est une expression bien étrange que le mot de vertu ; par le siècle qui court» on dirait un spectre évoqué de la tombe. Cependant, assure*t-on, le temps des préjugés a fui, il a fait place au siècle des

principes.

» Pauvres humains I vous jouez aux idées avec des mots, vous jouez la vie contre des ombres, et la mort vous joue sous table t »

Satisfait de cette dernière pensée, je voulus voir reflet qu'elle avait produit sur mon libraire. Il était partit

SM Air HASARD.

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