SCRUPULES ET REMORDS TARDIFS
Vaut mieux tard que jamais !
Triifialité.
Dans ma longue excursion sur le territoire des idéologues, les lecteurs amis ou ennemis ont peutêtre entièrement oublié l'infortuné bossu à l'esprit philosophique. J'ai plus de confianoe dans le souvenir de mes lectrices: cette moitié du monde, à laquelle la nature dit : sois homme, a plus de mémoire dans Tesprit ; mais celle à qui elle dit : sois adorable^ a plus de mémoire dans le cœur.
Mon livre est plein de contradictions ; ah ! je le sais, pour expier la loarde sottise de m'ètre fourvoyé dans le dédale de l'abstraite métaphysique, et obtenir le pardon de mes lecteurs, il n*est plus qu'un moyen, c'est de les endormir avec de bonnes histoires à la manière du célèbre docteur lauréat.
Sybarites oisifs, et vous, élégantes vaporeuses, ce n'est peut-être qu'avec dédain que vous feuilleterez quelques pages de ce livre acheté sur la parole d'un libraire, ou sur la foi de son journal.
Ce n'est pas l'ouvrage d'un de ces auteurs que Ton s'arrache dans les salons sur leur réputation d'esprit, comme, avant la révolution, un dîner n'é* tait complet qu'autant qu'on avait réuni à sa table deux ou trois hommes de lettres : c'était de rigueur dans le xyiii* siècle, ainsi que tels ou tels mets sont nécessaires à la composition d'un menu. La mode I
La conception d*un commis I en vérité, ce doit être fort plaisant, s'écriera le sémillant fashionable ; c'est sans doute un traité sur la manière de tailler
les plumes I Avez-yoas entendu, madame? Jedisais : C*est sans doute un traité sur la manière de tailler les plumes t ^
La production d'un bossu, cela peut être ^fort plaisant, dira l'indolente petite-maîtresse; voyez donc, Charles, pour passer la soirée, comment il traite de l'amour; est-ce avec les formes classiques du Huron ingénu ou les façons romantiques du sauvage du Meschascébé ?
D'autres diront : C'est un ouvrage décousu, insipide et ennuyeuK. L'auteur ne les contredira pas, car, tel est l'effet que son ouvrage a produit sur lui* même.
Le public ne sait pas ce qu'il en coûte pour achever un livre commencé ; Tenthousiasme et l'intérêt mettent la plume à la main ; on est tout feu pour le premier chapitre, refroidi au second, on bâille au troisième, crescendo, crescendo. Âk 1 le chemin de l'immortalité n'est pas toujours un chemin jonché de fleurs^ et les lamriers de la gloire sont hérissés
AU BA8ARD. f9B
de phis (f épines que n'en porte la tige de la rose I Si tous les auteurs, ayant de noircir inconsiSérémenl du papier, réfléchissaient un instant et peufiaient à ce qu'il a fallu de soins pour le faire ; s'ils se demandaient ce que leurs titres à la célébrité peuvent devenir, lecteurs, que de livres de moins, depuis les ouvrages de plus d'un membre de TAcadémie jusqu'à celui que vous liset en ce moment I
EBAUCHE d'un GAAND SYSTÈME DU MONDE SOCIAL
Le monde social est un géant tyranniqae et trompeur, armé du code des préjugés et du livre des déceptions.
LB VICOMTB n'ÀR LIN COURT.
Le mcmde social est une vaste machine dont les formes bizarres attestent encore Timperfectioa.
Ce inonde, placé entre le volcan qui vomit les hommes, et le gouffre qui les engloutit, est soutenu par la suprême loi de Téquilibre. D'un côté de la balance sont les préjugés, de Tautre les principes, sortes de poids qui élèvent les rois et abaissent les hommes.
Ce monde tourne et se meut sur un axe qu'on nomme argent, qui le traverse, et dont les deux extrémités ou pôles sont Yintérêt et la vanité, les deux mobiles les plus puissants de Torganisation
sociale.
Le besoin est le méridien, ou le point de départ que Ton est convenu de choisir pour calculer le nombre de degrés qui subdivisent l'étendue de notre nouveau monde. La fortune est Téchelle dont on se sert le plus communément pour mesurer les distances des hommes entre eux.
Cet horizon, qui s'éloigne à mesure qu'on approche, et qui n'est plus quand on arrive, s'appelle poétiquement V espérance; c'est un nuage qui
AU HASAHD. S9?
nous condait insensiblement jusqu'à l'immense gouffre où tout va périr en le couvrant de sa vapeur illusoire.
Il y a deuK éléments distincts : le bien et le maL On nomme antipodes le bon sens et Y esprit. On appelle hommes neuf cent quatre-vingt-quinze millions de créatures exiguës à la face blanche ou noire, à la figure bouffie ou au visage tiré, qui s'intitulent des géants dès qu'ils ont sept pieds de haut.
A l'instant où j'écris ces lignes, un enfant vient de naître sans savoir comment ; et, surpris par la mort, sans avoir eu le temps de faire ses paquets, un vieillard part pour l'autre monde, maudissant le voyage. Un homme se désespère parce qu'il manque de pain; un autre, trop riche, parce qu'il s'ennuie, et le^roi de la Chine met peut-être son bonnet !
298 Afy HASARD.