‹ EmileChapitre 25 sur 56 · LE BAL · texte numérisé non relu

LE BAL

Sophie ne m'aime plns^ doneje ne dois plusl'aimer. J'établissais cette conséquence péremptoire en ajustant le nœud de ma cravate, ayec une certaine prétention dont j'ai peuThabitude. Ce{>radaBt9 lectrices i^l'imaginatiim active, n'allez pas croire que ma toilette soit ordinaîrefflent négligée. U n'est pas dans toutes les Espagnes un honnête senor hidalgo plus décidé que moi à expirer de faim avant d'avoir un frac moins élégant. Tant de gens jugent sur l'habit, que mon plaisir le plus vif est d'arracher trois profonds saints à tel qui ne- vous ôte son chapeau que parce qu'il vous croit riche. La morale d'une pareille

myslifioatîoii est que l'habit a une imporlanoe incontestable dont l'observateur philosophique doit faire son profit. •

La comtesse Dérieourt donnait un bal : Sophie devait s'y trouver, mais je ne m'étais pas avoué que ce fût cette cause qui m'y attirât, en m'y faisant inviter. Je m*étais blotti sur le coin d'une banquette, près de la porte, pour Tapercevoir le premî^, dès qu'elle arriverait : tout cela sans calcul, sans préméditation, par pur instiaet, je vous jure. On venait d'acheyer la seconde contredanse; les deux battants de la porte s'ouvrirent, Sophie parut avec son père et ses deux soeurs.

Quelques pervenches d'un bleu céleste étaient jetées dans ses beaux*cheveux blonds: une robe, d'une simpliste que Ton trouvait prétentieuse, dessinait sa taille délicate ; elle avait l'éventail que je lui donnai. Âhl je sentis en la voyant un léger frémissement; puis, aussitôt, une vive douleur.

Ifam amour-propre se révoltait contre mon coeur

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et demandait yengeance ; en vain» pour l'apaiser, je lépétais àvoixbasse et distincte : « C'est une femme légère» coquette, qui se pare de qualités qui sont feintes ; ses traits ne sont pas réguliers. » Il semble que rhomme n'ait des yeux que pour contrarier son imagination et réciproquement : les miens s'obstinaient à me montrer dans la taille de Sophie la plus gracieuse taille du bal. Et pouvais-je, sans rancune évidente, nier que son pied charmant eiBeuràt à peine le plancher ; que sa physionomie séduisante attir&t tous les regards? Mais qu'est-ce que la beauté? C'est une saison... la mort est là entre toutes ces jeunes filles; elle se cache sous une guirlande de roses en attendant la décrépitude, plus cruelle encore que la mort. Près de moi était assise une de ces coquettes fanées qui n'ont que de l'exigence sans amabilité, et que, de gré ou de force, il faut encore encenser, parce qu'elles ont conservé toutes leurs prétentions, toute leur ardeur de plaire, une de ces femmes qui vous disent à soixante ans, en laîssaot

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•tomber négligemment leur mouchoir pour yous for<-« car à le ramasser, si vous ne prévenez eette formule par un prompt compliment : « Il me semble que je ne suis pas trop mal aujourd'hui, comment me trouvez-vous? — Laide, madame, très-laide I »

Quelle charmante valse! j'aime beaucoup la valse; mais souffrirais-je que ma femme?. . . Je venais de me dresser moi-même en point d'interrogation, lorsque je sentis la robe de Sophie qui allait m'effleurer. Je regardai Sophie, son cavalier était l'aide de camp du comte Déricourt... En repassant près de moi, Sophie m'aperçut; j'eus Tair de regarder un tableau ;j'étiûs témoin de tous ses mouvements, dans une glace qui les répétait. Je vis ses joues se colorer vivement, et subitement pâlir ; je la vis s'arrêter, s'asseoir ; elle

était prête à s'évanouir; si j*avais pu m'élancer

<( Voyez cette jeune personne, là-bas, en face, dont le bouquet vient de tomber, voilà un flacon, prenez, prenez donc! » dis- je brusquement aux soixante^ printemps assis près de moi, et les soixante prin-^,

Jempê de me lépondre, en mîDaudaat: « Ce n'est pas inquiétaiit, les évanoaisseniems sont i ta mode eette année; prêtez ee flacon, il me parait charmant,, ce sel est parfait! » et jedéciiirais, d'impatience, mon gant en mUle «morceaux... Est-oe que la bonté d'une femme l'abandonne avec sa beauté.

Le général était près de sa fille ; il m'aperçut, et je vis aussitôt sur ses lèvres un sourire plein de cordialité. Je m'inclinai respectueusement.

A quoi avait tenu tout le bonheur de ma vie ? à un caprice. Sophie eût été si heureuse! II y a je ne sais quoi, dans le mariage, qui m'a toujours sédait. Cette communauté d'aflèctions, de devoirs, d'mtérèts, m'est représentée par mon esprit comme ayant un charme indicible.

Je n'imagine rien de plus doux que d'entourer une femme de ces soins délicats, inspirés par la tendresse, de céder à cette domination inaperçue, dent les femmes gardent si bien le secret, de confier à sa Tdonté te soin d^exprimer ta vAtre ; -^ mais

alors le mmri s'abaisse, devient ridicule à ses yeux» à ceux de sa femme, qui d^ peut-être lui est infidèle ; — non, les désirs d'une femme que Ton aime sont trop doux à satisfaire pour qu'il soit humiliant de les prévenir ; il n'y a que l'homme qui ne sait pas s'affranchir d'un pouvoir usurpé, qui paisse rougir de céder à une puissance qu'il abandonne lui-même ; une femme est souvent tentée d'abuser d'une autorité qu'elle a soustraite par la rose, elle est toujours discrète de celle qui lui est accordée par la confiance.

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