‹ EmileChapitre 27 sur 56 · LE DUEL · texte numérisé non relu

LE DUEL

Celui qui va se battre de gaieté de cœur n*est à mes yeux qu*une béte féroce qui s'efforce d'en déchirer une autre, et, s'il reste le moindre sentiment naturel dans leur &me Je trouve celui qui périt moins à plaindre que le vainqueur.

Au moins douze heures ont passé depuis l'injure. Deux hommes se placent à dix pas l'un de l'autre, s'ajustent froidement au signal donné par deux témoins : voilà ce qu'on nomme un duel.

Si la pensée d'une mère mourant dans son fils, d'une femme privée de la moitié de son existence par la mort de son mari, d'enfants au berceau livrés à la vie sans guide et sans appui, n'a trahi sur

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leyisage aucune émotion; on appellera cela du courage.

Si le premier qui tire échappe au danger en tuant son adversaire, on le félicitera de son bonheur.

Aucun lien ne m'attache à la ?ie; mais, je le sens, si j'avais des parents à qui mon existence fût ch^e,

une famille à qui elle fui utiiCr nos, certes» je ne la sacrifierais pas à on pfé>ttgé barbare éoat l'homme n'aperçoit pas toute rhorreur, parce que son esprit se tradne lâcbemeal à la suitd de la coutume, et que ses yeux, sont fascinés par rhabiluée.

La nuance est plus légère qu'on ne l'imagine entre un duel et un assassinat ; de ces deux crûNS, la plus grande différenee c'est que l'un est proscrit par les lois, et l'autre prescrit par l'usage. Différence.* une lettre, un e au lieu d'un o. ^ -

C'est de nos jours qu'un homme âgé de plus de quarante ans, ayant dans l'armée un grade supérieur, donna l'exemple de la plus horrible cruauté ajoutée à la plus lâche ironie ; cet homme-monstre

s*a¥ance sur son jeune adversaire quiJ'a manqué, pose sa main sur son cœur, en compte les battem^ts, le loue sur son courage, et Tétend mort à ses pieds.

Le bourreau n'a pas fait justice de cet homme, il vit encore I

Je n'ai point de testament à faire, de lettres à écrùre ; je trace rapidement les pensées que mon esprit laisse échapper ; ce n'est point la crainte qui me ravit le sommeil. Exposé à paraître, dans quelques heures, devant un juge suprême, dont la justice peut-être ne s'exercera pas selon nos idées convenues du bien et du mal, quel homme, en cet instant, n'a pas besoin de se recueillir en luimême !

J'ai mécoEUiu la modération, cette première condition delà dignité, pour me prévaloir du plus affreux des abus ; c'est un tort grave dont je m'accuse; mais, s'il est un moyen de l'expier, mon repentir me l'indiquera.

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Dans ces instants qui s'écoulent entre Finjure et la réparation, la mort apparaît comme la destinée, et le tableau de la vie se déroule à nos yeux. Un voile funèbre le reôouvre... En avant de ce Tague, qui n'a d'horizon qu'une ligne noire, et qui ne reflète que des ombres, sont jetés épars les illusions de la fortune et de la vanité, les lambeaux de la mi* sère, la faux du temps, le fantôme du bonheur:

A peine sorti du néant, l'homme est précii)ité dans le yide. Placé entre les deux gouffres de la naissance et de la mort, quelles traces laisse-t-il de sa vaine existence?

Par de là cette couche de terre et de cadavres que Ffaomme foule un instant pour lui apporter de nouvelles dépouilles ; par de là, l'âme a pressenti le séjour de l'immortalité. Notre crédule esprit^ notre vaine raison cherchent à s'élever contre une croyance que leurs proportions étroites ne leur permettent pas toujours de concevoir ; ils sont comme ce& matelots révoltés de Colomb qui, à la distanct^

de trab jours d'un monde nouTcau» refasaient d'avanoer et refusai^ott d'y croire.

Mon &me a pressenti l'immortalité; mon ignorance n'en cherchera point à pénétrer les secrète. Toute interprétation donnée à Texistenee du créateur est indigne de lui; toute interprétation donnée au sort qu'il nousjnéserve est nécessairement fausse, car rimagination de l'homme s'arrête aux limites da possible.

Mon esprit respecte les erreurs des religions'^diverses, les contradictions de tant de cultes différents ; mon cœur s'attache à la sublime pensée d'où émanent tous les dogmes» celle d'un Dieu suprême dont la bonté et la justice sont infinies; car l'athéisme est incompatible avec la nature de Tâme; ce n'est qu'une thèse de l'esprit soutenue sans conviction par Torgueil; et, alors même qu'en montrant des os usés par le temps, l'homme parviendrait à expliquer la fin de son être par la décomposition de la matière, le secret de sa naissance, de sa foroiation^

A.U'ftA&àRD. S(|

de son existence, de sa destinée» affréterait encore son imagination, et la foroerût à s'éle^r ^ l'idée plus digne d'un {Tinetpe universel dent le nom de Dieu renferme tout le mystère 1

Endormi dans mon fauteuil, ma tempe s'était éteiiUe, et je dormais enoore lorsque je sentis vue main se^placer sur mon épaule ; c'était oeUe du général... je la ptessai vivement «Dans celte sorte d'affaires, me dit-ii, il ne fout jamak arriver les derniers. » £4 nous partîmes sans ajouter un juM de plus. Arrivé à Tendroit fixé, j'y tnoavai mon second témoin que j'avais (ait avertir. Je n'avais ressentijusque-Ià aucune impression bien précise; mais ces détours, ces soins que nous fûmes obligés de prendre pour éviter d'être vus, me firent un instant frissonner. Tout ce mystère ressemblait aux apprêts d*un crime I Mon adversaire arriva dix minutes après nous ; je n'éprouvai en le voyant aucune sensation de trouble ou de ressentiment. Les témoins convinrent entreeux de Leur fait. On nous remit un pistolet;

nous devions tirer ensemble; je fus averti du dernier signal en sentant nne balle déchirer mes habits et me percer le bras gauche que j'avais appuyé sur la hanche... Une vive douleur m'excitait à Temporlement; je fus assez maître de moi pour me retourner, ajuster avec ironie un mince arbrisseau, et assez heureux pour l'atteindre... Humilié d'une pareille vengeance, qui n'opposait à une vanité méprisable qu'une générosité méprisante, l'aide de camp et ses témoins m'en contestèrent le droit ; le général les mit d'accord, fit panser mon bras, et termina l'affaire par les paroles d'usage.

DÉNOUMENT

La plus douce de toutes les vengeances est celle que la générosité a dictée, car elle n'est jamais trou*

blée par le remords ; la plus douce de toutes les victoires est celle remportée sur soi-même, car elle satisfait à la fois le cœur, Tamour-propre et la raison.

Une récompense plus chère m'attendait encore ; sans m'annoncer aucun de ses desseins, le général m'entraîne chez lui* Sophie était livrée aux plus vives inquiétudes ; ma présence imprévue lui arracha un cri de surprise, et nos regards se rencontrèrent avec trouble. 1< L'aimez- vous toujours? » medemanda son père; et, sans attendre ma réponse : «Allons, ditil en me prenant par la main, je devine l'aveu que vous ne voulez pas me faire, soyez mon fils. Ma Sophie veut réparer une légèreté en se dévouant désormais au bonheur que vous méritez. »

J'étais muet d'étonnement, de je ne sais quoi encore, que le lecteur voudra bien comprendre en se transportant par l'imagination dans Je salon du gé- Déral. Je suis assis près de lui sur un large divan, Sophie est à sa gauche. Il tient ensemble une de nos

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mains dans la sienne ; GahrieUe est à son fimo^ elle écoute en ayant l'air de feuilleter tui livre de musique; Clarisse, qui paraît livrée tout entiëre à l'intérêt du dernier roman de Walter Scott, jette furtivement un regard 'oblique sw mon bras en écharpe; le général leur raconte, avee emphase, le sang-froid, le courage et la générosité dont je viens de f airepreuve; le héros du roman jouit de l'attention qu'il excite, des scnns dont il est l'objet, des cramtes dâioates de Sophie pour sa blessure. On oublie sa bosse^ la gloire transfigure les homm^l C'est beau, la gloiret

On nous fiance ce matin ; à quinze jours la célébration du' mariage; quelle imposante cérémonie que celle où deux êtres, dont nue jolie femme, à la tournure svelte, et une nouvelle espèce de Scarron, se jureront de s'aimer toujours !

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