ÉMUE
qu'il s'élève trop au-d^ssui» des hommes pour voir comme eux un crime dans le malheur.
Mathilde, j*adore en vous le mysticisme qui trahit le besoin d'aimer jusqu'à ses devoirs, j'adore ces idées religieuses qui donnent à votre esprit tant d*exaltation et tant de générosité, mais je ne les partage pas.
Je crois que toutes les religions sont bonnes, je crois que, hors le fanatisme, toutes les erreurs des cultes obtiendront grâce devant Dieu, car notre ignorance est aussi son ouvrage ; et si les hommes . se trompent dans les hommages qu'ils lui adres* seat, ce n'en est pas moins la reconnaissance et le respect qui les dictent.
Mathilde, je crois qu'un honnête homme qui fait le bien pour satisfaire à sa conscience peut dire, sans vouloir être rangé dans aucune secte : « J'adopte toutes les idées religieuses qui peuvent éle* ver Tesprit, je rejette celles qui le rétrécissent... » Et, s'il fallait décider entre toutes les religions éta-
blies celle qui me paraîtrait la meilleure, je répondrais : — La plus tolérante.
Dieu existe I Quiconque a reçu la faculté de sentir et de penser ne peut nier cette mystérieuse assertion; mais quiconque aussi, voudra prouver Texistence de Dieu ne pourra rexpliquer qu'à l'aide d'arguments que je m^abstiens de qualifier, parce que toutes les croyances doivent être inviolables, et qu'elles sont toutes sacrées pour moi tant qu'elles ne me sont point imposées. Mon cœur est jaloux de son indépendance ; il refuserait de croire à un Dieu qu'il ne comprendrait pas, et, pour le comprendre, il a besoin de le sentir, il a besoin d'aller chercher lui-même ses inspirations dans le vague où se dérobe l'Être tout-puissant, suprême, infini.
Ah I si la mort doit commencer pour les hommes l'initiation aux mystères de la nature, est-il raisonnable de craindre que le Créateur rejette de son sein l'être qui s'y précipite pour éclaifer ses doutes, et se soustrait aux tourments d'une vie qu'il n'a
point acceptée comme un dépôt, et dont il doit être libre de disposer s'il Ta reçue comme un don? Si le suicide était un crime, quel homme oserait se donner la mort, quand elle le livre à un tribunal inconnu qui juge sans appel pour réternité?
Dégoûté de la mort sans être plus content de la vie, i^tenu chez moi !^par la faiblesse que m'avaient laissée mes souffrances, je pressurai mon caractère pour en tirer toute Ténergie, et mis à la torture mon imagination pour trouver quelque moyen de me tirer de Tornière où le sort m'avait jeté ; je m'exaltai tellement dans la solitude, que bientôt je devins honteux de m'ôtre découragé. Enfin , à force de tourmenter mon esprit, je me créai quelque chose qui ressemblait à de l'espérance, el n'était que de la folie: mille idées se présentèrent, et je m'étonnai de ne les avoir pas eues plus tôt. En plaçant ainsi projets sur projets, je m'épuisais à élever un échafaudage de bonheur aussi solide au moins que ces châteaux de cartes que l'enfant se donne tant
de peine à constroire et qu'un souiSe renverse.
La première idée qui me vint, et celle sur laquelle reposait tout mon édifice d'avenir, était d'écrire à mes parents dont maintenant je connaissais les noms, de leur peindre mes souffrances, le malheur de ma position; de leur demander un peu de tendresse, et mes lettres étaient écrites, envoyées, avant que j'eusse réfléchi sur cette pensée.
Je disais à ma mère mon isplement, je lui disais le bonheur que j'aurais à la voir, ne fût-ce qu'un moment, ne fût-ce que pour graver ses traits dans mon cœur et me former l'idée d'une mière.
Je ne reçus aucune réponse.
J'écrivais à mon père combien il était douloureux de vivre dans l'abandon, et de n'avoir pas de nom, mais que je saurais me résigner à ce malheur si celui qui m'avait donné la vie daignait une seule fois me nommer son fils, et m'accueillir dans ses bras.
Le lendemain, Je reçus cette réponse :
« Monsieur, Terreur dans laquelle, vous êtes, ou )) plutôt celle dans laquelle on vous a jeté, peut seule » expliquer la lettre que vous venez de m'écrire ; » aussi je m'empresse de vous désabuser, dans Tes- » pérance que vous recouvrerez votre caractère et ^ votre énergie.
» Vous avez eu raison de penser que Tindifférence » tie serait pas possible dans une semblable situation, )> même quand elle serait accompagnée du doute. »
Je relus cette lettre dix fois avant de la comprendre ; j'appris depuis que le général d'H*"^*, ayant eu des torts graves à reprocher à ma mère, quoique ne pût douter des droits que j'avais à sa tendresse» avait défendu qu'on lui parlât jamais de
moi, au moins tant qu'elle existerait.
J'étais resté immobile de douleur etd'étonnement,
quand le valet de pied chargé d'apporter cette lettre
fit demander s'il y avait une réponse. Je saisis une
plume qui se trouvait sous ma main, et je traçai ce
billet à la hâte :
^6 ÉMlLÉ.
« Du caractère et de l'énergie! pouvais-je soup* M çonner de la part d*QQ père une si cruelle ironie?
» Ah I monsieur, dites-moi, le caractère et l'éner- » gie sont-ils possibles contre la honte d'une mère » et la mauvaise foL.. S'il y a quelque part une » justice distrîbutive, il vous suffira de relire votre » lettre pour regretter d'avoir calomnié une femme » qui ne peut vous répondre, en écrivant à un jeune » homme qui ne peut la défendre. »
Aussitôt que ce billet fut écrit, je retrouvai cette sorte de courage qui nait quelquefois du désespoir.
M Du car^ptère et de l'énergie ! » m'écriai-je avec un sourire amer d'ironie... Et mon imagination, facile à s'exalter, rêvait déjà un état honorable que je ne devrais, qu'à moi seul, une position dans le monde assez brillante pour que je pusse entendre dire : « Il a, sans famille, sans fortune, surmonté les obstacles qui le condamnaient à l'obscurité ; il a su vaincre son m^ilheur, et, n'ayant pas de nojn, il fi'est créé une réputation. » Mon imagination rêvait
assez de célébrité pour que je pusse voir, comme d'Alembert, mes parents accourir vers moi. Ahf comme lui je n'eusse pas repoussé la mère qm m*eût abandonné. L'orgueil d'une mère pour son fils, lors même qu'il n'est qu*égoïsme, est encore ui> sentiment naturel que je conçois trop bien pour le juger sévèrement.
Dieu! que j'acquière quelque renom, et que mes^ parents s'offrent à moi comme la comtesse de Téncin à son filsl Si je déchire leur cœur, ce ne sera qu'en leur prodiguant les témoignages d'un attachement et d'un respect qu'il me sera d'autant plus doux de leur montrer, qu'ils auront perdu le droit d'exiger de moi cette redevance de la nature ; car un fils ne doit à ses parents nulle reconnaissancedu funeste présent de la vie, si, en lui donnant l'existence, ils l'ont sacrifié à de vaines convenances^ à de méprisables intérêts. L'homme, en se reproduisant, ne fait qu'obéir à la loi de sa .destinée ;: ce n'est pas sur la naissance que lui ont donnée ses.
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parents que doivent s'établir la gratitude et la tendresse d'un fils, mais sur les soins qu'il a reçus d'eux !
Les parents contractent, à l'égard de leurs enfants, des obligations dont ils ne peuvent se dispenser sans crime, et les enfants ont à remplir, envers leurs parents, des devoirs qu'ils ne peuvent méconnaître sans déshonorer leur caractère. Sera-t-il absous par la justice divine, par sa conscience, par l'opinion publique, cet homme indigné du nom de père, qui ne donne la vie à une nouvelle créature que pour l'abandonner? Plaignez ce bâtard qui demande un asile et un nom. A qui s'adressera-t-il? L'intérêt, l'égoïsme, ont endurci les âmes. Plaignezle, lors même qu'il serait riche, car on plaint l'orphelin, car Thomme jeté dans la vie sans avoir reposé sa tète sur le sein d'une mère n'a pas connu la plus ineffable des jouissances !
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La volonté n'est pas une puissance, il s'en faut, car les projets d'un être isolé sont non-seulement dépendants des circonstances, mais encore des hommes.
On répond à celui qui regrette de n'avoir pas de famille pour Taider dans la vie qu'il est doux de tout deyoir à soi-même. Il y a longtemps que je sais que, pour adoucir les douleurs du malheureux qui se plaint, l'usage est de lui contester son n^al ou de Ten accuser et de lui dire : « Vous ne souffrez pas, » ou bien : « Pourquoi souffrez- vous? » Ignore- t-on que rhomme, pour tout deyoir à lui-même, est obligé de tout devoir aux autres ; qu'il ne peut rien que par les autres ? Et en admettant qu'un enfant qui a besoin de tout le monde ne soit repoussé par
personne, croit-on qu'il soit pkis doux de devoir 45on bonheur à des étrangers qu'à sa famille 7
Du reste maintenant Tégoïsme a jeté le manque. Un jeune homme se présente dans le monde avec la confiance de la jeunesse et la présomption de l'inei- ' périènce, il demande un service ; la mode est passée de tromper l'espérance par de fausses promesses : <( Vous demandez un service, lui dit-on, pouvezvous en rendre un autre? — Non. «^ Ne m'importunez donc pas plus longtemps. » On ne cherche pas plus à s'excuser de refuser ce qu'on vous demande qu'une générosité délicate ne chercherait à faire valoir ce qu'elleaccorderait. Chacun à présentavoue son égoïsme avec plus de franchise que Tinnocence n'^e candeur.
Aujourd'hui, quel moyen de sortir de l'obscurité ?
^ A peine peut-on espérer atteindre aux limites de
l'esprit : quel homme prétendrait les reculer?
11 n'y a plus à choisir entre la mort et un nom; la
gloire n'est plus qu'un mot creux, il ne sonne pas
l'argent. La République et Napoléon ont usé l'enthousiasme. La fortune; arrêtée dans sa course par les débris de nos armes, agite le bonnet de la liberté comme une vaine marotte, ou bien en trafique comme d'une enseigne mercantile. La fortune est la religion du jour, l'égoïsme l'esprit du siècle.
Pour surgir de l'obscurité il n'est plus qu'un moyen : grattez la terre avec vos ongles, si vous n'avez pas d'outils, mais grattez-la jusqu'à ce que vous ayez arraché une mine de ses entrailles... Quand vous l'aurez trouvée, on viendra vous la disputer, peut-être vous l'enlever; mais, si vous êtes le plus fort, on viendra vous flatter, et, quand vous n'aurez plus besoin de personne, on viendra vous secourir-.. A votre tour, vous deviendrez avar^ égoïste; vous achèterez des tréteaux, vous aurez un habit galonné; vous vanterez l'industrie, mais vous vous garderez de la favoriser; vous décrierez hautement ce que vous envierez en secret; vous refuserez les recours qu'on vous demandera, parce
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que ce n*est pas en soulageant les besoins de quelques individus qu'on acquiert la popularité, mais en flattant les passions des masses, et, pour vous élever au-dessus de la foule, vous lui sourirez avec dédain et lui parlerez d'égalité avec le mépris de l'orgueil ! Maintenant le mérite n'est qu'une qualité privée qui reste dans Tombre quand l'argent ne la fait pas briller ; la fortune est érigée en vertu publique, et, dans les entreprises où l'on voit Tbomme riche s'associer à T homme de talent, le nom du riche est placé le premier et Thonneur du succès lui reste toujours, comme si le talent aujourd'hui ne consistait qu'à se servir du talent des autres !
Mathilde, ces réflexions portent l'empreinte du découragement qui les a fait naître.
Dédaigné de mes parents, il fallut chercher des protecteurs. Je m'adressai à tout le monde ; je m'a*
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dressai aux ministres ; je dis à Tun d'eux : « Mon "père est le général d'Harcourt, rien de ce qu'il sollicite ne lui est refusé : je suis son fils, je vous demande une place qui me donne dans le monde un rang honorable ; je puis justifier ce bienfait. Accor* dez au malheur de ma naissance ce que vous ne me refuseriez pas si j'avais ce titre de moins. » Celle demande n'était point appuyée, elle resta sans réponse ; il en fut de même de toutes mes démarches. Je dus chercher en moi seul d'autres ressources. J'écrivis un Essai sur r esprit de mon sièeUf où Ton trouva du mordant, de la vérité, et, lorsque je portai cet ouvrage à un libraire modeste, ce ne fut qu'à force d'instances que j'obtins qu'il le lût : « Sans doute, me dit-il en me le remettant, il aurait du succès si vous aviez un nom ; mais, quelque remarquable que 6oit cet Essai, 4^ ne puis courir le risque d'un début. Pour se faire un nom, il faut appartenir à une coterie, à moins d'être assez riche pour acquérir une réputation : et» ajouta le li«
braire, aujourd'hui il faudrait être riche pour le devenir. »
Uae seule chose, avec mon caractère et mes goûts, pouvait me faire oublier le malheur de ma situatien : il m'eût fallu, Hathilde, un intérieur où je retrouvasse des intérêts, des liens, des affections.
Hais, seul au milieu de la foule, ces plaisirs qui suffisent à tant d'hommes qui se trouvent heureux me faisaient sentir davantage le vide d'une existence qu'aucun attachement ne remplit ; et le monde, que j'observais avec ce tact 4e Tinfortune qui supplée Texpérience, comme par une sorte de privilège et de science, n'excitait que mon dégoût. Au milieu de tous ces êtres indifférents qui se groupaient autour de moi, et dont le visage trahissait mille passions, mon cœur restait froid, tous les objets me devenaient importuns, des pensées tristes s'emparaient de mon imagination; je revenais chez moi, l'ennui m'y ramenait; j'y retrouvais l'ennui : nul être ne m'y attendait, nul plaisir ne m'y était préparé,
nul bonheur ne m'y retenait. Seul, toujours seul, poursuivi par cet ennui qui n'est pas une douleur qiV désespère, mais une douleur qui absorbe, oomme ces vapeurs méphitiques qui altèrent la viel £tais-je dans le monde Je regrettais ma soli* tude; étais-je seul chez moi, je sentais comme une sorte de froid passer sur mon âme ; à peine avaisje quitté la foule, que j'étais pressé d'y retourner; je cherchais à me fuir et me retrouvais partout ; la solitude et la foule m'étaient également pénibles : je n'avais pas de famille dans le sein de laquelle il me fut possible de me renfermer, et il me, manquait un intérieur après lequel je soupirais vivement.
Je me fuyais... Je vous rencontrai, Hathilde, dans le monde ; vous portiez le deuil d'une sœur que vous veniez de perdre; deux douleurs sont, * déjà une sympathie; deux êtres qui souffrent se sentent et se rapprochent parce quils sont sûrs de se comprendre : ce n'est, je crois, que dans le cœur