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de l'homme malheureux que la sensibilité se trouve pleine et dégagée de ce sentiment égoïste qui l'altère toujours.
Votre père, Mathilde, avait été longtemps le frère d'armes du mien, et, dans le cercle où nous étions, le secret de ma naissance était trop connu pour que votre père ne l'apprît pas; mais je dus moins les témoignages de sa bienveillance à ma situation qu'aux anciens souvenirs que je faisais revivre en lui.
L'homme qui a toujours vécu dans les camps réduit toutes les questions de morale au mot d'honneur, tous les devoirs à l'observation de la discipline, et la vertu à la bravoure ; le plaisir est un butin qui lui appartient; partout où il le trouve, il s'en empare sans scrupules et en jouit sans remords. Rien ne lui parait plus dans la nature qu'un enfant naturel ; s'il n'a pas de famille, il est mis dans un régiment; à défaut de mère, il a son colonel, et s'il n'a pas de nom, qu'il s'en fasse un sur le
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champ de bataille. Avec une telle perspective peut-en sç plaindre de son sort? %
Le monde a to^jours un expédient pour trouver des torts au malheur; mais ce monde, si prompt à accuser, si habile à conseiller, dès qu'on a besoin délai vous abandonne et vous bl&me.
Dès notre première rencontre, je me sentis, MatbUde, attiré vers vous ; je cherchai dans vos yeux le secret de votre caractère : leur expression est si * vive, qu'on peut dire qu*il y aurait de la coquetterie dans votre regard et dans votre sourire s'il n y avait pas tant de simplicité.
« Vous sottffirez? » me dites-vous avec un son de voix si doux et si pénétrant, que ce son fugitif semble se répéter toutes les fois que je me plais à me souvenir de notre première entreyue : je craignais, ea répondant non» de diminuer votre intérêt; en répondant oui, je craignais de n'exciter que votre pUié : j'aurais voulu que vous devinassiez ma réponse» j'aurais voulu pouvoir approcher
mon cœur du vôtre pour qu'ils s'entendissent. Pendant quelque temps je souffris moins de mon isolement; je ne fus plus seul, votre image se reflétait dans mon imagination, elle occupait ma pensée, vous étiez comme à côté de moi, je vous voyais partout, je vous parlais souvent, je cherchais dans mon caractère les qualités qui pouvaient vous plaire, je vous trouvais toutes celles que je vous désirais; * la femme qui vous aime n'est qu'une femme, celle que nous aimons est un être céleste dont tous les défauts se cachent sous le prisme à travers lequel ii vous appardt.
La femme que nous aimons est placée comme sur un nuage d'illusions, nous relevons pour la contempler; le désir est, je crois, un prestige plus
puissant encore que la possession, dans un amour y' ordinaire, n'est une épreuve difficile.
Bientôt une réflexion vint se mêler à mes pensées
d'amour et les troubler. J'aime Mathilde, me dis-je,
mais si ce sentiment n'est pas partagé, il ajontera
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un mal nouveau aux peines de mon cœur ; Hathilde [)eut oublier que je n'ai pas de nom, pas de fortune, si elle ressent la moitié du sentiment qu'elle m'inspire; mais son père y pensera; ma position peut exciter sa. bienveillance, elle blesserait ses intérêts ; il ne consentira jamais à donner sa fille à un homme qui n'a pas d'état, pas de nom, pas de fortune.
La raison s'y oppose, et on a toujours de la raison quand ce n'est pas directement sur ses intérêts ou sur ses affections qu'il faut prononcer. Mathilde^
je vous aime, mais à peine si j'ose confier ce mot au papier; si ce secret était connu^ on m'accuserait de chercher à vous séduire ; le doute même d'un soupçon sur la délicatesse et le désintéressement d'une * affection est en amour la plus cruelle et la pensée la plus douloureuse. Dès que l'on aime, on a besoin de s'estimer ; la dignité est inhérente à tous les sentiments passionnés et au désir de plaire. Mathilde, il faut renoncer à vous. Quand vous m'aime-
riez, quaod vous vous donneriez à moi, vous ne seriez point heureuse ; l'opinion du inonde iétrkait mon caractère, votre famille vous repousserait, cl moi je n*ai pas de famille, personne ne vous accueillerait; mon isokment est trop pénible pour que mon cœur vous permît de le partager, et ma fierté ne pourrait supporter la seule idée que la réprobation de mon existence s'attache à la vôtre.
Je le sens, un mariage ne serait pour moi qu'un nouveau malheur, j'aurais trop d'amour-propre pour ma femme, et toute sa tendresse n'ôlerait pas à mon orgueil le regret de l'avoir privée d'un seul avantage auquel elle eût pu prétendre sans moi.
Vains rêves d'amour, vaines espérances de bon- *heur, que vous faites cruellement expier l'instant où l'homme est assez faible pour vous admettre et vous caresser. C'est au fond de la coupe que le breuvage le plus doux dépose son amertume, et la dernière goutte du caliée est toujours la plus amère.
L'habitude du recueillement porte rçsprit vers les
BMILB. ftl
idées religieuses. II est impossible à Fhonme qui médite soutent sur lui-même de ne pas remonter à la cause qui Ta fait naître ; toutes les grandes pensées aboutissent à Dieu ; mais il suffit d'obser- Ter te monde avec, réflexion pour se pénétrer de Timportance de la morale. Ce mot, qui reçoit tant d'interprétations diverses, et que chacun ploie à sa manière de voir et de juger, ne doit cependant
avoir pour tous qu'une seule signification.
Réduite an sens le plus strict et le plus égoïste, la morale se borne à ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fit : mais l'homme qui sent en lui le principe vivifiant de l'orgueil ne se satisfait pas d'un mérite négatif, il fait aux autres le bien qu'il aimerait qu'on lui fit. Dans le monde, cette morale négative, qui semble si facile, Q*est pas seulement outragée par les scélérats que les lois punissent; la plupart des hommes que nous estimons le plus la violent sans cesse; nos moeurs cupides, lorsqu'elles ne sont pas légères,
paraissent en opposition avec elle; car rien ne semble plus contraire à nos devoirs proprement dits que presque tous ces devoirs de société que nous nommons convenances et que nous rendons si obligatoires, tandis que nous méconnaissons si souvent les droits de la plus simple équité.
La morale se rattache à tous nos intérêts, à notre position sociale et à botre conscience ; aussi ne la méconnalt-on jamais impunément :\ le remords ou le malheur se chargent tôt ou tard de la venger du dédain des esprits faux et légers.
On m'apporta un jour un billet de part du mariage de monsieur Edouard de Fontenay, le fils de ' ma mère, avec mademoiselle No..., qui appartenait à une des familles les plus distinguées, et une invitation d'assister à la bénédiction nuptiale.
Je fus sensible à ce souvenir délicat de la part
d'un homme avec lequel j'avais été sur le point de
me battre en duel et qui ne se doutait nullement
.des rapports qui existaient entre nous. Je me ren-
dis au jour désigné pour être le témoin de cette cérémonie qui lie si souvent, d'une chaîne indissoluble, deux êtres qui ne se connaissent pas, ou qui, le plus communément, s'aiment peu.
La mariée était jolie, et sa contenance était mo»deste. Edouard n'était accompagné que de son père; je remarquai avec étonnement que sa mère n'y était pas. Un des assistants m'apprit que les parents de mademoiselle No...., s'étant jetés dans une dévotion rigoureuse, avaient mis au mariage de leur fille avec Edouard pour condition : que sa mère, dont la conduite trop légère avait déjà provoqué depuis longtemps une séparation légale entre elle et son mari, n'assisterait point à la cérémonie nuptiale, et que mademoiselle No... ne serait jamais tenuede voir sa belle-mère. Edouard aimait celle qu'il épousait^ il prit rengagement qu'on exigeait de lui.
Je ne crois pas qu'il y ait de honte qu'on ressente plus vivement que celle de ses parents ; on peut s'abuser sur la sienne, car l'amour-propre nous
Kl MILS.
aveugle toujours; mais jamais sur la houle des persottBes que nous aimoos. U me semble au eoQ- Iraire^u'uase&limejit vif la double, et que nous souffrons pour elles et pour nous de l'humiliatioa dont elles sont Tolyet.
Celui qui mlnstruisait de cette clause du mariage était allié à la famille de mademoiselle No..., et, pour justifier cette mesure, il crut devoir me donner sur la conduite de ma mère de longs détails que je ne lui demandais ^as. Ce ne fut qu'en s'apercevant combien j'étais pâle qu'il s'interrompit pour me demander si je n'allais point me trouver mal. Je profitai de cette occasion qui s'offrait pour me retirer; je prétextai une indisposition. Ce n'était point une excuse mensongère, car les souffrances morales ne sont ni moins cruelles ni moins vraies que les douleurs physiques.
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De toates les cérémonies retigieiises, celle du mariage est la plus imposante ; de tous les actes d'un homme, c'est Tacle -auquel il doit apporter le plus de réflexion ; car prendre la responsabilité du bonheur d'une seconde existence, c'est risquer de perdre le bonheur de sa propre vie. c'est jouer le plus gros jeu que Ton puisse jouer en ce monde.
Une solennité se {)répare : deux jeunes gens vont faire le serment, devant Dieu et devant les hommes, de s'aimer toujours.
Des intérêts nouveaux désormais commenceront pour eux; une nouvelle affection dominera les andiennes affections de ia jeunesse ; de nouveaux soins les entoureront; ils auront de nouveaux devoirs à remplir ; une famille nouvelle dont ils seront les
6hefs naîtra et leur fera découvrir de nouveaux besoins et de nouveaux sentiments;
Malheur à rhomme et à la femme qui en rivant leurs deux destinées ne consultent que leur intérêt ou leur amour-propre! Les larmes qu'ils verseront ne devront inspirer nulle pitié. Ceux qui ne font du mariage qu'une spéculation ne peuvent se pénétrer des nouveaux devoirs qu'ils s'imposent : leur ime manque de délicatesse, leur orgueil de dignité.
On peut dire que ce n'est que le jour de son mariage qu'un homme prend vraiment possession de l'existence et qu'il jouit de la plénitude de ses d roits.
Mais plus le jour d'un pareil acte est solennel, plus il doit être cruel pour une mère, quelques torts qu'elle ait eus, et en lui supposant même pour son fils la tendresse la moins vive, d'être privée de la place qui lui appartient à la bénédiction d'une union pure, et comme si sa seule présence devait corrompre le cœur de la jeune femme à laquelle il va lier son existence par un serment indissoluble. La
honte de son inconduite sera constatée par son absence, et son fiis ne s'opposera pas à ce qu'elle souffre cet opprobre ! Au milieu des soins d'un bal, dans le bruit d'une
nombreuse réunion, distrait par tant de jouissances, distrait par les plaisirs que ce jour promet et les projets qu'il fait naître, Edouard oublie sans doute que sa mère est seule et dédaignée ; on met à ne pas prononcer son nom une affectation cruelle; cep^endant on s'étudie à rappeler par des allusions le souvenir de ses tortsà la jeune épouse dans les conseils qu'on lui donne... Il est facile d'être adroit quand on ne craint pas d'être méchant.
Je n'imagine pas un affront plus sanglant fait au c(B\\r et à l'orgueil d'une femme. De cet affront faità ma mère je ressentais la moitié, quoiqu'elle m'eût abandonné et que je ne portasse point son nom. Je dus comme elle dévorer cet outrage en secret, car, si l'on pouvait en blâmer la rigueur, on iie pouvait nier qu'il fut mérité.
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Sacondaiteftttrépréhenaihlasaasdottte. fintraiaée 4*abord par un aUacbement videat, ma mère, ds&t les principes n'avaient jamais été fortifiés par la réflexion, «céda sans résistasce au seotiment qu'elle éprouvait. Il est plus facile à une femme de ne s'oublier jamais que de s'arrêter au premi^ ouUi d'elle-même 1 Quand les devoirs ool été uue lois enfreints, il est si facile de les enfreindre une seconde fois 1 On arrivel^iontôtà penser qtte,|uûsque k mal e&iste, il Ae s'aggrave pas à refaire oe qu'on a £ait d^ ; dès lois «on ne cherche plus à se retenir, et» quand la reflexion et le remords viennent faire justice d'une pareille erreur, on cherche à s'étourdir aur ses torts par des toits nouveaux, jusqu'à parfaite conviction que le vice n'est qu'un grand mot pour effrayer les timides esprits et que la vertu n'est qu'un préjugé qu'il faut ^MHnbaltre. Ainsi ce qui ne iui d'abord qu'une faiblesse devient un goût et p«is un système. Tel est, Madiilde, le secret de cetie conduite légère'de femmes nées souventavae dei'esprit,
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ée la sensibilité» eotraloées moins par leur coeurque par Irar amour-propre, qui, ne pouTant plus prétendreàj'estiflye et au respect, s'encmselent «n allant au devant des hommages et qui croient suppléer Tamour qu'elles ne peuvent, plus inspirer, encore moiûs ressentir, par le plaisir qu'dles promettent. Matbilde, on vous dira que ces femmes qui ont moins de vertu <mt plus -d'amabililé ; v»us neUe croirez pas.
Cbez elles l'amour de\îeflft ^un art, comme souvent la beauté ; la foule se ppeisse, M est «mu, pour leur plaire, mais -si tout le moade tes ^adore un iostant, c'est mMms «m hoonaftaçe readu à leur personne ^'à l<e«r «sexe. Qui voudrait «'Mtacber à elles?
Une femme s'arrête rarement à sa premiè» faiblesse : ma mère finit par ouliliér entièrement que, si nos nuBurs sont peu irigenimiises fiOtts terappaort de Tobservation des priocipes, elles sont fort sus ceiriibles dès quïil fil^git du &aliU des appareiKSCte.
Son mari dut se séparer d'elle par suite de la publicité qu'elle mit dans la liaison scellée par ma naissance. Mon père, qui l'aimait Yivement', n'en était pas mieuK aimé. Un jeune homme qui faisait son entrée dans le monde fit oublier à ma mère mon existence; elle ne se souvint plus que mon sort , dépendait de sa conduite, et le général d'H^**, dont l'amour-propre fut vivement blessé, ne voulut plus, dès ce moment, entendre parler d'un enfant qu'il cessa d'aimer en cessant d'aimer sa mère. La vanité blessée devient soupçonneuse... Alors je fus
abandonné et mis dans une pension où le nom de
mes parents ne fut connu que du seul abbé de Latour^ qui, fidèle au secret qui lui était confié, ne le révéla que pour empêcher le meurtre de deux frères entre eux.
Le scandale donne i la vertu plus d'éclat, et les funestes conséquences de l'inconduite la font mieux apprécier. Il peut y avoir de la vertu sans bonheur ; je ne crois pas qu'il y ait de boikheur
sans vertu : de toutes les félicités, aucune n'égale «celle que donne l'orgueil d'une conscience qui n'a rien à se reprocher.
Tel est le malkeur de ma situation que je chercherais vainement à excuser ma mère, et que je ne puis me défendre de la plaindre en voyant une famiUe qui s'allie à la sienne la fuir comme une honte, et celui de ses deux fils qui n*a rien à lui reprocher lui-même s'en éloigner, comme s'il craignait le contact de sa mère pour sa jeune épouse.
II n'y a guère que l'être qui souffre qui réfléchisse profondément sur son existence ; celui qui n'a rien à envier fait rarement de retours sur luimême.
Ahl Hdthildeï m'était-il possible d'assister à la
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bénédiction d'une union qui promettait tant de joie sans faire de oes souliaits stériles et sans vessentir de ces vains désirs qui accusent à rbomme son impuissance ? Hathilde, au pied de Pantel où se ce-
létn'ait Je mariage de mon frère, mon imaginatioa» exaltée par votre gracieuse pensée, ywis préseatait à mes regards sous le voile nuptial. Jialhilde, j'osais promettre au ciel de faire votre boi^iear, je me berçais de vagues rêveries! La seule image vrament digne de traduire la pensée de la Difniiîlé est la femme que l'on aime : oserais-je le dire même ? dans un amour passionné, celle que nous aimons est la seule divinité que nous puissions comprendre; mais il ne faut, il est vrai, qu'une misère de la vie pour nous arracher à cette ivresse crapable et nous, ramener à l'idée 4e Diau, oe nom qui se tlrouve sur nos lèvnes AHAsîlAt que nous souiSpons, et n'eatoe jamais dans jaotfie ooettr rque lorsqu'il a un vœu à faire I A«)piad4e l'autel m&me moa iroigmatîoDisacri-
lége se refusait à croire à qudque chtse de pkis paifût queyous, M athîl<de, i un bonhevr plus grand que oeiui de recevoir de vous-même le nom d'épMs. Je me voyais près de vous, entovté de mes enfants; j'avais oublié qu'il me manquait des parents. Mathilde, je sentais votre existence se confondre avec la mienne, je sentais nos âmes se rapprocher, s'amr, je sentais dans mon cœur les battements du vôtre, je sentais dans mes veinescouler un sangptas pur, comme à cet instant promis par Swedenboi^, où dens: êtres qui se sont aimés en cette vie se réunissent à la tombe, se confondent, et de leurs deux existences composent celle d^un ange !
Dans cet égarement sublime, un moment je dérobai à la Divinité le secret de sa céleste félicité, un moment, un seul moment, car Theure luit rapidement où un cœur sensible peut s'auUier jusqu'à se (stoire heureux. L'âme expie cmell^Btent ce larcin I Cette perfection du bonheur q«i lui apparaît GOffittesm édwtr, ou oaBaneuAU'iévélati«4el*im-
Ml EMILE.
mortalité, ne lui fait sentir que plus vivement le vide de la vie et son honteux néant Dans l'instant qui succède à cet instant d*extase, il semble que l'âme ait grandi et que son humaine enveloppe soit devenue trop étroite ; elle est mal à Taise dans le corps qui la retient : on sent qu'elle voudrait rejeter ses dépouilles mortelles et s'élever à cette hauteur de félicité à laquelle Fimagination ne parvient q^t pour être aussitôt précipitée. L'horreur de sa chute se mesure à son audace, car plus la pensée de l'homme s'exalte, et plus l'homme se rapetisse à ses propres regards.
Limagination est un présent fatal, et n'est le plus souvent, pour celui qui le reçoit, qu'une misère de plus. Son vol ambitieux dépouille l'existence du charme qu'elle a pour le plus grand nombre. Celui qui se laisse abuser par elle est comme le voyageur qui, traversant un désert aride, ne sait point résister à l'ardeur de la soif, et, loin de la calmer, l'irrite en vidant d'un trait la coupe à laquelle il ne devait
porter ses lèvres que pour les humecter. Le malheureux, dont le palais est brûlant, cherche vainement ensuite au fond de la coupe une goutte qu'il n'y a pas laissée; il languit, et succombe avant d'avoir achevé sa route.
Les êtres les plus avides de bonheur sont toujours ceux qui savent le moins en jouir. Pour aspirer à un bonheur qu'ils ne peuvent atteindre, ils rejettent celui qui leur est offert ; trop dédaigneux du vulgaire des plaisirs, ils cherchent en vain des jouissances : leurs sensations sont usées par le dégoût.
Hathilde, vous appartenir, recevoir de 'votre bouche séduisante le nom le plus doux, les chastes assurances d'un légitime amour, serait pour mon cœur une pensée trop enivrante pour qu'il l'admette sans qu'elle soit troublée par ces craintes qui, lorsqu'elles se réalisent, prennent le titre orgueilleux
de pressentiment.
Edouard, épousant une femme qu'il aimait, dont
I» iMILK.
on vantail le charme de la figore et du caractère, n*excitait point mon envie. Son bonheur ne me paraissait qa*un bonheur ordinaire, et, quelque vivement qu'il en fut transporté, il me semblait qae oe n'était point ainsi que je Teusse ressenti. Je m'indignais intérieurement que , pour faire le serment d'aimer et de respecter toujours celle à laquelle ii unissMt sa vie, il ne se senât que d'une expression commune . ce oui qu'il prononça, il le dit comme tout le monde. Ah! Mathilde, s'il avait fallu prendre Tis-à-vis de vous un engagement pareil, moi^ cœur se fût montré tout entier dans ce mot ^i froid et si sec, il lui eut donné de la vie !
Mais, Mathilde, à toutes les pensées dont vous êtes l'objet se mêle le sentiment de ma malheureuse situation, qui ne m'a jamais laissé voir l'espérance que sous l'aspect de la crainte.
En pensant à vous, mes yeux avec instinct cherchaient ma mèrç parmi les témoins de cette cérémonie raligieuse à laquelle je n'avais été prié
àuitn. iSl
d'assister que' comme un étrange sa caraolèae duqœl on accorde une preuve d'estime ; je cher^ cliais ma mère..* On l'avait exclue 1 Mon Ironl se colora de ia honte qui devait se placer «ur le sien. J'appris que, pour assister aussi à cette cérémonie, elle s'était cachée dans le coin d'une obscure chapelle de l'église. Mathilde, je ike vous demande psas si vous devez moins la plaindre que la idàmer ; je connais votre cœur, je sais que le o&ap«i»te qui souffre recouvre ses droits à votre indolgence : le bdnbeur insolâit peut' seul excillier votre mépriç.
It ne dépend pas de 'moi d'^oublier que ma mère dédaigna de répondre aux avances de ma tendresse et me laissa dans un cruel abauidoal... j'en ai trop souffert; mais, pour loi épargner un tel affironl, j'aurais donné tiMitmon sang.
Ce jour, qui flétrissait la conduite ide ma mère si publiquement, lui dessilla les yeux et lui £t faire sur le passé de s^iei»ses réflexions. L'heure n'était
^iS EMILE.
plus de s'étourdir par des plaisirs nouveaux; elle remords longtemps repoussé n'en a que plus de force quand il arrive.
Vivement agitée par de tardifs regrets, ma mère éprouva une sorte de transport brûlant, en même temps qu'elle fut pénétrée par l'humidité des murs épais de la chapelle où elle s'était placée. Retenue par la crainte de trahir sa présence et de montrer sa honte à des gens qui l'humiliaient, elle n'osa point sortir... elle souffrait. A cet instant je n'étais pas mieux moi-même. Le seul cœur qui comprit le sien était celui du fils qu'elle avait abandonné.
Elle revint chez elle avec* une fièvre ardente dont elle ne se plaignit pas pour qu'on n'en soupçonnât point la cause. En trois jours la maladie avait fait de rapides progrès ; sa conscience éveillée lui révéla le danger de sa position assez tôt pour qu elle pût se repentir... Elle fit appeler son mari pour s'excuser des torts qu'il avait à lui reprocher ; il fit répondre qu'il était absent. Edouard, averti du péril
de sa mère, ne s'arracha pour la voir qu'une seule
fois des bras de sa jeune épouse.
Les tables de ma mère étaient, il est vrai, cou-
« vertes -de cartes de Visites ; ce que dans la société
on désigne par « tout le monde » se faisait inscrire chez elle ;. mais de froides convenances ne tiennent pas lieu de ces soins inspirés par le sentiment filial, ' qui sont aussi doux à donner qu'ils sont doux à recevoir.
Monsieur de Latour^tait près de ma mère ; quoiqu'elle n'eût jamais écouté ses conseils, il possédait sa confiance la plus intime. Elle lui parla souvent de moi, lui adressa sur mon esprit, sur ma
figure, mille questions, mais refusa constamment
de me voir. Qu'avait- elle à craindre d'une entrevue avec moi ? mon cœur lui avait tout pardonné. Aussitôt que monsieur de Latour m'eut averti du danger imminent qui menaçait les jours de ma mère, j'accourus près d'elle. Il était déjà trop tard ; elle venaît de recevoir ces secours bienfaisants de la reli-
gion qui, s'ils n'ateolvent pas la conscience^ au moins la tranquillisent. Je saisis sa main, elle était
glacée; je la portai à mes lèvres; elle ouvrit une
dernière fois les yeux^ et les referma pour jamais
sans m'avoir reconnu.
Quand la mort n'est qu'un mot, elle peut facilement exalter Timagination ; ma|s le prisme qui la colore fait promptement place au dégoût et à Teifroi, dès qu'elle approche et qu'elle se montre nue avec son corps décharné et son visage livide.
La vue d'un être qui se meurt, son agonie, ses souffrances, ses infirmités, font moins penser à l'étemilé qu'elles ne font réfléchir aux misères de la triste condition humaine ; mais c^est inutilement qtie la mort nous montre la vanité des résolutions,
EMILCi 134
la fragiUlé des projeter riautilité des effort8> Todiaix de l'égoïsme, le ridicule 3e l'orgueil ; elle n'instruit personne, et Timpression qu'elle laisse un instani sur Tesprit est le plus fugitif des souvenirsu
Je n'accompagnai que de loin le cercueil de ma mèce. Au milieu de ses parents qui l'entouraient, ma présence eût été un reproche de plus à sa mémoire; je dus le lui épargner. Une pierre sans ios*cription fut placée sur sa tombe; aucun ami n'y vint déposer une larme, y jeter quelques fleurs : tant il est vrai que la sensibilité profonde est aussi rare que la vertu ; tant il est vrai que le cœur qui peut se laisser séduire un instant ne s'attache véritablement qu'à ce qu'il respecte. L'estime est la plus forte de toutes les sympathies.
Avant de mourir, ma mère avait remis à l'abbé de Latour une lettre qa'elle adressait à mon père, et que je devais porter moi-même aussit&t qu'elle aurait cessé d'exister.
« Voftr.e mtoe a esjtté par ses regrets ses torts
envers vous, me dit monsieur de Latour, et ea mourant, elle ne vous a point oublié. L'abandon de votre père est moins de Tindifférence de cœur que le ressentiment d'un orgueil blessé. Votre langage serait trop vif pour adoucir des souvenirs irritables; je vous accompagnerai dans la visite que vous devez lui faire, et, pour le préparer à vous voir sans embarras, je vous précéderai de quelques instants. Mais, Emile, dites-moi que votre cœur a pardonné à votre mère. — Cette larme qui roule dans mes yeuK vous répond. — Elle avait,, reprit-il, de la bonté, de la délicatesse et de Tesprit ; mais son exemple prouve qu'il ne suffit pas d'avoir des qualités heureuses pour être estimable, qu'il faut aussi des principes sévères ; car, si ce sont les qualités qui font le charme du caractère, ce sont les principes qui règlent la conduite et affermissent le bonheur. Emile, toutes les erreurs de votre mère, dont vous avez si cruellement souffert, ne sont venues que de ce qu'elle a compris trop tard ce mot: Devoirs.
Elle vous lègue son exemple pour vous servir de leçon ; ne l'oubliez jamais, et ne croyez pas que la morale a des obligations qu'une femme doit remplir, et dont un homme peut se dispenser. Vous aussi, vous apprendriez trop tard le danger des subtilités auxquelles l'esprit cède d'autant plus facilem^l qu'elles flattent nos penchants doux à satisfaire. »
La mort, qui n'épargne personne, et qui venait
de m'arracher ma mère au moment où le repentir
allait me la rendre, tous avait enlevé peu d(^ temps
auparavant une sœur que vous chérissiez, Mathilde.
La douleur que votre père ressentit de cette perte
cruelle ne put être adoucie que par vos soins et
votre affection ; aussi reportait-il sur vous seule une
tendresse qui jusqu'alors ayait élé partagée. L'idée
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de se séparer de la seule fille qui restait près de lui le tourmentait sans cesse ; et, quelque brillants que fussent les partis qui s'offraient pour vous, il trouvait toujours quelques prétextes pour les écarter.
Le jeune Emmanuel S***, maître à vingt-cinq ans d'une fortune considérable, que le charme de votre esprit et la grâce de votre personne avaient vivement passionné, venait de se présenter pour obtenir votre main, avec cette confiance que justifiait une position brillante dans le monde. G*est alors que la crainte, que la jalousie, m'arrachèrent Taveu d'un amour qui n'était plus un secret pour vous. Vous l'aviez deviné, Mathilde, sans l'approuver ; mais, si ma délicatesse me faisait un devoir de vous le taire, la vôtre vous en faisait un de paraître l'ignorer. Le jeune Emmanuel fut refusé; votre père lui fit répondre que, pouvant assurer lui-même la fortune de sa fille, des convenances d'argent le décideraient moins dans le^ choix de son gendre que les
miLB. 436
avantages d'un nom et d'un ï»Dg assez élevé pour qu'il eût dans la société Quelque influence.
Je ne puis tous dire, Mathilde, si un consentement de votre père m'eût été moins douloureux qu'un refus ainsi motivé. Cette réponse ne mêlaissait aucun moyen de m' abuser sur les obstacles qui devaient nous s^arer pour toujours. Je n'ai reçu de mes parents que lenom d'Emile; élevé loin d'eux, mon existence leur était devenue trop indifférente pour qu'ils se soient occupés de me préparer un avenir en me faisant donner un état..... Depuis longtemps, j'avais songé à m'en créer un; mais toutes les difficultés se multiplient quand on est sans famille, sans protecteurs, sans amis-, et tous mes efforts n'avaient servi qu'à me convaincre qu'alors qu'il faut lutter contre Tégoïsme, et qu'on ne possède absolument d'autres forces que les siennes pour percer la foule, on doit renoncer a toute espérance de succès, à moins qu'on ne soit sefvi par œs hasards heureux dont l'homme habile profite.
mais que rhomme sage ne calcule jamais, ou bien encore à moins qu'on n'ait un caractère doué, soit d'une puissance de volonté extraordinaire, soit d'une souplesse extrême, vertu plus commune, mais qui m'est également refusée.
A vingt ans, on consulte moins ses intérêts que son amour-propre, et, jusqu'à ce que l'expérience et l'habitude du monde aient assoupli le caractère, les premières démarches sont celles qui coûtent le plus à faire ; les premiers refus sont de mortelles blésaures ; aussi me laissai-je aller à mon dégoût de la vie, et abandonnai-je promptement des résolutions dont je sentais' en moi-même la nécessité sans avoir Je courage d'y persister.
Un sentiment passionné se trahit toujours; pour le révéler il suffit d'un mot, d'un geste, d'un regard; et vous ne pouviez ignorer, Mathilde, Tamour que vous m'inspiriez. ' En vous avouant cet amour que je ne pouvais plus vous cacher, je lus dans vos yeux célestes que vous aviez apprécié les motifs de
ÉMIJLE. 437
mon silence, et que vous en aviez été touchée ; mais rembarras, de votre maintien si plein de bonté, votre sourire si plein de douceur et de tristesse, auraient suffi pour m'avertir que votre père n'approuverait jamais notre union si j'avais pu en douter un instant.
Après cet aveu qui m'était échappé, que je me parus à moi-même faible et méprisable 1 « Si Mathilde, me dis-je, allait croire que cet amour que j'exprkne n*est qu'un piège pour la séduire, et que
sa fortune seule est l'objet de mes désirs! »Mais Bon, Mathilde, mon âme comprenait trop bien la pureté de la vôtre pour que vous ayez pu vous méprendre sur la délicatesse de la mienne : <i Jamais 1 m'écriai-je, jamais, » et ce mot retentissait à mon oreille comme un son douloureux.... a Jamais ! » Mon âme un instant s'élança au delà des bori)es de ce monde pour concevoir l'espérance dans l'éternité ! Ah ! la mort s'embellit et cesse d'être effrayante quand elle apparsdt à l'esprit
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oomme l'unique tenue qui puisse renTeisear 1«$ obstacles que ht vanité de l'hoinme se {daità accumuler contre sou propre bonheur ; la mort qui réunit deujL êtres qui s'atment, et que d'odieuses convenances séparent, n'est plus alors un squelette qui exhale une fétide odeur ou qui to&àbe en poussière, c'est une dernière espérance <iue le cœur accueille avec empressement, et qu'il chérie avec ardeur.
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A midi, c'était le 9 septembre, mensieur de Latour se rendit chez mon père, et fut introduit aussitôt qu'on reiit annoncé. J'étais resté dans un premier salon, plus troublé qu'un innocent qui entend son ariét. Liwé à tant d'anxiétés, que les moments me semblaient s'écouler lentement! S'ils
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avaient pu se précipiter comme les battements de mon cœur!... Enfin, une porte s'ouvre, j'entends prononcer mon nom; un regard de monsieur de Latour m'indique que mon père est devant moi. J^allais me jeter dans ses bras, je rencontrai sa main qui s'avançait; je la saisis, je la baignai de larmes. J'étais si pâle, que monsieur de Latour «'avança . pour me soutenir; mon père me fit asseoir auprès de lui. Il y avait dans trat mon être tant de tendresse^ de transpo^rt, qu'auprès de ce «que je sentais, qu'auprès de ce que j'aurais veulu lui dire, ce f a'il me témoigna me parut froid : devais-je .attendre aussi de l'accueil d'^n vieillard se&agénaire l'exaltation qui se trouve dans un jeune cœur dont la sensibilité n'a point encore été émeusséet La raison aurait dû m'*en prévenir; mais dans cette entrevue je n'apportais que le sentiment dont j'étais
animé, et un sentimeift vif ne calcule pas mieux
qu'il ne s'exprime... t< Emile, me dit mon père, je vous ai donné des soins pendant deux ans; ht légè-
reté de la conduite de votre mère aurait pu seulement me faire douter de la part que j'avads prise à yolre existence» si, dans un entretien que nous eûmes ensemble, à la suite de reproches qui avaient blessé son orgueil, elle ne m*eùt contesté même jusqu'à la possibilité de conserver une illusion à cet égard. Nous nous séparâmes alors violemment, sans nous être jamais revus depuis, et j'aurais complètement ignoré ce que vous étiez devenu si vous ne m'eussiez point, il y a deux ans, adressé une lettre à laquelle je ne dus répondre que par un désaveu formel du titre que vous me donniez. Ce que votre mère m'écrit de son lit de mort la justifie et vous rend ma tendresse. — Ah ! mon père 1 m'écriai-je en portant vivement sa main contre mon cœur. — Écoutez, me dit-il, j'ai eu tort de me laisser abuser par des paroles jetées dans un moment d'emportement; je pardonne à votre mère : je l'ai beaucoup aimée; mais, en me séparant d'elle, j'avais déjà trop consm les femmes pour qu'il me fût possible de cou-
server d'illusions sur leur caractère, et pour être tenté de me marier. Je n'avais point d'héritier, j'ai appelé près de moi un de mes neveux, dont j'ai résolu d'assurer Tavenir et l'indépendance ; je lui donnerai le tiers de ma fortune, vous aurez le reste après ma mort. — Mon père ! » Et ce furent les seuls mots que je pus prononcer : je m'indignais qu'il ne me connût pas mieux, et qu'il me crût ca* pable de m'occuper de froids intérêts, quand je le retrouvais après vingt ans d'abandon! Je lui adressai un regard de reproche ; l'abbé de Latour seul le comprit. « Vous ne me répondez rien, reprit le général; Emile, désapprouveriez-vous cet arrangement? — Je ne l'ai point écouté. — Alors, nous en reparlerons plus tard : vous resterez près de moi, vous m'instruirez de vos projets, je vous donnerai mes conseils, vous me parlerez de votre amour... — Qui vous en a instruit ? — Monsieur de Latour Ta deviné. i> Monsieur de Latour paraissait très-occupé à regarder quelques tableaux de prix;
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il se retourna : « Gfënéral, diHl, Émie est piesqœ mon élève ; je tous ai parlé 4e sa conduite, c'est en sa présence que je dois vous faire ^ccmnaître sm caractère.
n II a dans le cœur et dam l'esprit ime exaltation qui lui ont fait faire quelques fautes, mais qui auraient pu lui en faire commettre bien davwtages'il y avait eu moias de droiture dans ses idées et moia$ de délicatesse dans ses sentiments. Son isolement et son abandon justifient un peu cette exaltation, et excusent jusqu'à un certain point Textrème susceptibilité de son -amour-^propre. Vos conseils, général, et le bonheur, le rendront plus sage et plus modeste.
» Taiït qu'Emile a été sans parents, je me suis cru le droit de ravcrlir franchement de ses défauts; il retrouve son père, j'abdique mcm autorité. Je veux seulement lui faire observer que la tendresse n'exclut pas la reconnaissance que méritent les dispositions que vous avçz faites pour régler les
intérêts de son av^ir. Mais eet excès 4e désintéressement, qui rend Emile trop ombrageux» l'âge Ten corrigera assez.....
» Son esprit a de l'élévation, son cœur une pro* fonde sensibilité ; mais son imagination est trop ardente, trop vive : c'est un défaut qui entraîne souvent dans plus d'écarts que des défauts plus grands, et qui peut nuire plus encore au bonheur qu'il ne nuit à l'égalilé de caractère*
» Général, voilà sur Emile ma plus franche opinion : il mérite la tendresse etTestime de son père; il est digne du changement heureux qui s'opère dans son sort, et, quand vous aurez étudié l'âme de votre fils, vous reconnaîtrez qu'elle est plus accès* sible aux sentiments qu'aux intérêts.
)) Emile, donnez-moi la main. La prospérité n'enorgueillit que l'égoïste et le sot : elle vous rendra plus modeste et meilleur. Soyez heureux, mon enfant, soyez heureux. Je vous laisse avec votre père. ÂdieUy général ; c'est une douce journée que celle
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OÙ Ton peut se dire à soi-même : « J'ai satisfait à tin devoir difficile . . • Adieu. . . »
Et l'abbé de Latour, après avoir pressé les mains de mon père avec cette vivacité qui trahit une forte émotion, nous quitta.
Écrire» jeter sur le papier ses idées, peindre ses impressions, se rendre compte à soi-même de mille sensations confuses, les analyser, pour celui qui sent vivement, c'est une jouissance et un besoin : c'est une jouissance aussi douce quélde confiera son ami un bonheur qu'il partagera, et un besoin aussi pressant que le besoin de connaître une peine quUl éprouverait sans la révéler.
L'homme qui sent fortement en exprimant ses i$ensations en retrouve de nouvelles ; ses impres-
sioDS se fixent, ses idées se développent, ses pensées s'élèvent, ses sentiments s'exaltent ; s'il décrit son bonheur^ il s'en pénètre mieux ; s'il n'a que des
infortunes à peindre, la réflexion les adoucit.
Quaud on écrit pour satisfaire à l'inspiration intérieure dont l'âme est saisie, mille mots se préscnlent, et l'expression parait toujojirs incomplète ; ia plume court rapidement, les doigts se pressent en vain, l'esprit les accuse de lenteur, car, en se succédant, les pensées échappent. Il semble qu'écrire soit pour l'imagination une existence phyinique. Se reproduire ainsi n'est pas seulement un iiesoio, c'e$t une jouissance qui a toute la réalité <i'un plaisir matériel.
Les émotions fortes veulent être réfléchies. Je viens de quitter mon père ; il m'a parlé longuement <le ses projets, m'a entretenu longtemps des détails de sa fortune : j'ai tout écouté en silence, car il m'était impossible de lui répondre.
Lorsque mon âme est émue à un certain degré.