‹ EmileChapitre 7 sur 56 · É1III.B · texte numérisé non relu

É1III.B

eUe ne trouve |rias d'expressions, elle n*a plus de I langage. Mathiide, il doit tous souvenir de eeUe soirée que, par un hasard inespéré, nous passâmes seuls ensemble. J'étais près de vous : une occasion si précieuse nétait point à négliger, j*ayais mille choses à vous dire ; je ne prononçai point un mot Votre regard pâfiétrant cherchât la cause de moo silence dans l'observation de ma physionomie ; je |

n'y répondais que par un sourire préoccupé

J'étais heureux, Mathiiëe, j'étais heureux l Je jouissais intérieurement de ma félicité : un son indifférent ïeAï altérée comme un ton faux trouble une ps^aite harmonie.

Mathilde, je vous en ai prévenue, mon caractère est bizarre, et le jour où vous m'appartiendriez, si je devenais muet, ce ne serait pas dlndilSérence, ce serait de bonheur.

Près d'une personne que Fon aime et dont on est aimé, qu'a-t-on à hii dire? tout n'est-il pas au-dessous de ce qu'on sent? Pour s'entendre, ne suffit- il

pas de se regarder; pour se comprendre, ne suffit-il pas 4e s'aimer? Mathilde, un geste de vous me révèle YOtre pensée, et, près de vous, un mot à prononcer me coûte toujours un effort.

Si mon imagination veut me représenter le bon* heur auquel j'aspire le plus vivement, je me crée un intérieur, ce que les Anglais appellent a eomfortable kome : rien n y manque, parce qu'il y a de l'ordre ; tout y plaît, parce que dans tout il y a clu goût et de la simplicité ; personne n'y est admis familièrement, parce que le plaisir est plus vif de se retrouver ensemble; seuls et libres de toute gène, nous avons peu d'amis, parce qu'il en est peu de sincères et de dévoués. Hathilde, vous partagez mes goûts. Aiasi, le soir vous êtes placée près de moi : nous nous aimons trop tous les deux pour n'avoir pas mutuellement le désir de nous plaire ; vous vous accompagnez sur votre harpe, car vous savez que le son de votre voix charme liion âdie. Vous prétendez que je n'aime point la musique, lorsq«eje reste in-

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sensible à ces phrases savantes qui élonnent Toreille sans rien dire au cœur; mais sois-je jamais resté froid à un air simple ou touchant ?

Je vous écoute» Mathilde, ou bien vous d^sinez et j'écris. Si Dieu nous a accordé un enfant, il est mis au milieu de nous : jamais il ne versera une larme que je pourrai lui épargner. Il y a un bonheur faux qui rend les hommes égoïstes et vaniteux ; mais le vrai bonheur donne au cœur plus de sensibilité et à Tesprit plus d'élévation : il sera heureux où je ne le serai pas moi-même.

Le nom de père me sera doux à entendre, comme il m'eût été doux à prononcer. Telle est l'exigence des sentiments passionnés et d'une imagination vive, qu'en retrouvant un père que j'appelais depuis si longtemps de toute l'ardeur de mes vœux, il me semblait que je perdais quelque chose. C'est que le plaisir qui coûte une illusion ne la remplace jamais.

JBn attendant le résultat de la lettre] de ma mère

et de l'entrevue de monsieur de Latoar avec mon père, je me demandais : « Que medira-t-il, s'il me reçoit? — Rien, m'étais-je répondu; il me pressera contre son cœur. 11 comprendra le mien ! et mes transports seront trop Tifs pour qu'il puisse les croire excités par la fortune et les avantages qu'elle peut donner. » C*est le propre de l'imagination de tout exagérer, et de l'inexpérience de tout juger présomptueusement d*avance. Il y a un certain âge dans la vie où l'exaltation n*est plus possible; la sensibilité peut être assez profonde pour assister au spectacle de tant de maux et de tant de douleurs sans être entièrement usée, mais l'exaltation n*a jamais résisté à Texpérience du cœur humain. Il y a dans le cœur des hommes plus i de pauvreté qu'il n'y a de misère dans la vie.

A cet âge où les illusions s'évanouissent, qu'une expérience plus ou moins cruelle retarde ou précipite^ tout se réduit au positif de l' existence. Ce ne sont plus les sentiments qui la remplissent» ce sont

les intérêts qui Toccupent; on pense moins aux autres, on songe plus à soi, on espère moins, on prévoit davantage; les peines et les jouissances sont moins vives et plus rares, tout devient habitude.

C'est en vain que je me répète ces vérités banales, que j'accuse mon caractère d'exigence et d'injus- ^ tice pour oublier la froideur de Taccueil de mon père, qui, après vingt ans d'abandon, semblait moins retrouver en moi un fils qu*un héritier. Je le sais, mille raisons Texcusent et le justifient; nion esprit tes comprend, mais mon cœur ne peut se décider à les admettre*

« Vous aimez beaucoup Hathilde? — Ah ! mon père, si jeTaimel Depuis deux ans que je lacon-

nais, mon cœur n'a plus de vide... le désespoir l'a comblé. -^^ Son père fut longtemps mon ami dans les nombreuses campagnes que nous fîmes ensemble; depuis, des intérêts différents nous ont divisés, et nous ne nous voyons plus que fort rarement; c'est un homme très-orgueilleux. — H adore sa fille 1 — Il craint de s'en séparer. Emile, vous ne connaissez ^s les hommes; vous les eonnaitres plus tard. Le comte d'Amb... a des blessures qui le font beaucoup soutTrir et ne lui permettent guère de quitter son appartement; il est comme la plupart de ceux qui ont vieilli dans les camps, qui ne savent s'occuper que de leurs souvenirs. Sa fille lui est nécessaire, c'est la seule qui reste maintenant auprès de lui, et aucun soin ne remplacerait les soins qu'elle lui donne... Mon ami« je vous parte avec mon expérience de soixante ans, vous devez vous attendre à tous les obstacles que le comte , d'Amb... pourra susciter^ quoiqu'il ne puisse ignorer que M athilde partage les sentimrats que vous

avez pour elle. Les femmes, qui sont si habiles en dissimulation, feignent plus adroitement que nous un sentiment qu'elles n'éprouvent pas, mads elles cachent moins bien que les hommes une affectiou sincère et passionnée, parce qu'elles s'y adonnent davantage : moins de choses les en distraient, et quand il leur arrive d'aimer vraiment, elles n'ont pas une fibre qui ne tressaille, une faculté qui ne soit profondément éprouvée; tout ce qui est ressort en elles acquiert la force et la souplesse de l'acier, esprit et cœur, sens et vanité.

» Emile, vous avez vingt ans et la tète ardente ; je ne vous dirai point : « Luttez contre votre amour, t> parce que vous Taugmenteriez ; quand la place est prise, on ne capitule plus, il faut se rendre. J'irai voir le comte d'Amb..., je saurai quelles sont les conditions qu'il mettra à votre mariage : ma fortune est au moins égale à la sienne; vous êtes mon fils ! — Ah ! mon père ! — Je sais ce que veut dire cette exclamation : vous trouvez que je tarde trop ;

je vais m'occuper de cela tout de suite. Mais faites bien vos réflexions; on se sauve encore d'une bombe qui éclate, mais il y a dans le mariage des coups qu'on ne pare pas. Et, quant à moi, d'honneur, j'aimerais, mieux me voir assis sur un canon pointé ou sur un baril de poudre. Emile, ètes-vous bien résolu?— J'y suis plus que décidé; mon bonheur dépend de la démarche que vous allez faire. — Vous le voulez? alors, attendez-moi; je vais chez le comte, et, s'il se défend, nous l'enlèverons d'assaut.

Je serrai avec reconnaissance la main de mon père» quoiqu'il ne m'entreUnt qu'en plaisantant d*un sujet qui intéressait si vivement mon cœur. Il partit et me laissa seul. Un chaos de pensées confuses, de projets, de craintes, des angoisses les plus cruelles et . des rêves les plus doux s'offrait à moi ; mon imagination était en proie au délire. En même temps que je calculais un refus possible, probable, j'entrevoyais une lueur de félicité, et dans un accès de

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désespoir je surpris sur mes lèvres un sourire de

bonheur.

Le bonlieur 1 le bonheur, c'est un mot qui déses-

p^e; l'homme joue avec lui et ne s'en défie pas.

Toujours, toujours le bonheur est imparfait : ee qui

est nécessaire poar le compléter est toujours ce qui

manque, oomme si un esprit ennemi de Thomme s'était plu à brouiller leurs lots, à diviser leurs parts. Voyez tous ces plaisirs variés, ces éléments de bonheur, ils sont épars ; vainement on chercherait à les réunir, vainement on croit le bonheur possible : l'impuissance de Thomme croit avec son ambition. Abandonné vingt ans par mes parents, éloigné da sein de ma mère au premier cri que je jetais pour m'en approcher, en la perdant je retrouve un père, une fortune... je devrais être heureux; mais pais*je l'être?... puis-je l'être en me voyant l'objet de la haine et de l'envie d'une famille qui ^t la mienne par toutes les lois de la nature, et qui, au mooient où mon père ne répare qu'une grande iojastice,

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semble ne me considérer que comme un étranger sans nom et sans aveu, qui vient la frustrer d'un héritage qu'elle avait attaidu comme un droit? Le titre de parent m'est refusé par ces parents avides ;

les humiliations qu'ils me préparent blessent mon cœur, mais non point mon orgueil. Je m'irrite du malheur qui m'a placé si bas, mais je n*en rougis pas. Qu'ils me rejett^t et me repoussent loin d'eux, comme un de ces intrigants qui flattent bassement toutes les passions et qui, habiles à profiter des faiblesses du coeur humain sur lesquelles ils spécjalent, ne s'introduisent dans les familles que pour les dépouiller et s'enrichir de leur ruine; fort de ma délicatesse, fort d'une conscience qui ne me reproche rien, je pourrai braver leurs outrages; mais ils s*éloignent de mon père, et mon père le voit. On ne désapprouve pas seulement sa conduite à mon égard, on cherche presque à la flétrir. Et les soins d'an fils dont il a été séparé trop longtemps pour s'attacher fortement à lui, car les liens de l'habitude

sont les seuls que resserre Tâge» les soins d'un fils pour lequel il n*a qu'une tendresse sans entraînement, sans illusion, ne lui paraitrontTils pas trop chèrement achetés par ce blâme dont on affecte si hautement de l'accabler? Si ce fils, qu'il a accueilli si tard, ne devait lui coûter que des regrets, que ne l'a-t-il laissé dépérir lentement dans son cruel abandon, dans son cruel isolement I

Alphonse, Alphonse, vous n'êtes qu'un neveu de mon père ; moi, je suis son fils, il m'a reconnu en m'ouvrant ses bras : le tiers d'une fortune qui devait toute me revenir vous est assuré. Suis-je envieux de la part que vous m'enlevez, et ne pourrats-je pas la regretter?... Je ne vous la conteste pas. 1^ mon cœur était libre, si pour obtenir la main de Mathilde je n'avais pas besoin de cette fortune dont la perte excite si vivement votre haine contre moi, cette fortune, je vous l'abandonnerais tout entière: il m'est plus facile de supporter le besoin que d'endurer le mépris, même de ceux quej'estime le moins.

Quand la seule crainte qu'on puisse accuser mes soins pour mon père d'être intéressés fait rougir mon front, comment, Alphonse, comment vous, comment vos parents, osez- vous afficher avec tant d'éclat votre sordide avarice? Gomment ne prenez* vous pas au moins le soin de cacher à mon père que vous n'aimiez en lui qu'une succession dont son fils vous exclut?

Alphonse, vous n'avez que trente ans, et c'est à cet âge que vous abjurez la pudeur de la délicatesse, et que vous rejetez même son masque. Vous n'avez pas eu honte de dire à mon père avec une basse ironie : « Tant que ce grand enfant de Vingt ans, qui vous vient à soixante par miracle, demeurera chez vous, aucun de vos parents n'y mettra les pieds. Ce jeune homme a pu avec adresse capter votre affection, mais vous ne persuaderez à personne que vous en êtes le père... Quand on a un enfant, on ne l'abandonne pas si longtemps, on ne le reconnaît pas si tard. Il vous pi ait de le nommer votre fils ; un

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étranger peut frustrer votre famille de son. pjtfrimoine, mais tous ne pourrez la forcer du moins à le reconnaître. Choisissez entre elle et un... » J'étais dans le salon, cette pièce touchait au .cabinet de mon père ; Alphonse le savait, et, pour que je se perdisse aucune de ses paroles, il élevait la voix.

Je m'élançai : « N'achevez pas, » lui dis-je. Alphonse

me regarda avec arrogance. « Emile 1 » me dit mon père. L'expression avec laquelle il pronoijiça mon nom me rendit à moi-même. Je sortis sans ajouter un mot, mais je jetai sur Alphonse un regard qui ne put lui laisser de doute sur le mépris qu'il m'inspirait. Ma poitrine était gonflée. Si ce premier mouvement qui porte l'homme à se venger de l'injure qu'il reçoit par un outrage qu'il rend n'est pas dans la nature» il est tellement dans notre éducation, qu^il est plus facile à l'homme d'honneur de châtier une insulte que de la mépriser. La porte était à peine refermée sur moi, que j'hésitais à la rouvrir pour punir une si cruelle injure ; et cette fièvre de

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resseatim^ût qui allumait moii sang ne s'apaisa que lorsque des larnies que je ne pouvais plus retenir s'échappèrent de mes yeux. J'avais besoin d'^Lhal^ une vengeance que je ne pouvais satisfaire ; j'allai trouver l'abbé de Latour, je lui parlai arec chaleur de l'affront dont j'avais été l'objet. J'avais prévu quels seraient ses conseils, mais j'avais besoin de les entendre pour me rassurer sur motmême. Le mot de lâche retentissait à mes oreilles comme si l'on eût osé me soupçonner. Pour me contenu, j'avais besoin qu'on me dit qu'en immolant mon orgueil à mon devoir j'avais satisfait dignement à rhonneur. Ce n'était pas assez que je le sentisse ^ iBoi-mènie ; j'avais besoin qu'on mç répétât que j'étais au-dessus du soupçon, et que je ne devais pas

le craindre.

Le doute suspend la vie. J'attends mon père; son retour va décider de mes craintes, mais oe ne sont point celles qu'il a cherché à faire naître en moi qui m'agitent ; si le seul nom du mariage l'effraye, ses

liens ne me causent aucun trouble : je me sens ca> pable d'en remplir tous les devoirs. Et quand j'aimerais moins Mathilde, c'est encore dans une union assortie que je mettrais mes espérances et toutes mes idées de bonheur.

Mon père tarde à venir. Si le comte d'Âmb... avait cédé à ses instances, à nos désirs, je serais heureux. Je le serais trop pour que je puisse Tespérer et le croire I Les chagrins que je souffre ne m'affecteraient plus. Entre Hathilde et moi, mon père oublierait le dédain d^une famille don^ il est le chef et saurait apprécier la différence des soins ; ceux qu'il recevrait de nous ne seraient point intéressés, Us charmeraient sa vieillesse ; il n'aurait point à penser que, pour jouir plus vite, nous appelons sa mort de toute l'ardeur de nos convoitises.

Ce n'est qu'après avoir accepté le contrat de propriété d'une terre fort belle, qu'Alphonse s*est éloigné de mon père, dont le retour tardif vers moi lui a heureusement servi de prétexte pour se débarrasser

delà reconnaissance; car toutes les fois que le bienfait ne pénètre et ne touche pas le ^œur, il blesse et irrite la vanité.

« Soyez heureux, Emile, soyez heureux! — Matbilde est donc à moi? — Votre imagination va trop vite, je ne suis plus assez jeune pour la suivre. — Ai-je à craindre quelque obi^tacle que je n'ai point prévu ? — Vous n'avez rien à craindre, que votre exaltation, qui ne vous laisse jamais jouir d'un bonheur qu'avant qu'il arrive. — Celui-là, puis-je le ressentir froidement? Hais, de grâce, mon père, ex* pliquez-vous. — J'ai trouvé le comte d'Amb...; Ha* thilde était auprès de lui. Sa tendresse pour son père est touchante ; et je crois que si j'avais moins

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connu le cœur des femmes, la candeur de son Tîstge, le charme de son esprit, la simplicité de ses manières, auraient affaibli mes préventions contre un sexe auquel il est aussi doux de plaire qu'il est dangereux de s'y attacher. — Mais que vous a dit le comte en vous voyant? — Je me suis avancé vers lui avec l'ancienne franchise des camps ; ma visite a paru le surprendre, mais Mathilde en a aussitôt compris le motif : elle s'est retirée, sous un prétexte qu'elle a feint. Les femmes ont tant d'astuce! —Le comte n'a-t-il fait aucune observation? — II fallait d'abord que je l'entretinsse de mon projet pour qu'il y répondit. Je m'étais préparé aux objections qu'il me ferait ; je les comkaltis toutes viclorieusemeot. Il m'attendait à la demîèie, je l'avais prévu : « Je ne puis donner mon assentiment à c^te alliam^e, me dit-il, avant d'avoir le consentement de MathUde* — Il est inutile. » — Ah 1 vaoa père, voua lui avez avoué... — Mathilde vous aime, pourquoi le lui aurais-je caché? — Et qu'a-t-il répondu? — Il n'avait

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