‹ EmileChapitre 9 sur 56 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Ici ma tâche commence, et je tt'ai encore troBvé d'autre expression que des larmes. Qu'ai-}e à dire? Mon devoir est de respecter aveuglément les décrets de la Providence : je ne sais point expliquer ses desseins ; je ne sais pas orner des fictions de couleurs mensongères, jlgnore le langage des passions, je ne sais que plaindre le malheur. Un engagement sacré m'a été imposé par un être qui souflFrait, je le remplis.

Nous étions dans le salon du général ; Emile était placé vis-à-vis de Mathilde, l'inquiétude de ses re-

gardffdémentaiVhijbie de son sourire, et trahissait les efforts que ce sourire lui coâtarf ; il attendait près de eelte qa'iF aimait rarrêt qni derari! les séparer ou les réunir. Hathildeétaît ealme ; eflfe arait fa confiance de èes âmes naïves qui croient que, pour attirer le bonheur et le fixer, r! suffit de le mérilef . Le comte d'Amb..., étendu dans son tai^ge fantenif, pnlageartla confiance de sa fille, ef ne d^emf ait nullement d'une décision dont il avait fait à rinfîen de ces deux jeunes gens une condition absolue, comme si, pour être heureux, un tîtreerun nom él»l'ab^lument indispensables. Il m'entretenait de ses pmjets à leur égard aussitôt qa'Hs srerarent mariés. Trois heures tenaient à peine *e sonner, qisftn billet pressé m'étaît adressé* de la part d'un conseiller de la cour, avec qui j'étais lié, et qui eonnaissait rintérèt que je portais à Faffaire dans^ laqueHe luf-même était juga

J'buiiïe cette lettre et je lis : « Je vous éeris. 4u w Palais, où je suis encore retenu, cesquetqiie9lignes

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» à la hâte. L'arrêt a été rendu aujourd'hui à deux » heures : la Cour a refusé l'adoption que monsieur le » général comte d*H*** avait sollicitée en faveur du » jeune hommeàqui vous vous intéressez. Je regrette » qu*en cette affaire mon opinion et ma voix n'aient » pu obtenir de la Cour une décision plus conforme » à vos désirs.

» I^a famille du général a fait intervenir les plus

» puissantes protections, et n'a épargné , vis-à-vis de

» mes collègues et de moi-même, aucune sorte de » démarches. Il suffisait, pour déterminer le refus » d'adoption, de savoir que le jeune homme que dési- » rait légitimer le général était son fils adultérin : un » jeune maître des requêtes, monsieur Alphonse de » B^*^, en a fourni toutes les preuves.

» La religion de la Cour, les principes qu'elle s'est » fa its en pareille occurrence, sont invariables ;J1 n*y » avait d'espérance possible que dans l'ignorance » p résumée de la part de la Cour de cette grave cir-

» co nstance, ou tout au moins dans le doute qu'elle

)) aurait pu conserver sur les liens entre Tadoptant » et Tadopté.

» Groye^E à mes regrets. »

« L'arrêt est rendu,.» dis-je avec une voix émue. Emile me comprend ; il s'avance vers moi sans dire

un mot, prend la lettre, la lit deux fois, passe sur son front une main tremblante, ouvre pour sortir la porte du salon, et tombe sans connaissance et sans vie. Mathilde jette alors un cri, et, prête à s'élancer^ vers lui, elle rencontre un regard de son père, et reste immobile à sa place.

Ainsi que dans Tapathie d'une maladie lente on invoque les souffrances aiguës, le plaisir fugitif que rame cherche dans les passions n'est-il que la vivacité d*une douleur? et, comme ces fièvres qui n'accroissent les forces du malade que pour les lui ravir, les passions n'agitent-elles le cœur de leur violente frénésie que pour lui enlever toute sa sensibilité? ' Je le vois, les transports des passions dessèchent rame et la flétrissent : de là l'égoisme 1

t90 ÉMTLE.

J'arrachai auxmahis d'Emile cette tettvefimeste, qu'il tenait serrée dans ses doigts trop fortement roidis, trop vivement contraetés pour ne* Mtre que par la nort. C'était la: douleur qui tordait; ses bras et plaçaîlsur ses lèvres sans couleur unsourire afihevx :

« Lisez, di9-je au générai, lisez;;.. » Je n'iiaâgiBais pa8> tant d'indifférence et dinsensibilité : il pi«nd la Mtre.... il la lit, sonne ses gens el leur orAnioe froidement d<i rappeler Emile à la 'oie et de te transporter cbcsE son père. Je Tafoue, je ne pus ne défendre d'un instant de colère. Ses gensi anrançateat pour enlever du salon l'infortuné fin gémit fes regards de leur siaitre e€, pour tairt de souffrance, n'obtenait pas mêtne une larme i» ses yeux. On ne sait pasce qu^une larmeà répandrecoàte à régoîste! J-écàrlan arec dédain ceflte foule de valets : « Émflis, dts-j« au comCe df'Amb..., ne recevra dey soins que ^ mm seul, pfrisqne ceux qui lui devraient au moiits des con^alion9 Fàbandonnent saoïs pifié. N'est-on si pvessé <te' t'arracher à l^Méanti9seMi«nt

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qae ponr le livrer atr désespoir, qumdpour le nandre à rexisteflce il suffirait de placer sa main glaoée dans la maîn^bralSHite de eelle qnli aime ? Ne Toyezrous done pas que sa vie, c'esl Parnonr? HVnisievr le comte, vous ne réponder pas?... Hais voire fille âtissi se trouve mal I Tous ne vous précipitez pas vers elle pour lui donner des secours ! V0as attendez ses femmes ! »

L'indignation me donnait de la force ; j'entr^dMi Enûle dans la pièce suivante. Quelqu'un entra, c*était son père : la vue de son ISTs sans connaissance l'instruisit de tout. J'étais seul près de loi ; il me tendit la main, prit celle d'Emile et la quitta bnisquement : je compris son geste... Emile Ait placé dans la voiture de son père; nous partîmes. Enrevenaiit à lui, le prenner mot d'Éraile fufie fiMtnde Matbilde r « Hen amie, s'écriait-il, tu ne me réponds pas, tu t'éloignes de moi ; viensi, mon amie chérie, viens sur mon sein, il est brAlant... K'ès^lu pas ma femme ? »

193 iMILK.

Une Iranspiration glacée coulait sur son froût, ses traits n'avaient plus que l'expression à% Tégarement J'étais près de lui, j'essayai vainement sur son esprit quelques paroles de calme ; il s'élança avec fureur de son lit... « Qu'on me laisse... qu'on me laisse. Alphonse, tu me poursuis, que me veuxtu?... Ne me retenez pas... Misérable, tu m'insultes 1... Défends-toi... défends-toi^ te dis-je..- Alphonse, défends ton existenqe... Lâche, tu fuis 1 tu fuis, Alphonse I » Et, en redisant ce nom qui le désespère, il retombe accablé.

A son évanouissement succède un affreux délire; il appelle son père, son père arrive, il le repousse. Il appelle Hathilde, prend la main du premier d'entre nous qui s'approche de son lit, la porte à ses lèvres avec transport, et puis la rejette avec rage, en proférant de nouveau cet odieux nom d'Alphonse qui tourmente sa pensée. Quelquefois il se lève brusquement, vient droit à moi, me demande où est Mathilde. Je lui réponds avec calme, il me

regarde fixement, s'éloigne, revient. Un jour il s'élança sur moi : « Emile, que me voulez-vous? lui dis-je. — Je ne m'en souviens plus. Vois-tu, je souffre I Touche mon front... comme il est brûlant... Approche, ne crains rien, je ne suis pas méchant. Sens-tu mon cœur? le sens-tu comme il bat? c'est pour ellel... Ne le dis pas!... Si Alphonse le savait, il nous séparerait!... » Et son délire recommençait.

D'abord, les médecins n'attribuèreitt ce délire qu'à une fièvre ardente ; bientôt ils reconnurent les symptômes d'une aliénation mentale. Le bruit s'en répandit. Cet Alphonse, dont la seule pensée pour^suivait le repos d'Emile et excitait sa fureur, cet Alphonse vint arracher le général de la chambre de son fils, au nom de sa famille, et sous le prétexte du danger, à son âge, d'un spectacle aussi triste. Èmite vit son père entraîné par cet avide neveu. U le regarda fixement et ne le reconnut point. Oh ! de la part d'un jeune homme» la cupidité qui se montre

5889 ^ile est si horrible, qu'elle excite nems encere le mépris que le dégeût.

Les jours s'écDuiaieirt.... Gemme les jears 4e 4euil, ils passaient lentement. J'étais le seul qa^Énite soirffrit patiemment auprès de l«i. Ma cenfiance en lut m'avait obtenu* la sienne. Lorsqu'il menaçait, je n'avais besoin pour le calmer que 4e m'approcher de lui. Souvent, dans son éjg[aremeirt, il me commençait à voix basse, comme s'il eût craint qu'on Fécôutât, le récit de ses peines, mapîs jamais il ne pouvait achever : le désordre se jetait toujours dans ses idées ; alors il s'agitait avec violence.

Le lendemain de cette visite d'Alphonse, arriva «n ordre subit aux gardes commis aux soins d'Emile de le transporter dans une maison de santé qui leur était désignée. J'étais présent. Un pareil ordï^ m'indigna. Aussitôt je me rendis près de son père pour le lui faire rétracter. La porte de s©n hhiei m'avait été fermée; je pressai, eV sms phis d'égard ponr maa caractère qrre pour mon âge, on

ne répondit à mes instances qae par des mots ii^arieux.

Emile fut entraîné dans la maison où il devait être détenu ; je l'y suivis. Des instructions avaient été données pour qu'on Vy traitât avec rigueur. Mes remontrances, mes prières furent iautiles. Le malheureux!... Une larme échappe de mes yeux et mouille mon papier. Je surs- forcé d'hrterrompre un hrstant ce triste récit, et d'^attendre qu'un moment de repos calme ma vive indignation.

Le maîfteur resserre les liens qu'il ne brise pas, et fortifie les sentiments qui hii résistent, ÎDin cœw, ponr adopter Emile, n'avait pas besoin cïe la sanction d'un tribunal. Cet indigne abandon donf il étaitTobjet ne me laissa pas réfléchir sr'il n^était pour moi' qu'un étranger. Il souffrait tant! Je m'attachai à !ni comme à mon fils ; je ne Fiai pkis quitté.

J'étais présent quand, au mépris dëmesânstlanecs, on TDufut lui metttre la camisole de force* Sbs yeux

égarés cherchaient des souvenirs dans ce lieu qu'ils apercevaient pour la première fois. Mais, quand ils s'arrêtèrent sur cette indigne camisole dont on allait le revêtir, à cette seule vue la rage s'empara de lui : une écume blanche jaillit de ses lèvres ; il s'agita avec fureur et se débarrassa violemment de ceux qui cherchaient à le contenir. Il s'affranchit de ses bourreaux et retomba aussitôt épuisé. Alors on se jeta sur lui comme sur une proie qu'on force à la chasse et qui se rend de fatigue sans obtenir de grâce. On lui serra le cruel vêtement. Tous ces apprêts, ces soins, aliéneraient l'imagination la plus saine. Chez la plupart de ces infortunés qu'on * accuse de folie, le désordre de la raison n'est guère qu'un sentiment profond du malheur; c'est une souffrance qui devient fixe, mais le plus souvent qui ne serait qu'instantanée si, au lieu d'achever de les égarer par une défiance qui les tourmente, des précautions et des traitements barbares, tant de soins étaient employés à les calmer. Et calmer la

folie, c'est la guérir, car ces transports dont on s'effraye ne sont que ]a fièvre de la douleur, et la douleur de l'âme est un sentiment. Il n'y a que riiomme qui ne sait pas la respecter qui puisse la craindre.

Emile, n'ayant plus assez de force pour se débattre, se laissa faire avec abattement. A sa fureur succéda en lui une tristesse profonde et concentrée ; aux transports violents succédèrent de sombres transports. Ses regards étaient inquiets^ Quelquefois ses yeux se mouillaient de larmes. Mais ce malheureux jeune homme, dont les cheveux étaient épars, dont le teint était livide, avait dans son égarement conservé encore des facultés pour l'orgueil : il étouffait, ses soupirs et cachait sa tète dans ses mains jointes pour dérober la vue de pleurs qu'il ne pouvait retenir.

Pendant huit mois qu'il fut enfermé dans ces lieux, aucune parole, aucune plainte ne sortirent de sa bouche, ni le nom de Mathilde, ni celui d'Âl-

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l^hoDse : ii semblait anéinti. Il prenait ce qu'on loi «flkraU «fBC indiffâreBee, le laissait bientôt avec distractioii. Son. niantieR était calniie, sa mémoire paraissititmoinç égarée qu'elle ne sMiblait absorbée par un seul souvenir.

Quel désaccord, que) contraste entre Texaltation généreuse du caractère d'Emile et ce monde si fnwl dans ses sentiments, si vil daos ses caleuls, à petit dans sa vanité, si misérable dans son égoïsme! Que de retours l'homme qui pense et qui scwt fàii-il sur l«i-mème esi se mesicrant avec ce monde qio, dans la bassie cupidité fui le rapetisse et t'avilit, ose se rire encore de l'homme que son enttiousiasme ^ève et grandit !

Emile avait besoin d'aimer. Il s'était faiit d'un sentiment q^'il lui étai*t interdit de ressentir une peine qui, en exaltant sans cess«f son înoi^iMtioD,!

areigmentaffleneoFe levagnede^n am/ei II nipfairt pasi «enfondre l'indifféreifee avec Hneefisvbilité. Après viagt-cinq>8n£r d'abaadom Emile retrouKresa» fèK ;

a le retronvepour avoir i lutter contre la haine d'une famille yanîteuse, îa vengeance d*avide5 collatéraux, et pour subir FinjuslSce d"tin arrêt qui ne tient nul compte dtrs drofts de la nature et impute seul* à Tinforluné, qui seul en a souffert, la hanVe d^ne naissance dont il est innocent.

Fatigué de ne rîeirressentir, Émiîe croit vo^r dians les yeux de Bfathilde se refléter son âme ;' dès lôrs son âme appartient à Mathfîlde, et Miathilde croit aimer Emile; elle l'aime comme on aime si sotfvent dans le monde, par distraction, par vanité et par entraînement. On les sépare; Étnile est conduit dans un hospice : c'est dans un hôpital que sont recueillis les enfants sans parents, c*est dans un hôpital qu'Emile va mourir, expier les torts de sa naissance et le tort d'un cœur trop plein de sensibilîté.

Mathilde a épousé Alphonse : les instances de son père, Péloignemcnt d'ÉmBe depuis six mois omt suffi pour la *cider à cette union que les couve-

nances ont arrangée... Alphonse,* par une fayear royale que le père d'Emile a sollicitée, héritera de la pairie après la mort de son oncle. Son adresse, ses intrigues, lui ont acquis une immense fortune, Alphonse a triomphé 1 * ,

J'ai yu Mathilde parée de tout l'éclat du luxe; HathOde paraissait heureuse. Et Emile se mourait! Ses forces Tavaient abandonné entièrement; une indisposition de quelques jours l'avait tellement affaibli^ qu'il ne pouvait plus soulever sa tète. Il vient de prononcer mon nom... Grand Dieu! auraitil retrouvé la raison? Il veut parler, sa langue s'embarrasse ; il me tend la main, je m'approche.

« Je viens de rêver, me dit-il avec une voix éteinte, qu'Alphonse épousait Hathildei Mais je sais bien, ajouta-t-il avec un regard triste, je sais bien que j'ai perdu la raison. Écoutez : je vais mourir; ils m'ont éloigné d'eux, ils m'ont fui. Oh! mon père, mon véritable père, vous seul êtes resté près de moi, et je lis dans vos regards qu'ils m'ont ou-

KMILE. SOI

blié. » Après un instant de repos, il repri^ comme s'il avait recaeilli ses souvenirs :

« Ils m'ont oublié tous ! Qu'ils apprennent ce que j'ai souffert, c'est la seule vengeance que je désire... » C'est alors que je pris l'engagement de publier ce manuscrit. En le lui promettant^ je vis sar les lèvres d'Emile un sourire ; il était bien faible, mais il exprimait encore tant de résignation, tant . de reconnaissance, que ce seul sourire suffit pour me payer de tous mes soins.

II se fit alors un long moment de silence; j'étais près d'Emile, je tenais sa main glacée : à travers le râle de la mort, je l'entendis prononcer les noms d'Alphonse,de Mathilde, etpuislenom de son père... L'infortuné avait cessé de vivre.

Les derniers secours d'une religion qui laisse à rètre malheureux qui aime et qui souffre une dernière espérance lui Curent administrés.

Je me suis acquitté d'un devoir douloureux. Les dernières intentions d'Emile ont été remplies.

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Il sk'exjà que le convoi 4u pauvre ; son corps iiit jeté dans la fosse coaunune. Persomie ne suivit ses douilles morteUes; ni la femme.à laquelle il avait voué sa vie, ni rhomme de qui il avait reçu Texistence, n'ont versé une larme sur la tombe de l'infortuné dent les dernières paroles furent leurs noms.

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