LIVRE IV
;t|iil6t prévenir l'erreur , de peur qu'il ne soit trop tara ensuite ■ -'ir la détruire.
Il n'y a point de folie dont on ne puisse guérir un homme qui -t pas fou , hors la vanité ; pour celle-ci , rien n'en corrige que vpérience, si toutefois quelque chose en peut corriger; à sa naissance , au moins , on peut l'empêcher de croître. N'allez donc pas vous perdre en beaux raisonnements , pour prouver à l'adolescent qu'il est homme comme les autres , et sujet aux mêmes liiiblesses. Faites-le-lui sentir , ou jamais il ne le saura. C'est encore ici un cas d'exception à mes propres règles; c'est le cas d'exposer volontairement mon élève à tous les accidents qui peuvent lui prouver qu'il n'est pas plus sage que nous. L'aventure du bateleur serait répétée en mille manières ; je laisserais aux flatteurs prendre tout leur avantage avec lui : si des étourdis Fentrainaient dans quelque extravagance , je lui en laisserais courir le danger : si des DIous l'attaquaient au jeu, je le leur livrerais pour en faire leur dupe ' ; je le laisserais encenser , plumer , dé- Taliscr par eux ; et quand , l'ayant mis à sec , ils tiniraient par se moquer de lui , je les remercierais encore en sa présence des leçons qu'ils ont bien voulu lui donner. Les seuls pièges dont jo le garantirais avec soin seraient ceux des courtisanes. Les seuls ménagements que j'aurais pour lui seraient de partager tous les dangers que je lui laisserais courir , et tous les affronts que je hii laisserais recevoir. J'endurerais tout en silence , sans plainte , •ans reproche , sans jamais lui en dire un seul mot ; et soyez sûr qu'avec cette discrétion bien soutenue , tout ce qu'il m'aura vu souffrir pour lui fera plus d'impression sur son cœur que ce qu'il aura souffert lui-même.
' Aa reste , notre élève donnera peu dans ce piège, lui que tant d'amu- •oiients enTÏronnent, lui qui ne s'ennuya de sa vie, et qui sait à peine i ^nisert l'argent Les deux ntoinles avec lesquels on conduit les enfants ëtnt l'intérêt et la vanité , ces deux mêmes nvDbiles servent aux courtisa- Mi et aux escrocs pour s'emparer d eux dans la suite. Quand vous \o\ cr esciter leur avidité par des prix, par des récompenses, quand vous le» voyez applaudir à dix ans dans un acte public au collège , vous voyez aussi coaunent on leur fera laisser à vingt leur bourse daiii un brelan, et leur noté dans un mauvais lieu. U y a tr)ujuur« à parx-i que l« plus savant de n^ dtÊte deviendra le plus joueur et le plus débauché. Ur àts moyens dont on ■'OBa point dans l'enfance n'ont point dans la jeunesse le même abus. Maii on doit se souvenir qu'ici ma constante maxime est de mettre partout 1 1 ckow au pis. Je cherche d abord i prévenir le vice : et puis je suppoH*, aiill dv refntnli^r.
Je ne puis m'empécher de relever ici la fausse dignité des gouverneurs qui , pour jouer sottement les sages , rabaissent leurs élèves , affectent de les traiter toujours en enfants, et de se distinguer toujours d'eux dans tout ce qu'ils leur font faire. Loin de ravaler ainsi leurs jeunes courages , n'épargnez rien pour leur élever l'àme; faites-en vos égaux, afin qu'ils le deviennent ; et, s'ils ne peuvent encore s'élever à vous , descendez à eux sans honte , sans scrupule. Songez que votre honneur n'est plus dans vous , mais dans votre élève ; partagez ses fautes pour l'en corriger ; chargez-vous de sa honte pour l'effacer : imitez ce brave Romain qui , voyant fuir son armée et ne pouvant la rallier , se mit a fuir à la tète de ses soldats en criant : Ils ne fuient pas , Us suivent leur capitaine. Fut-il déshonoré pour cela.' Tant s'en faut : en sacrifiant ainsi sa gloire il l'augmenta. La force du devoir, la beauté de la vertu, entraînent malgré nous nos suffrages et renversent nos insensés préjugés. Si je recevais un soufflet en remplissant mes fonctions auprès d'Emile , loin de me venger de ce soufflet, j'irais partout m'en vanter; et je doute qu'il y eut dans le monde un homme assez vil ' pour ne pas m'en respecter davantage.
Ce n'est pas que l'élève doive supposer dans le maître des lumières aussi bornées que les siennes, et la même facilité à se laisser séduire. Cette opinion est bonne pour un enfant qui , ne sachant rien voir, rien comparer , met tout le monde à sa portée , et ne donne sa confiance qu'à ceux qui savent s'y mettre en effet. Mais un jeune homme de l'âge d'Emile, et aussi sensé que lui , n'est plus assez sot pour prendre ainsi le change , et il ne serait pas bon qu'il le prit. La confiance qu'il doit avoir en son gouverneur est d'une autre espèce : elle doit porter sur l'autorité de la raison , sur la supériorité des lumières , sur les avantages que le jeune liomme est en état de connaître , et dont il sent l'utilité pour lui. Une longue expérience l'a convaincu qu'il est aimé de son conducteur; que ce conducteur est un homme sage , éclairé , qui , voulant son bonheur , sait ce qui peut le lui procurer. Il doit savoir que, pour son propre intérêt, il lui convient d'cconlcr ses avis. Or, si le maître se laissait tromper comme le disciple, il perdrait le droit d'en exiger de la déférence et de lui donner des leçons. Encore moins l'élève doit-il supposer que le maître le laisse à dessein tomber dans des pièges, et tend des embûches à sa
' Je inc trompais , j'en ai d«?couvcrt un ; c'est M. Fonncy.
LIVIÎE IV. 287
ftimpHcitc. Que faut-il donc faire pour éviter à la fois ces deui inconvénients ? Ce qu'il y a de meilleur et de plus naturel : être simple et vrai comme lui ; Favertir des périls auxquels il s'expose , les lui montrer clairement , sensiblement , mais sans exagéi^ fion, sans humeur, sans pédantesque étalage, surtout sans lui donner vos avis pour des ordres , jusqu'à ce qu'ils le soient devenus, et que ce ton impérieux soit absolument nécessaire. S*obstine-t-il après cela, comme il fera très-souvent? alors ne lui dites plus rien; laissez-le en liberté, suivez-le, imilcz-le, et cela gaiement , franchement ; livrez-vous , amusez-vous autant que lui , s'il est possible. Si les conséquences deviennent trop fortes , vous êtes toujours là pour les arrêter : et cependant combien le jeune homme , témoin de votre prévoyance et de votre complaisance , ne doit-il pas être à la fois frappé de l'une et touché de l'autre î Toutes ses fautes sont autant de liens qu'il vous fournit pour le retenir au besoin. Or , ce qui fait ici le plus grand art du maître , c'est d'amener les occasions et de diriger les exhortations de manière qu'il sache d'avance quand le jeune homme cédera , et quand il s'obstinera , afin de l'environner partout des leçons {\o IVxp'TJ'^nre , sans jamais l'exposer à de trop arands dan ger-
.\vertissrz-lf ^k• ses fautes avant qu'il y i..im.^ . .juaml il > i'>t tombé , ne les lui reprochez point ; vous ne feriez qu'enflammer el mutiner son amour-propre. Une leçon qui révolte ne profite pas Je ne connais rien de plus inepte que ce mot , Je tous larais bie»i • du. l.f meilleur moyen de faire qu'il se souvienne de ce qu'on lui 1 dit est «le paraître l'avoir oublié. Tout au contraire, quand vous serrez honteux de ne vous avoir pas cru , effacez doucement -aie humiliation par de bonnes paroles. Il s affectionnera sûre ment à vous en voyant que vous vous oubliez pour lui , et qu'au Beu d'achever de l'écraser vous le consolez. Mais si à stm chagrin vfMis ajoutez dos reproches , il vous prendra en haine , et su fera !'■ ne vous plus écouter, comme pour vous prouver qu'il jws comme vous sur l'importance de vos avis. l,e tour de vos consolations pi-ut encore élre pour lui une iusiction d'autant plus utile qu'il ne s'en défiera jvis. En lui diit , je suppose , que mille autres foht les mêmes fautes, vous le imitez loin de son compte ; vous le corrigez en ne paraissant que le plnimlre : car , pour celui qui croit valoir mieux que bs outres
288 Ê^hLt:.
hommes , c'est une excuse bien mortilianle que de se consoler par leur exemple ; c'est concevoir que le plus qu'il peut prétendre est qu'ils ne valent pas mieux que lui. \Le temps des fautes est celui des fables. En censurant le coupable sous un masque étranger , on l'instruit sans l'offenser ; et il comprend alors que l'apologue n'est pas un mensonge , par la vérité dont il se fait l'application. L'enfant qu'on n'a jamais trompé par des louanges n'enfend rien à la fable que j'ai ci-devant examinée ; mais l'étourdi qui vient d'être la dupe d'un flatteur conçoit à merveille que le corbeau n'était qu'un sot. Ainsi , d'un fait il lire une maxime ; et l'expérience , qu'il eut bientôt oubliée , se grave, au moyen de la fable , dans son jugement. Il n'y a point (le connaissance morale qu'on ne puisse acquérir par l'expérience d'autrui ou par la sienne. Dans les cas où cette expérience est dangereuse , au lieu de la faire soi-même , on tire sa leçon de l'histoire. Quand l'épreuve est sans conséquence, il est bon que le jeune homme y reste exposé ; puis , au moyeu de l'apologue , on rédige en maximes les cas particuliers qui lui sont inconnus^
Je n'entends pas pourtant que ces maximes doivent être développées , ni même énoncées. Rien n'est si vain , si mal entendu, que la morale par laquelle on termine la plupart des fables ; comme si cette morale n'était pas ou ne devait pas être étendue dans la fable même , de manière à la rendre sensible au lecteur ! Pourquoi donc , en ajoutant cette morale à la fin , lui ôter le plaisir de la trouver de son chef? Le talent d'instruire est de faire que le disciple se plaise à l'instruction. Or , pour qu'il s'y plaise, il ne faut pas que son esprit reste tellement passif à tout ce que vous lui dites , qu'il n'ait absolument rien à faire pour vous entendre. I! faut que l'amour-propre du mailrc laisse toujours quel- (|ue prise au sien; il faut qu'il se puisse dire : Je conçois , je pénètre , j'agis , je m'instruis. Une des choses qui rendent ennuyeux le Pantalon de la comédie italienne, est le soin qu'il prend d'interpréter au parterre des platises qu'on n'entend déjà que trop. Je ne veux point qu'un gouverneur soit Pantalon , encore moins un auteur. Il faut toujours se faire entendre , mais il ne faut ps toujours tout dire : celui qui dit tout dit peu de choses , car à la fin on ne l'écoute plus. Que signifient ces quatre vers que la Fontaine ajoute à la fable de la grenouille qui s'enfle? A-l-il peur qu'on