‹ Émile (volume 2)Chapitre 115 sur 240 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

lit pas compris ? A-t-il besoin , ce grand peintre , d'Arrire les ils au-dessous des objets qu'il peint ? Loin de généraliser par là «a morale , il la particularise , il la restreint en quelque sorte aux nemples cités , et empêche qu'on ne l'applique à d'autres. Je voudrais qu'avant de mettre les fables de cet auteur inimitable entre les mains d'un jeune homme , on en retranchât toutes ces conclusions par lesquelles il prend la peine d'expliquer ce qu'il Tient de dire aussi clairement qu'agréablement. Si votre élève n'entend la fable qu'à l'aide de l'explication , soyez sur qu'il ne l'entendra pas même ainsi.

Il importerait encore de donner à ces fables un ordre plus didactique, et plus conforme aux progrès des sentiments et des lumières du jeune adolescent. Conçoit-on rien de moins raisonnable que d'aller suivre exactement l'ordre numérique du livre , sans égard au besoin ni à l'occasion ? D'abord la cigale, puis le corbeau , puis la grenouille , puis les deux mulets , etc. J'ai sur le cœur ces deux mulets , parce que je me souviens d'avoir vu un enfant élevé pour la finance , et qu'on étourdissait de l'emploi qu'il allait remplir , lire cette fable , l'apprendre , la dire , la redire cent et cent fois, sans en tirer jamais la moindre objection contre le métier auquel il était destiné. Non-seulement je n'ai jamais vu d'enfants faire aucune application solide des fables qu'ils apprenaient , mais je n'ai jamais vu que personne se souciât de leur faire faire celte application. Le prétexte de cette étude est l'instruction morale ; mais le véritable objet de la more et de l'enfcint n'est que d'occuper de lui toute une compagnie, tandis qu'il récite ses fables ; aussi les oublie-t-il toutes en grandissant , lorsqu'il n'est plus question de les réciter, mais d'en proliter. Encore une fois, il n'appartient qu'aux hommes de s'instruire dan» k% f.ibics ; et voici pour Emile le temps de commencer. -i

Je montre de loin , car je ne veux pas non plus tout dire , le» routes qui détournent de la bonne , afm qu'on apprenne à le* éviter. Je crois qu'en suivant celle que j'ai marquée , votre élève achètera la connaissance des hommes et de soi-même au meilleur marché qu'il est possible ; que vous le mettrez au point de contempler les jeux de la fortune sans envier le sort de ses favoris, et d'être content de lui sans se croire plu» sage que les autres. Vous •vez aussi commencé à le rendre acteur pour le rendre spectateur : a faut achever; car du parterre on voit les objets tels qu'ils pa-

ROCU. — ^.^III.K. -•'

raissent, mais de la scène on les voit Icls qu'ils sont. Pour ombrasser le tout, il faut se raettre dans le point de vue ; il faut approcher pour voir les détails. Mais à quel titre un jeune homme entrera-t-il dans les affaires du monde ? Quel droit a-t-il dctre initié dans ces mystères ténébreux ? Des intrigues de plaisir bornent les intérêts de son âge, il ne dispose encore que de luimême ; c'est comme s'il ne disposait de rien. L'homme est 1<» plus vile des marchandises , et , parmi nos importants droits de propriété , celui de la personne est toujours le moindre de tous.

Quand je vois que , dans l'âge de la plus grande activité , l'on borne les jeunes gens à des études purement spéculatives , et qu'après , sans la moindre expérience , ils sont tout d'un coup jetés dans le monde et dans les affaires , je trouve qu'on ne choque pas moins la raison que la nature , et je ne suis plus surpris que si peu de gens sachent se conduire. Par quel bizarre tour d'esprit nous apprend-on tant de choses inutiles , tandis que l'art d'agir est compté pour rien ? On prétend nous former pour la société , et l'on nous instruit comme si chacun de nous devait passer sa vie à penser seul dans sa cellule , ou à traiter des sujets en l'air avec des indifférents. Vous croyez apprendre à vivre à vos enfants , en leur enseignant certaines contorsions du corps et certaines formul»>s de paroles qui ne signifient rien. Moi aussi , j'ai appris à vivre à mon Emile ; car je lui ai appris à vivre avec lui-même , et de plus , à savoir gagner son pain. Mais ce n'est pas assez. Pour vivre dans le monde , il faut savoir traiter avec les hommes , il faut connaître les instruments qui donnent prise sur eux ; il faut calculer l'action et réaction do l'inlérèt particulier dans la société civile , et prévoir si juste les événements, qu'on soit rarement trompé dans ses entreprises, ou qu'on ait du moins toujours pris les meilleurs moyens pour réussir. Les lois ne permettent pas aux jeunes gens de faire leurs propres affaires et de disposer de leur propre bien : mais que leur serviraient ces précautions, si jusqu'à l'âge prescrit ils no pouvaient acquérir aucune expérience? Ils n'auraient rien gagné d'attendre , et seraient tout aussi neufs ;i vingt-cinq ans qu'à quinze. Sans doute il faut empêcher qu'un jeune homme, aveuglé par son ignorance ou trompé par ses lussions , ne se fasse du mal à lui-même ; mais à tout âge il est permis d'être bienfaisant,;» tout âge on peut proléger, sous ladirec-

lion d'un hoaune sage , les malhearcus qui ii'oitt besoin quo jfappai.

■ Les nourrices , les mères, s'attachent aux enfants par les soins ■iles leur rendent ; Texercice des vertus sociales porte au fond cœurs l'amour de l'humanité : c'est en faisant le bien qu'on . il \ : ' bon ; je ne connais point de pratique plus sûre. Occupez vc a toutes les bonnes actions qui sont à sa portée ; que '•■rét des indigents soit toujours le sien; qu'il ne les assiste pas 5. iilementdesabourse, mais de ses soins ; qu'il les serve, qu'il les protège , qu'il leur consacre sa personne et son temps ; qu'il se fasse leur homme d'affaires : il ne remplira de sa vie un si noble emploi. Combien d'opprimés , qu'on n'eût jamais écoutés , obtiendront justice, quand il la demandera pour eux avec cette intrépide fermeté que donne l'exercice de la vertu ;'quand il forcera les portes des grands et des riches ; quand il ira , s'il le faut , jusqu'au pied du trône faire entendre la voix des infortunés , à qui tous les abords sont fermés par leur misère , et que la crainte d'être punis ' raaux qu'on leur fait empêche même d'oser s'en plaindre !

lis fero^s^»o^ls d'Emile un chevalier errant , un redresseur de

torts , un pali'lin ? Ira-t-il s'ingérer dans les affaires publiques , faire

h sane cl le défenseur des lois chez les grands , chez les magistrats ,

' le prince; faire le solliciteur chez les juges et l'avocat dans les,

maux? Je ne sais rien de tout cela. Les noms badins et ridi-

. : s ne changent rien à la nature des choses. U fera tout ce qu'iL

' <-tre utile et l)on. Il ne fera rien de plus , et il sait que rien n'est

et bon pour lui de ce qui ne convient pas à son âge. Il sait

: r devoir est envers lui-même; que les jeunes gens

r d'eux , être circonspects dans leur conduite , res-

letcnus et discrets à parler

indifférentes, mais hardis à

, fl coiirdgfux a dire la vérité. Tels étaient ces illustres

lui, avant d'être admis dans les charges, passaient leur

1 poursuivre le crime et à défendre l'innocence , sans au-

.. .. t que celui de s'ip-'"--'^'^ "" <--vant la justice et proté-

it les bonnes mœurs.

hmik n'aime ni le bruit m ios (pion ilos, non-seulement entre

les hommes ' , pas même entre les animaux. II n'excita jamais

MaH si on loi clierdie <t«ertllo à lui-nx-mc, comment se conduira-t- 1 r«'iHjiia. .|uji naura jamais de 'lucrcUc, 4uil ne s'y prêtera jamais

deux chiens à se battre; jamais il ne fit poursuivre un chat par ud chien. Cet esprit de paix est un effet de son éducation , qui , n'ayant point fomenté l'amour-proprc et la haute opinion de lui-même , l'a détourné de chercher ses plaisirs dans la domination et dans le malheur d'autrui. Il souffre quand il voit souffrir ; c'est un sentiment naturel. Ce qui fait qu'un jeune homme s'endurcit et se complaît à voir tourmenter un être sensible , c'est quand un retour de vanité le fait se regarder comme exempt des mêmes peines par sa sagesse ou par sa supériorité. Celui qu'ona garanti de ce tour d'esprit ne saurait tomber dans le vice qui en est l'ouvrage. Emile aime donc la paix. L'image dubonheur le flatte ; et quand il peut contribuer à le produire , c'est un moyen de plus de le partager. Je n'ai pas supposé qu'en voyant des malheureux il n'aurait pour eux que celle pitié stérile et cruelle qui se contente de plaindre les maux qu'elle peut guérir. Sa bienfaisance active lui donne bientôt des lumières qu'avec un cœur plus dur il n'eût point acquises , ou qu'il eût acquises beaucoup plus tard. S'il voit régner la discorde entre sesca-

assez pour en avoir. Mais enfin , poursuivra-t-on , (|ui est-ce qui est à l'abri d'un soufflet ou d'un démenti delà part d'un lirutil , d'un ivrogne, ou d'un brave coquin (jui , pour avoir le plaisir de tuer son homme , commence par le déshonorer? C'est autre chose; il ne faut point que l'honneur des citoyens ni leur vie soient à la merci d'un brutal , d'un ivrogne ou d'un brave coquin ; et l'on ne peut pas plus se préserver d'un pareil accident que de la chute d'une tuile. In soufflet et un démenti reçus et endurés ont des effets civils que nulle sagesse ne peut prévenir, cl dont nul tribunal ne peut venger l'offensé. L'insuffisance des lois lui rend donc en cela son indépendance; il est alors seul magistrat, seul juge entre l'offenseur et lui : il est seul interprète et ministre de la loi naturelle ; il se doit justice cl peut seul se la rendre, et il n'y a sur la terre nul gouvernement assez invii-^ pour le punir de se l'être faite en pareil cas. .le ne dis pas qu'il doive snllor battre , c'est une extravagance ; je dis qu'il se doit justice, et qu'il en »st le seul dispensateur. Sans tant de vains édils contre les duels, si j'étais souverain, je réponds (pi'il n'y aurait jamais ni soufflet ni démenti «l.miié dans mes États, et cela par un moyen fort simple, dont les tribunauv uc »■ mêleraient point. Quoi (piilen soit . Emile saitcn pareil cas la justice qu il se doit à lui-même, et l'exemple qu'il doit h la sûreté des gens d'honneur, il ne dépend pas de l'houune le plus ferme d'empêcher qu'on ne l'insulte, mais il dépend de lui d'empêcher qu'on ne se vante longtemps de lavoir insulté'.

* [Otlc note est (amciise; elle a fourni à la critique un aliment dont 1 1 m.v liKiillé ri la m.iuvalsc fol se sont cniprcss»'e'< de proliter. Au reste , l'idcf '{ne nousseau fait seulement entrevoir Ici, et sur laquelle II parait <M?Her dcst-\i>iiquer plus ouvertement, est clairement énoncée cl ni^'me déveli)pp<?e d.in< une de ses lcUre«t à l'abbt' M*»« , du i» mars «170 H y Joint le rt^cll d'une aneoiinte tr^s-remarquablcqul a f^lt naître celte Id^e dans son espril.) Kotr de V- l'cff tain.

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