LIVRE IV. Î
nurades, il cherche à les réconcilier ; s'il voit des affligés, il s'itiforrnc du sujet de leurs peines ; s'il voit deux hommes se haïr , il Tcut connaître la cause de leur inimitié ; s'il voit un opprimé gerair des vexations du puissant et du riche , il cherche de quelles manœuvres se cou\Tent ces vexations ; et, dans l'intérêt qu'il prend à tous les misérables , les moyens de finir leurs maux ne sont jamais indifférents pour lui. Qu'avons-nous donc à faire pour tirer parti de ces dispositions d'une manière convenable à son âge? De régler ses soins et ses connaissances , et d'employer son zèle à les augmenter.
Je ne me lasse point de le redire : mettet toutes les leçons des jeunes gens en actions plutôt qu'en discours ; qu'ils n'apprennent rien dans les livres de ce que l'expérience peut leur enseigner. Que] extravagant projet de les exercer à parler, sans sujet de rien dire ; de croire leur faire sentir, sur les bancs d'un collège , l'énergie du langage des passions et toute la force de l'art de persuader, sans intérêt de rien persuader à personne ! Tous les préceptes de la rhétorique ne semblent qu'un pur verbiage à quiconque n'en sent pas l'usage pour son profit. Qu'importe à un écolier de savoir comment s'y prit Annibal pour déterminer ses soldats à passer les .Alpes? Si, au lieu de ces magnifiques harangues , vous lui disiez comment il doit s'y prendre pour porter son préfet à lui donner congé , soyez sur qu'il serait plus attentif à vos règles.
Si je voulais enseigner la rhétorique à un jeune homme dont toutes les passions fussent déjà développées , je lui présenterais sans cesse des objets propres à flatter ses passions , et j'examinerais avec lui quel langage il doit tenir aux autres hommes pour les engager à favoriser ses désirs. Mais mon Emile n'est pas dans une situation si avantageuse à l'art oratoire : borné presque au seul nécessaire physique , il a moins besoin des autres que les autres n'ont besoin de lui ; et n'ayant rien à leur demander pour lui-même, ce qu'il veut leur persuader ne le touche pas d'assez près pour l'émouvoir excessivement. Il suit de là qu'en général il doit avoir un , hngage simple et peu ligure. Il parle ordinairement au propre, et seulement pour être entendu. Il est peu sentencieux , parce qu'il n'a pas appris à généraliser ses idées : il a peu d'images , |)arce qu'il est rarement passionné.
Ce n'est pas pourtant qu'il soit tout à fait flegmatique et froid ; ni «Ml âge , ni ses mœurs, ni ses goûts , ne le |)ermcttent : dans le
29'i KMILE.
feu de l'adolesccucc, les esprits vivifiants , retenus et cohobés dans son sang, portent à son jeune cœur une chaleur qui brille dans ses regards , qu'on sent dans ses discours , qu'on voit dans ses actions. Son langage a pris de l'accent et quelquefois de la véhémence. Le noble sentiment qui l'inspire lui donne de la force et de l'élévation : pénétré du tendre amour de l'humanité , il transmet en parlant les mouvements de son àme ; sa généreuse franchise a je ne sais quoi de plus enchanteur que l'artificieuse éloquence des autres; ou plutôt lui seul est véritablement cloquent, puisqu'il n'a qu'à montrer ce qu'il sent pour le communiquer à ceux qui l'écoutent.
Plusj'ypense, plus je trouvequ'en mettant ainsi la bienfaisance en action, et tirant de nos bons ou mauvais succès des réflexions sur leurs causes , il y a peu de connaissances utiles qu'on ne puisse culliver dans l'esprit d'un jeune homme ; et qu'avec tout le vrai savoir qu'on peut acquérir dans les collèges , il acquerra de plus une science plus importante encore , qui est l'application de cet acquis aux usages de la vie. Il n'est pas possible que, prenant tant d'intérêt à ses semblables , il n'apprenne de bonne heure à peser et apprécier leurs actions , leurs goûts , leurs plai ^irs, et à donner en général une plus juste valeur à ce qui peut contribuer ou nuire au bonheur des hommes , que ceux qui , ne s'intércssaut à personne, ne font jamais rien pour autrui. Ceux qui ne traitent jamais que leurs propres affaires se passionnent trop pour juger sainement des choses. Rapportant tout à eux seuls , et réglant sur leur seul intérêt les idées du bien et du mal , ils se remplissent l'esprit de mille préjugés ridicules , et , dans tout ce qui porte atteinte à leur njoindre avantage , ils voient aussitôt le bouleversement de tout l'univers.
Étendons l'amour-propre sur les autres êtres , uous le transformerons en vertu , et il n'y a point de cœur d'homme dans lequel celte vertu n'ait sa racine. Moins l'objet de nos soins lient immédiatement à nous-mêmes, moins l'illusion de l'intérêt particulier est à craindre ; plus on généralise cet intérêt , plus il devient «'«quitable ; et l'amour du genre humain n'est autre chose en nous que l'amour de la justice. Voulons-nous donc qu'Emile aime la vérité, voulons-nous qu'il la connaisse ; dans les affaires tenons-le toujours loin de lui. Plus ses soins seront consacrés au bonheur d'autrui , plus ils seront éclairés et sages , et moins il se lrûm|HTa sur ce qui est bien ou mal : mais ne souffrons jamais en lui do préfé-