‹ Émile (volume 2)Chapitre 118 sur 240 · LIVRE IV. M · texte numérisé non relu

LIVRE IV. M

ments du cœur dans lelle ou telle circonstance, afin de voir combien un individu peut différer d'un autre par la force de réducaliou; ju'ensuite ils comparent la mienne aux effets que je lui donne; t qu'ils disent en quoi j'ai mal raisonné : je n'aurai rien à ré- ;ondre.

Ce qui me rend plus afOrmatif, et, je crois, plus excusable de l'être , c'est qu'au lieu de me livrer à l'esprit de système , je donne le moins qu'il est possible au raisonnement, et ne me fie qu'à l'observation. Je ne me fonde point sur ce que j'ai imagitié , mais sur ce que j'ai vu. Il est vrai que je n'ai pas renfermé mes expériences dans l'enceinte des murs d'une ville, ni dans un seul ordre de gens ; mais , après avoir comparé tout autant de ran^s et de peuples que j'en ai pu voir dans une vie passée à les observer, j'ai retranché comme artificiel ce qui était d'un peuple et non pas d'un autre, d'un élat-et non pas d'un autre ; et n'ai regardé com.-pc appartenant incontestablement à l'homme que ce qui était commun à tous , à quelque âge , dans quelque rang et dans quelque nation que ce fût.

Or, si , selon celle méthode , vous suivez dès l'enfance un jeune homme qui n'aura point reçu de forme particulière , et qui tiendra le moins qu'il est possible à l'autorité et à l'opinion d'autrui ; à qui de mon élève ou des vôtres pensez-vous qu'il ressemblera le plus.» Voilà, ce me semble, la question qu'il faut résoudre pour savoir si je me suis égaré.

L'homme ne commence pas aisément à penser ; mais sitôt qu'il • commence, il ne cesse plus. Quiconque a pensé pensera toujours , et l'entendement une fois exercé à la réflexion ne peut plus resloi en repos. On pourrait donc croire que j'en fais trop ou trop peu , que l'esprit humain n'est point naturellement si prompt à s'ouvrir, et qu'après lui avoir donné des facilités qu'il n'a pas , je In tiens trop longtemps inscrit dans un cercle d'idées qu'il doit avoir franchi.

Mais considérez premièrement que , voulant former l'homme Je la nature , il ne s'agit pas pour cela d'en faire un sauvage et de le reléguer au fond des bois ; mais qu'enfermé dans le tourbillon social , il suffit qu'il ne s'y laisse entraîner ni par les passions ni par les opinions des hommes ; qu'il voie p.ir ses yeux , qu'il sente par son cœur ; qu'aucune autorité ne le gouverne, hors colle de sa l>njprc raison. DdQs cette position il est clair que la mullituile

d'objets qui le frappent, les fréquents senlindents dont il est affecté, les divers moyens de pourvoir à ses besoins réels , doivent lui donner beaucoup d'idées qu'il n'aurait jamais eues, ou qu'il eût acquises plus lentement. Le progrès naturel à l'esprit est accéléré , mais non renversé. Le même homme qui doit rester stupide dans les forêts doit devenir raisonnable et sensé dans les villes , quand il y sera simple spectateur. Rien n'est plus propre à rendre sage que les folies qu'on voit sans les partager; et celui même qui les partage s'instruit encore, pourvu qu'U n'en soit pas la dupe, et qu'il n'y porte pas l'erreur de ceux qui les font.

Considérez aussi que , bornés par nos facultés aux choses sensibles, nous n'offrons presque aucune prise aux notions abstraites de la philosophie et aux idées purement intellectuelles. Pour y atteindre il faut, ou nous dégager du corps auquel nous sommes si fortement attachés , ou faire d'objet en objet un progrès graduel et lent , ou enfui franchir rapidement et presque d'un saut l'intervalle par un pas de géant dont l'enfance n'est pas capable, et pour lequel il faut même aux hommes bien des échelons fJiils exprès pour eux. La première idée abstraite est le premier de ces échelons ; mais j'ai bien de la peine à voir comment on s'avise de le construire.

L'Être incompréhensible qui embrasse tout , qui donne le mouvement au monde el forme tout le sj'stème des êtres, n'est ni visible il nos yeux , ni palpable à nos mains ; il échappe à tous nos sens : l'ouvrage se montre, mais l'ouvrier se cache. Ce n'est pas une petite affaire de connaître enfin qu'il existe; et quand nous sommes parvenus là , quand nous nous demandons , Quel est-il ? où est-il ? notre esprit se confoud , s'égare , et nous ne savons plus que penser.

Locke veut qu'on commence par l'étude des esprits , et qu'on passe ensuite à celle des corps. Cette méthode est celle de la superstition , des préjugés , de l'erreur : ''.e n'est point celle de la raison , ni même de ia nature bien ordonnée ; c'est se boucher les yeux pour apprendre à voir. Il faut avoir longtemps étudié les corps pour se faire une véritable notion des esprits, et soui)çonner qu'ils existent. L'ordre contraire no sert (ju'à établir le matérialisme.

Puisque nos sens sont les [irciunis iiislrunuiils de nos connaissances , les êtres corporels el sensibles sont les seuls dont nous

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