‹ Émile (volume 2)Chapitre 119 sur 240 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

ayons immédiatement l'idée. Ce mot esprit n'a aucun sens pour quiconque n'a pas philosophé. Un esprit n'est qu'un corps pour le l'f^uple et pour les enfants. N'imaginent-ils pas des esprits qui rient, qui parlent, qui battent, qui font du bruit? Or on m'avouera que des esprits qui ont des bras et des langues ressemblent beaucoup à des corps. Voilà pourquoi tous les peuples du monde , sans excepter les Juifs, se sont fait des dieux corporels. Nous-mêmes , avec nos termes d'Esprit , de Trinité , de Personnes, sommes pour la plupart de vrais anthropomorpliites. J'a- Toue qu'on nous apprend à dire que Dieu est partout : mais nous croyons aussi que l'air est partout , au moins dans notre atmosphère ; et le mot esprit , dans son origine , ne signifie lui-même que souffle et vent. Sitôt qu'on accoutume les gens à dire des mots sans les entendre , il est facile après cela de leur faire dire tout ce qu'on veut.

Le sentiment de notre action sur les autres corps a dû d'abord nous faire croire que quand ils agissaient sur nous, c'était d'une manière semblable à celle dont nous agissons sur eux. Amsi l'homme a commencé par animer tous ies êtres dont il sentait l'action. Se sentant moins fort que la plupart de ces êtres , faute de connaître les bornes de leur puissance , ii l'a supposée illimitée , et il en lit des dieux aussitôt qu'il en fit des corps. Durant les premiers âges, les hommes, effrayés de tout, n'ont rien vu de mort dans la nature. L'idée de la matière n'a pas été moins lente à se former en eux que colle de l'esprit , puisque celte première idée est une abstraction elle-même. Us ont ainsi rempli l'univers de dieux sensibles. L?s astres , les vents , les montagnes , les fleuves, les arbres , les villes, les maisons même, tout avait son Ame, son dieu , sa vie. Les marmousets de Laban , les manitous des sauvages , les fétiches des nègres , tous les ouvrages do la nature et des hommes ont été les premières divinités des mortels ; le polythéisme a été leur première religion , et l'idolâtrie leur premier culte. Ils n'ont pu reconnaître un seul Dieu que quand, généralisant de plus en plus leurs idées , ils ont été en état do remonter à une première cause , de réunir le système total des êtres sous une seule idée, et de donner un sens au mot substance , lequel est au fond la plus grande des abstractions. Tout enfant qui croit en Dieu est donc nécessairement idolâtre, ou du moins aiitliropomorphite ; et quand une fois l'iroaginalioii a vu Dieu , il est

bien rare que renlcndement le conçoive. Voilà précisément l'erreur où mène l'ordre de Locke.

Parvenu, je ne sais comment, à l'idée abstraite de la substance, ou voit que, pour admettre une substance unique, il lui faudrait supposer des qualités incompatibles qui s'excluent mutuellement, telles que la pensée et l'étendue, dont l'une est essentiellemeul divisible , et dont l'autre exclut toute divisibilité. On conçoit d'ailleurs que la pensée, ou si l'on veut le sentiment, est une qualité primitive et inséparable de la substance à laquelle elle appartient; qu'il en est de même de l'étendue par rapport à sa substance. D'où l'on conclut que les êtres qui perdent une de ces qualiléâ perdent la substance à laquelle elle appartient, que par conséquent la mort n'est qu'une séparation de substances , et que les êtres où ces deux qualités sont réunies sont composés des deux substances auxquelles ces deux qualités appartiennent.

Or considérez maintenant quelle dislance reste encore entre la notion des deux substances et celle de la nature divine ; entre l'idée incompréhensible de l'action de notre àme sur notre corps et l'idée de l'action de Dieu sur tous les êtres. Les idées de création, d'annihilation, d'ubiquité, d'éternité, de toute-puissance, celles des nttribuls divins , toutes ces idées, qu'il appartient à si peu d'hommes de voir aussi confuses et aussi obscures qu'elles le sont, ei qui n'ont rien d'obscur pour le peuple, parce qu'il n'y comprend rien du tout, comment se prcsenteront-clles dans toute leur force, c'est-à-dire dans toute leur obscurité , à déjeunes esprits encore occupés aux premières opérations des sens, et qui ne conçoivent que ce qu'ils touchent? C'est en vain que les abîmes do l'inlini sont ouverts tout autour de nous; un enfant n'en sait pomt êlre épouvanté; ses faibles yeux n'en peuvent sonder la profondeur. Tout est infini pour les enfants, ils ne savent mettre de bornes à rien ; non qu'ils fassent la mesure fort longue , mais parce qu'ils ont renlcndement court. J'ai même remarqué qu'ils mettent l'infini moins au delà qu'au deçà des chmensions qui leur seront coi.nuos. ils estimeront un espace immense bien plus par leurs pieds que par leurs yeux ; il ne s'étendra pas pour eux plus loin qu'ils ne pourront voir, mais plus loin qu'ils ne pourront aller. Si on leur parle de la puissance de Dieu , ils l'estimeront presque auss'. fort que leur père. En toute chose, leur connaissance étant pnui eux la mesure des possibles, ils jugent ce qu'on leur dit lou-

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