‹ Émile (volume 2)Chapitre 120 sur 240 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

jours moiikire que ce qu'ils savent. Tels sonl les jugements naturels à i ignorance et à la faiblesse d'esprit. Ajax eût craint de se mesurer avec Achille, et défie Jupiter au combat, parce qu'il connaît Achille , et ne connaît pas Jupiter. Un paysan suisse, qui se croyait le plus riche des hommes, et à qui l'on tâchait d'expliquer ce que c'était qu'un roi , demandait d'un air fier si le roi pourrait bien avoir cent vaches à la montagne.

Je prévois combien de lecteurs seront surpris de me voir suivra^ tout le premier âge de mon élève sans lui parler de religion. A ! quinze ans il ne savait s'il avait tme âme , et peut-être à dLx-h(nt n'est-il pas encore temps qu'il l'apprenne ; car, s'il l'apprend plus lot qu'il le faut, il court risque de ne le savoir jamais.

Si j'avais à peindre la stupidité fâcheuse, je peindrais un pédant enseignant le catéchisme à des enfants ; si je voulais rendre un enf.mt fou , je l'obligerais d'expliquer ce qu'il dit en disant son catéchisme. On m'objectera que la plupart des dogmes du chrislianisme étant des mystères , attendre que l'esprit humain soit capable de les concevoir, ce n'est pas attendre que lenfant soit homme , c'est attendre que l'homme ne soit plus. A cela je réponds premièrement qu'il y a des mystères qu'il est non-seulement impossible à l'homme de concevoir, mais de croire; et que je ne rois pas ce qu'on gagne à les enseigner aux enfants , si ce n'est d." leur apprendre à mentir de bonne heure. Je dis de plus que , poui admettre les mystères, il faut comprcndie au moins qu'ils sont incompréhensibles ; et les enfants ne sont pas même capables de cette conceplion-là. Pour l'âge ou tout est mystère, il n'y a point de mystères proprement dits.

// faut croire en Dteu pour Ure sQuré. Ce dogme mal entendu «t le princi[)C de la sanguitwirc intolérance , cl la cause de toutes ce» vaines instructions qui })orloiit le coup mortel à la raison humaine , en l'accoutumant à se payer de mots. Sans doute il n'y a pas un moment à perdre pour mériter le salui éternel : mais si pour l'obtenir il suffit de répéter certaines paroles , je ne vois pas ce qui nous empêche de peupler le ciel de sansonnets et de pie», tout aussi bien que d'enfants.

L'obligation de croire en suppose ia possibilité. Le philosoph:- • «pii ne croit pas a tort , parce qu'il use mal de la raison qu'il ?. oiUivée , et qu'il est en état d'entendre les vérités qu'il rejette. Hais renfnnl qui professe la rcli-'ion chrétienne, que croil-ii?ce

dm EMILE.

qu'il conçoit ; et il conçoit si peu ce qu'on lui fait dire , que si vous lui dites le contraire, il l'adoptera tout aussi volonlii-rs. La foi des enfants et de beaucoup d'hommes est une affaire de géographie. Seront-ils récompensés d'être nés à Rome plutôt qu'à la Mecque? On dit à l'un que Mahomet est le prophète de Dieu , et il dit que Mahomet est le prophète de Dieu ; on dit à l'autre que Mahomet est un fourbe, et il dit que Mahomet est un fourbe. Chacun des deux eût affirmé ce quaflirme l'autre , s'ils se fussent transposés. Peut-on partir de deux dispositions si semblables , pour envoyer l'un en paradis et l'autre en enfer * ? Quand un enfant dit qu'il croit en Dieu, ce n'est pas à Dieu qu'il croit, c'est à Pierre ou à Jacques qui lui disent qu'il y a qucKpie chose qu'on appelle Dieu ; et il -le croit à la manière d'Euripide :

O Jupiter l car de toi rien sinon

Je ne connais seulement (jue le nom '.

Nous tenons que nul enfant mort avant l'âge de raison ne sera privé du bonheur éternel : les catholiques croient la même chose de tous les enfants qui ont reçu le baptême , quoiqu'ils n'aient jamais entendu parler do Dieu. Il y a donc des cas où l'on peut être sauve sans croire on Dion , et ces cas ont lieu , soit dans l'enfanro , soit dans la démence , quand l'esprit humain est incapable des opérations nécessaires pour reconnaître la Divinité. Toute la différence que je trouve ici entre vous et moi , est que vous prclendoz que les enfants ont à sept ans cette capacité , et que je ne la leut accorde pas même à quinze. Que j'aie tort ou raison , il ne s'ai^it pas ici d'un article de foi , mais d'une simple observation d'histoire naturelle.

Par le même principe , il est clair que tel homme , parvenu jusqu'à la vieillesse sans croire en Dieu, ne sera pas pour cola privé de sa présence dans l'autre vie, si son aveuglement n'a pas été volontaire; etje dis qu'il ne l'est pas toujours. Vous en convenez pour les insensés qu'une maladie prive de leurs facultés spirituelles, mais

* [Vab. On dit à Vun qu'iljaut honorer Mahomet, et il dilqu^il houor* Mahomet; on dit à Vautre qu'il faut honorer la l'ierge, et il dit '/u'if houorela f'ierge. Chacun des deux aurait failce qu'a fait Vautre , s'ils se fussent trouves transposés. Peut-on partir de deux sentiments ai tem • lilahles pour,,..]

' PuTxnQiK, Traite de V.4mour, tratl. d'Aniyot. C'est ."insi ([ne coninicn«;ait dalionl la tiast'itie de Mi'nalippr , mais les rlameiirs du peiiplp d'Atlnncs foicii'cii! Kuripiile .1 change"" ei. lommcnoiMneut.

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