LIVRE IV
mort. J aurais, H la vérité, l'embarras de me demander où est l'homme, quand tout ce qu'il avait de sensible est détruit. Celle .|ti<^-iion n'est plus une difficulté pour moi, sitôt que j'ai reconnu il (i\ substances. Il est très-simple que , durant ma vie corporelle, apercevant rien que par mes sens, ce qui ne leur est point ioumis m'échappe. Qii-iiid l'union du corps et de l'âme est rompue , je conçois que l'un peut se dissoudre , et l'autre se conserrer. Pourquoi la destruction de l'un entrainerait-elle la destruction de l'autre ? Au contraire , étant de natures si différentes , ils étaient , par leur union , dans un état violent ; et quand cette union cesse , ils rentrent tous deux dans leur état naturel : la substance active et vivante regagne toute la force qu'elle employait à mouvoir la substance passive et morte. Hélas ! je le sens trop'par mes vices , l'homme ne vit qu'à moitié durant sa vie , et la vie de l'âme ne commence qu'à la mort du corpS;,,.^'
Mais quelle est cette vie? et l'âme est-elle immortelle par sa nature ? Je l'ignore. Mon entendement borné ne conçoit rien sans bornes; tout ce qu'on appelle infini m'échappe. Que puis-je nier, affirmer? quels raisonnements puis-je faire sur ce que je ne puis concevoir? Je crois que l'âme survit au corps assez pour le maintien de l'ordre : qui sait si c'est assez pour durer toujours? Toutefois je connais comment le corps s'use et se détruit par la division des parties : mais je ne puis concevoir une destruction pareille de l'être pensant; et n'imaginant point comment il peut mourir, je présume qu'il ne meurt pas. Puisque cette présomption me console et n'a rien de déraisonnable , pourquoi rraindrais-je de m'y livrer?
Je sens mon âme , je la connais par le sentiment et par la pensée ; je sais qu'elle est , sans savoir quelle est son essence ; je ne puis raisonner sur des idées que je n'ai pas. Ce que je sais bien, c'est que l'identité du moi ne se prolonge que par la mémoire, et que , pour être le même en effet , il faut que je me souvienne d'avoir été. Or je ne saurais me rappeler , après ma mort , ce que j*ai été durant ma vie , que je ne me rappelle aussi ce que j'ai^nti , par consiViuent ce que j'ai fait ; et je ne doute point que ce souvenir ne fasse un jour la félicité des Viom et le tourment des méchants. Ici-bas, mille passions ardentes absorbent le sentiment interne , et donnent le change au.\ remords. Les humiliations , les disgrâces qu'attire l'exercice des vertus , empêchent d'en sentir
tous les chnrmcs. Mais quand , délivrés des illusions que nou» (ont le corps et les sens , nous jouirons de la contemplation de l'Être suprême et des vérités éternelles dont il est la source; quand la beauté de l'ordre frappera toutes les puissances de notre àme , et que nous serons uniquement occupés à comparer ce que nous avons fait avec ce que nous avons dû faire , c'est alors que la voix de la conscience reprendra sa force et son empire ; c'est alors que la volupté pure qui naît du contentement de soi-même, et le regret amer de s'être avili , distingueront par des sentiments inépuisables le sort que chacun se sera préparé. Ne me demandez point , ô mon bon ami, s'il y aura d'autres sources de bonheur et de peines ; je l'ignore; et c'est assez de celle que j'imagine pour me consoler de cette vie , et m'en faire espérer une autre. Je ne dis point que les bons seront récompensés ; car quel autre bien peut attendre un être excellent, que d'exister selon la nature? mviis je d is qu'ils seront heureux , parce que leur auteur , l'auteur de toute justice, les ayant faits sensibles, ne les a pas faits pour souffrir; et que, n'ayant point abusé de leur liberté sur la terre, ils n'ont pas trompé leur destination par leur faute : ils ont souffert pourtant dans cette vie , ils seront donc dédommagés dans une auti-e. Ce sentiment est moins fondé sur le mérite de l'homme que sur la notion de bonté qui me semble inséparable de l'essence divine. Je ne fais que supposer les lois de Tordre observées, et Dieu constant à lui-même'.
Ne me demandez pas non plus si les tourments des méchants seront éternels, et s'il est de la bonté de l'auteur de leur être de les condamner à souffrir toujours ; je l'ignore encore , et n'ai point la vaine curiosité d'éclaircir des questions inutiles. Que m'importe ce que deviendront les méchants ? Je prends peu d'intérêt à leur sort. Toutefois j'ai peine à croire qu'ils soient condamnés à des tourments sans fin. Si la suprême Justice se venge , elle se venge dès cette vie. Vous et vos erreurs, 6 nations , êtes ses ministres. Elle emploie les maux que vous vous faites à punir les crimes qui les ont attirés. C'est dans vos cœurs insatiables , rongés d'o(» vie , d'avarice et d'ambition , qu'au sein de vos fausses prosi)érilés les passions vengeresses punissent vos forfaits. Qu'est-il be-
Non par noiw , non pan pour non», .Srlpncnr, Mal.» pour ton nom , mais pour ton propre lionnoiir.
O Dieu , fais-nons revivre I (•**• "*• 1