LIVRE IV
soin d'aller chercher l'enfer dans l'autre vie ? il esl dès celle-ci dans le cœur des méchants.
Où finissent nos besoins périssables , où cessent nos désirs intenses , doivent cesser aussi nos passions et nos crimes. De quelle perversité de purs esprits seraient-ils susceptibles ? N'ayant besoin de rien , pourquoi seraient-ils méchants ? Si, destitués de nos sens grossiers , tout leur bonheur est dans la contemplation des êtres , Us ne sauraient vouloir que le bien ; et quiconque cesse d'être méchant peul-il être à jamais misérable? Voilà ce que j'ai du penchant à croire , sans prendre peine à me décider là-dessus. 0 être clément et bon ! quels que soient tes décrets , je les adore : si tu punis éternellement les méchants , j'anéantis ma faible raison devant ta justice ; mais si les remords de ces infortunés doivent s'éteindre avec le temps , si leurs maux doivent finir , et si la même paix nous attend tous également un jour, je t'en loue. Le méchant n'esl-il pas mon frère? Combien de fois j'ai été tenté de lui ressembler ! Que , délivré de sa misère , il perde aussi la malignité qui l'accompagne ; qu'il soit heureux ainsi que moi : loin d'exciter ma jalousie, son bonheur ne fera qu'ajouter au mien.
C'est ainsi que , contemplant Dieu dans ses œuvres , et l'étudiant par ceux de ses attributs qu'il m'importait de connaître , Je suis parvenu à étendre et augmenter par degrés l'idée , d'abord imparfaite et bornée , que je me faisais de cet être immense. Mais si cette idée est devenue plus noble et plus grande , elle est f «Msi moins proportionnée à la raison humaine. A mesure que ; Rapproche en esprit de l'éternelle lumière, son éclat m'éblouit , ' me trouble, et je suis forcé d'abandonner toutes les notions tertres qui m'aidaient à l'imaginer. Dieu n'est plus corporel et i>iblc ; la suprême intelligence qui régit le monde n'est plus le •iide même : j'élève et fatigue en vain mon esprit à concevoir 1 essence inconcevable. Quand je pense que c'est elle qui donne vie et l'activité à la substance vivante et active qui régit les |)s animés ; quand j'entends dire que mon àme est spirituelle ]ue Dieu est un esprit, je m'indigne contre cet avilissement de ■ " divine; comme si Dieu et mon àme étaient de même ' !• : lommesi Dieu n'était pas le seul être absolu , le seulvni- Mt actif, sentant, pensant, voulant par lui-même, et duquel li tenons la pensée , le sentiment , l'activité, la volonté , la li- 'té, l'être! Nous ne sommes libres que parce qu'il veut que
nous le soyons , et sa substance inexplicable est à nos âmes ce que nos âmes sont à nos corps. S'il a créé la matière , les corps ,• les esprits , le monde , je n'en sais rien. L'idée de création me confond et passe ma portée ; je la crois autant que je la puis concevoir : mais je sais qu'il a formé l'univers et tout ce qui existe, qu'il a tout fait, tout ordonné. Dieu est éternel, sans doute; mais mon esprit peut-il embrasser l'idée de l'éternité ? Pourquoi me payer de mots sans idée? Ce que je conçois, c'est qu'il est av.uit les choses, qu'il sera teint qu'elles subsisteront, et qu'il serait même au delà , si tout devait finir un jour. Qu'un être que je ne conçois pas donne l'existence à d'autres êtres , cela n'est qu'obscur et incompréhensible ; mais que l'être et le néant se convertissent d'eux-mêmes l'un dans l'autre , c'est une contradiction palpable , c'est une claire absurdité.
Dieu est intelligent ; mais comment l'est-il ? L'homme est intelligent quand il raisonne , et la suprême intelligence n'a pas besoin de raisonner; il n'y a pour elle ni prémisses ni conséquences, il n'y a pas même rie proposition ; elle est purement intuitive , elle voit également tout ce qui est et tout ce qui peut être ; toutes les vérités ne sont pour elle qu'une seule idée, comme tous les li<ni\ un seul point, et tous les temps un seul moment. La puissmu o humaine agit par des moyens, la puissance divine agit par oil<'même.Dieu peutparcequ'ilveut; sa volonté fait son pouvoir. Dieu est bon, rien n'est plus manifeste : mais la bonté de liioninio est l'amour de ses semblables , et la bonté de Dieu est lamonr de l'ordre ; car c'est par l'ordre qu'il maintient ce qui existe , et lie chaque partie avec le tout. Dieu est juste , j'en suis conv;iiiirn, c'est une suite de s;i bonté : l'injustice des hommes e.st leur œuvre , et non pas la sienne : le désordre moral , qni dépose contre la Providence aux yeux des philosophes , ne fait que la démontrer aux miens. Mais la justice de l'homme est de rendre à chacun rc qui lui appartient; et la justice de Dieu , de demai\tler compte à chacun de ce qui! lui a donné.
Que si je viens à découvrir sucressiveraenl ces attributs dont je n'ai nulle idée absolue, c'est par des conséquences forcées» c'est par le bon usage de ma raison : mais je les affirme sans loi comprendre , et , dans le fond , c'est n'affirmer rien. J'ai beau mf' dire , Dieu est ainsi , je le sens , je me le prouve , je n'en conçoi» pas mieux comment Dieu peut être ainsi.