‹ Émile (volume 2)Chapitre 133 sur 240 · LIVRE rV. lil · texte numérisé non relu

LIVRE rV. lil

■"oui nous est indifférent , disent-ils , hors noire intérêt : et , tout ; contraire , les douceurs de l'amitié , de l'humanité , nous con- Icnt dans nos peines ; et , même dans nos plaisirs , nous serions >p seuls, trop misérables, si nous n'avions avec qui les partar. S'il n'y a rien de moral dans le cœur de l'homme, d'où lui • nnent donc ces transports d'admiration pour les actes héroi- ;e>, ces ravissements d'amour pour les grandes àraes? Cet ennusiâsmc de la vertu, quel rapport a-t-il avec notre intérêt ivé ? Pourquoi voudrais-je être Caton qui déchire ses entrailles, itôt que César triomphant ? Otez de nos cœurs cet amour du lU, vous otez tout le charme de la vie. Celui dont les viles pasms ont étouffé dans son àme étroite ces sentiments délicieux; lui qui , à force de se concentrer au dedans de lui , vient à bout n'aimer que lui-même , n'a plus de transports , son cœur glaco palpite plus de joie, un doux attendrissement n'humecte jamais > yeux, il ne jouit plus de rien ; le malheureux ne sent plus, ne :! plus; il est déjà mort.

Mais , quel que soit le nombre des méchants sur la terre , il est Il de ces âmes cadavéreuses devenues insensibles, hors leur inrél , à tout ce qui est juste et bon. L'iniquité ne plait qu'autant l'on en profite; dans tout le reste on veut que l'innocent soit otégé. Voit-on dans une rue ou sur un chemin quelque acte de lolence et d'injustice, à l'instant an mouvement de colère et indignation s'élève au Fond du cœur, et nous porte à prendre la fcnsp de l'opprimé : mais un devoir plus puissiint nous retient , : les lois nous ôtent le droit de protéger l'innocence. Au contraire , si quelque acte de clémence ou de générosité frappe nos ■ ux , quelle admiration, quel amour il nous inspire ! Qui est-ce ii ne se dii pas , J'en voudrais avoir fait autant ? 11 nous importe I rement fort peu qu'un homme ait été méchant ou juste il y a MX mille ans ; et cependant le même intérêt nous affecte dans ■ i> ancienne, que si tout cela s'était passé de nos jours. Que '. i moi les crimes de Catilina .' ai-je peur d'être sa victime .' lurquoi donc ai-je de lui la même horreur que s'il était mon ■iitemporain .' Nous ne haïssons pas seulement les méchants irce qu'ils nous nuisent, mais parce qu'ils sont méchants. Noniilement nous voulons être heureux , nous voulons aussi le bon- •nr d'autrui ;et quand ce bonheur ne coûte rien au nôtre, il l'angif^nte. Knnn l'on a , malgré soi, pitié des infortunés; quand on

est témoin de leur mal, on en souffre. Les plus pervers ne sauraient perdre tout à fait ce penchant ; souvent il les met en contraaiction avec eux-mêmes. Le voleur qui dépouille les passants couvre encore la nudité du pauvre ; et le plus féroce assassin soutient un homme tombant en défaillance.

On parle du cri des remords , qui punit en secret des crimes cachés, et les met si souvent en évidence. Hélas ! qui de nous n'entendit jamais cette importune voix? On parle par expérience; et l'on voudrait étouffer ce sentiment tyrannique qui nous donne tant de tourment. Obéissons à la nature , nous connaîtrons avec quelle douceur elle règne , et quel charme on trouve, après l'avoir écoutée , à se rendre un bon témoignage de soi. Le méchant se craint et se fuit ; il s'égaye en se jetant hors de lui-même; il tourne autour de lui des yeux inquiets, et cherche un objet qui l'amuse ; sans la satire amère , sans la raillerie insultante , il serait toujours triste ; le ris moqueur est son seul plaisir. Au contraire , la sérénité du juste est intérieure ; son ris n'est point de malignité, mais de joie : il en porte la source en lui-même ; il est aussi gai seul qu'au milieu d'un cercle ; il ne tire pas son contentement de ceux qui l'approchent , il le leur communique.

Jetez les yeux sur toutes les nations du inonde , parcourez toutes les histoires : parmi tant de cultes inhumains et bizarres , parmi cette prodigieuse diversité de mœurs et de caractères, vous trouverez partout les mêmes idées de justice et d'honnêteté , parlout les mêmes principes de morale , partout les mêmes notions du bien et du mal. L'ancien paganisme enfanta des dieiLv abominables , qu'on eût punis ici-bas comme des scélérats , et qui n'offraient pour tableau du bonheur suprême que des forfaits a commettre et des passions h contenter. Mais le vice , armé d'une autorité sacrée , descendait en vain du séjour éternel , l'instinct niorai le repoussait du cœur des humains. En célébrant les débauches de Jupiter, on admirait la continence de Xénocrate ; la chaste Lucrèce adorait l'impudique Vénus ; l'intrépide Romain saciitiail à la Peur ; il invocjuait ie dieu qui mutila son père, et mourait s;ms murmure de la mairi du sien. Les plus méprisables divinités furent servies par les plua grands hommes. La sainte voix Je la nature, plus forte que celle des dieux, se faisait respecter *ur la terre , et semblait reléguer dans le ciel le crime avec les coupables.

Il est donc au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos

- et celles d' autrui comme bonnes ou mauvaises ; et c'est à ripe que je donne le nom de conscience.

- a ce mol j'entends s'élever de toutes paris la clameur des .lus sages : Erreurs de l'enfance, préjugés de l'éducation!

s'ecrient-ils tous de concert. Il n'y a rien dans l'esprit humain que ce qui s'y introduit par lexpérience, et nous ne jugeons d'aucune cliose que sur des idées acquises. IL» font plus ; cet accord évident et uuiversel de toutes les nations, ils l'osent rejeter; el, contre l'éclatante uniformité du jugeaient des hommes, ils vont cl. : /slcs ténèbres quelque exemple obscur, et connu d'eux

j„ c si tous les penchants de la nature étaient anéantis par

la tlvpra vallon d un peuple , el que , sitôt qu'il est des monstres , l'esiKcc ne fut plus rien. Mais que ser\entau sceptique Montaigne les tourments qu'il se donne pour déterrer en un coin du monde une coutume opposée aux notions de la justice.' Que lui sert de donner aux plus suspects voyageurs l'autorité qu'il refuse aux écrivains les plus célèbres? Quelques usages incertains et bizarre.*, fondés sur des causes locales qui nous sont inconnues, délruirontils l'induction générale tirée du concours de tous les peuples, op- [wsés en tout le reste , et d'accord sur ce seul point ? 0 Montaigne, toi qui le piques de franchise et de vérité, sois sincère el vrai , si un philosophe peut Vétre, et dis-moi s'il est quelque pays sur la terre où ce soit un crime de garder sa foi , d'être clément , bienfaisant, généreux ; où l'homme de bien soit méprisable , et lé perlide honoré.

Cliacun, dit-ou, t.j.i^.^i..i <iu bien puLlic (lour sou intérêt. Maid\jii vient donc que le juste y concourt à son préjudice ? Qu'est-ce qu'aller a la mort i>our son ialérél? Sans doute nul n'agit que pour son bien , mais , s'il n'est un bien moral dont il faut tenir compte , ou n'expliquera jamais par rintérèl propre que les actions des méchants : il p>t mcinc à croiro «luon ne tentera point d'aller plu* join. ( .10 que celle où l'on

•erait I ;-.- -- i l'on ne pourrait se

tirer d'affaire qu'eu leur conlrouvanl des intentions basses et des motifs sans vertu ; où l'on serait forcé d'avilir Socrale el Je calomnier Hégulus. Si jamais de pareilles doclriues pouvaient germer parmi nous , la voix de la nature , ainsi que celle de la .«^son , s'é-

lèveraient incessainiuent contre elles , et ne laisseraient jamais à un seul de leurs partisans l'excuse de l'être de bonne foi.

Mon dessein n'est pas d'entrer ici dans des discussions métaphysiques qui passent ma portée et la vôtre , et qui , dans le fond, ne mènent à rien. Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas philosopher avec vous , mais vous aider à consulter votre cœur. Quand tous les |)hilosophes du monde prouveraient que j'ai tort, si vous sentez que j'ai raison , je n'en veux pas davantage.

Il ne faut pour cela que vous faire distinguer nos idées acquises de nos sentiments naturels ; car nous sentons nécessairement avant de connaître ; et comme nous n'apprenons point à vouloir notre bien et à fuir notre mal , mais que nous tenons cette volonté de la nature , de même l'amour du bon et la haine du mauvais nous sont aussi naturels que l'amour de nous-mêmes. Les actes de la conscience ne sont pas des jugements , mais des sentiments : quoique toutes nos idées nous viennent du dehors , les sentiments qui les apprécient sont au dedans de nous , et c'est par eux seuls que nous connaissons la convenance ou disconvenancc qui existe entre nous et les choses que nous devons rechercher ou fuir.

Exister pour nous , c'est sentir ; notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence, et nous avons eu des sentiments avant des idées '. Quelle que soit la cause de notre être, elle a pourvu à notre conservation en nous donnant des sentiments convenables à notre nature ; et l'on ne saurait nier qu'au moins ceux-là ne soient innés. Ces sentiments , quant à l'individu , sont l'amour de soi , la crainte de la douleur, l'horreur de la mort , le désir du bien-être. Mais si , comme on n'en peut douter, l'homme est sociable par sa nature , ou du moins fait pour le devenir, il ne peut l'être que par d'autres sentiments innés, relatifs à son espèce ; car, à ne considérer que le besoin physique, il doit certainement disperser les hommes au lieu de les rapprocher. Or c'est du système moral forme par ce double rapport à soi-même et à ses

' A certains égards les idées sont des sentiments, et les senliincnts sont, des idées. Los deux noms conviennent à toute iHîrception ((ui nous occupfi et de son objet, et de iious-uicnies qui en souiuies affoclés : il n'y a que l'ordre de cette affection qui détermine le nom qui lui convient. Lors»iue, premièrement occupés del'olijet, nous ne pensons .\ nous que par réflexion, c'est une idée; au contraire, (piand l'iuipressiou reijue excite notre première attention et que nous ne j>ensons que par réflexion à l'objet qui la cause, c'est un scntimeiif.

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