LIVRE IV
Wiïiblablesqiie nail rirapulsi)n de la conscience. Connaître le bien , ce n'est pas l'aimer ; l'homme n'en a pas la connaissance innée : mais sitôt que sa raison le lui fait connaître , sa conscience le porto i l'aimer; c'est ce sentiment qui est inné.
Je ne crois donc pas, mon ami, qu'il soit impossible d'expliquer par des conséquences de notre nature le principe immédiat de la conscience , indépendant de la raison même. Et quand cela sérail impossible , encore ne serait-il pas nécessaire : car , puisque ceux qui nien* ce principe admis et reconnu par tout le genre humain ne prouvent point qu'il n'existe pas , mais se contentent de l'aflirmer; quand nous affirmons qu'il existe, nous sommes tout aussi bien fondés qu'eux , et nous avons de plus le témoignage intérieur, et ta voix de la conscience qui dépose pour elle-même. Si les premières lueurs du jugement nous éblouissent et confondent d'aboni les objets à nos regards , attendons que nos faibles yeux se rouvrent , se raffermissent ; et bientôt nous re verrons ces mêmes objets aux lumières de la raison , tels que nous les montrait d'abord la nature : ou plutôt soyons plus simples et moins vains ; bornonsnous aux premiers sentiments que nous trouvons eu nous-mêmes, puisque c'est toujours à eux que l'élude nous ramène quand elle ne nous a point égarés.
Conscience ! conscience ! instinct divin , immortelle et céleste voix ; guide assuré d'un être ignorant et borné , mais intelligent et libre; juge infaillible du bien et du mal , qui rends l'homme semblable à Dieu ! c'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions; sans loi je ne sens rien en moi qui m'élève audessus des bêtes , que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en «rreurs, à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe.
Grâces au ciel , nous voilà délivrés de tout cet effrayant appa • reil de philosophie : nous pouvons être hommes sans être savants: dispensés de consumer notre vie à l'étude de la morale , nous avons Inoindres frais un guide plus assuré dans ce dédale immense de i Opinions humaines. Mais ce n'est pas assez que ce guide existe , fl faut savoir le reconnaître et le suivre. S'il parle à tous !es cœurs , pourquoi donc y en a-t-il si peu qui l'entendent ? Eh ! c'est qu'il nous parle la langue de la nature , que tout nous a fait oublier. La eoDscience est timide , elle aime la retraite et la paix ; le monde cl le bruit l'épouvantent : les préjugés dont on ia fait naître sont se»
plus cruels ennemis; elle fuit ou se tait devant eux; leur voix bruyante étouffe la sienne , et l'empêche de se faire entendre; le fanatisme ose la contrefaire, et dicter le crime en son nom. Elle se rebute enfin à force d'être éconduile; elle ne nous parle plus , elle ne nous répond plus ; et, après de si longs mépris pour elle, il en coûte autant de la rappeler qu'il en coûta de la bannir.
Combien de fois je mesuis lassé, dans mes recherches, de la froideur que je sentais en moi! Combien de fois la tristesse et l'ennui, versant leur poison sur mes premières méditations , me les rendirent insupportables ! Mon cœur aride ne donnait qu'un zèle languissant et tiède à l'amour de la vérité. Je médisais : Pourquoi me tour- Itmentcr à chercher ce qui n'est pas.' le bien moral n'est qu'une chimère ; il n'y a rien de bon que les plaisirs des sens. 0 quand on a une fois perdu le goût des plaisirs de l'àme , qu'il est difficile de le reprendie ! Qu'il est plus difficile encore de le prendre quanl ou ne l'a jamais eu ! S'il existait un homme assez misérable pour n'avoir rien fait en toute sa vie dont le souvenir le rendit content de lui-même et bien aise d'avoir vécu , cet homme serait incapable de jamais se connaître ; et , faute de sentir quelle bonté convient à sa nature, il resterait méchant par force, et serait éternellement malheureux. Mais croyez-vous qu'il y ait sur la terre entière un seul homme assez dépravé pour n'avoir jamais livré son cœur à la tentation de bien faire ? Cette tentation est si naturelle et si douce , qu'il est impossible de lui résister toujours ; et le souvenir du plaisir qu'elle a produit une fois suffit pour la rappeler sans cesse. Malheureusement elle est d'abord pénible à satisfaire ; on a mille raisons pour se refuser au penchant de son cœur ; la fausse prudence le resserre dans les bornes du moi humain ; il faut mille efforts de courage pour oser les franchir. Se plaire à bien faire est le prix d'avoir liien fait, et ce prix ne s'obtient qu'après l'avoir mérité. Rien n'est plus aimable que la vertu ; mais il faut en jouir pour la trouver telle. Quand on la veut embrasser, semblable au Protée de la fable , elle prend d'abord mille formes effrayantes , et no se montre cnfii» sous la sienne (ju'à ceux qui n'ont point lâché prise.
Combattu sans cesse par mes sentiments naturels qui parlaient pour rinlérct commun , et par ma raison qui rapportait tout à moi, j'aurais llotté toute ma vie dans cette continuelle alternative, faisant le mai , aimant le bien , et toujours cunlrairc à mot-méiiu', si de nouvelios lumièr-js n'eussent éclaire mon cœur, si la vérité,