‹ Émile (volume 2)Chapitre 135 sur 240 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

qui fixa mes opinions, n'eût encore assuré ma condnite et ne m'eut

"lis d'accord avec moi. On a beau vouloir établir la vertu i)nr

raison seule , quelle solide base peut-on lui donner? La vertu.

-.^nt-ils , est l'amour de l'ordre. Mais cet amour peut-il donc et

it-iU'emporter en moi sur celui démon bien-être? Qu'ils me

rinent une raison claire et suffisante pour le préférer. Dans le

•1(1 leur prétendu principe est un pur jeu de mots; car je dis

-si , moi , que le vice est l'amour de l'ordre , pris dans un sens

forent. Il y a quelque ordre moral partout où il y a sentiment

intelligence. La différence est que le bon s'ordonne par rapport

i tout, et que le méchant ordonne letout pa ■ rapport à lui. Celui-ci

fait le centre de toutes choses ; l'autre mesure son rayon et se

nt à la circonférence. Alors il est ordonné par rapport au cen-

commun , qui est Dieu, et par rapport à tous les cercles con-

:itriques, qui sont les créatures. Si la Divinité n'est pas , il n'y

. jue le méchant qui raisonne ; le bon n'est qu'un insensé.

O mon enfant ! puissiez-vous sentir un jour de quel poids on est so<ilaeé , quand , après avoir épuisé la vanité des opinions humaines et goûté l'amertume des passions, on trouve enfin si prés 4e soi la route de la sagesse, le prix des travaux de celle vie, et la source du bonheur dont on a désespéré 1 Tous les devoirs de la loi naturelle, presque effacés de mon cœur par riîijustice dea hommes, s'y retracent au nom de l'étemelle justice , qui me les impose et qui me les voit remplir. Je ne sens plus en moi que l'oavrajîe et l'instrument du grand Être qui veut le bien , qui le fait, qui fera le mien par le concours de mes volontés aux siennes, et par le bon usage de ma liberté : j'acquiesce à l'ordre qu'il établit , sûr de jouir moi-même un jour de cet ordre et d'y trouver ma félicité ; car quelle félicité plus douce que de se sentir ordonné dans un système où tout est bien? Kn proie à la douleur, je la supporte avec patience, en songeant qu'elle est passagère , et qu'elle vient d'un corps qui n'est point ;i moi. Si je fais une bonne action sans témoin , je sais qu'elle est vue , et je prends acte pour l'autre vie de ma conduite en celle-ci. En souffrant une injustice , ie me dis : L'Être juste qui régit tout saura bien nfen dédommager : les besoins de mon corp» , les misères de ma vie , me rend' ' ')rt plus supportable. Ce seront autant de lien>)

d«' ;;v quand il faudra tout quitter.

Pourquoi mon âme est>eUe soumise à mes sens» et enchaînée a

ce corps qui l'asservit et la gène? Je n'en sais rien ; suis-je entré dans les décrets de Dieu ? Mais je puis , sans témérité , former de modestes conjectures. Je me dis : Si l'esprit de l'homme fût reste libre et pur, quel mérite aurait-il d'aimer et suivre l'ordre qu'il verrait établi, et qu'il n'aurait nul intérêt à troubler .= Il serait heureux , il est vrai ; mais il manquerait à son bonheur le degré le plus sublime, la gloire de la vertu et le bon témoignage de soi ; il ne serait que comme les anges , et sans doute l'horamo vertueux sera plus qu'eux. Unie à un corps mortel par des liens non moins puissants qu'incompréhensibles , le soin de la conservation de ce corps excite l'àrae à rapporter tout à lui, et lui donne un intérêt contraire à l'ordre général , qu'elle est pourtant capable de voir et d'aimer ; c'est alors que le bon usage de sa liberté devient à la fois le mérite et la récompense, et qu'elle se prépare un bonheur inaltérable , en combattant ses passions terrestres et se maititenant dans sa première volonté.

Que si même, dans l'élat d'abaissement où nous sommes durant cette vie , tous nos premiers penchants sont légitimes , si tous nos vices nous viennent de nous, pourquoi nous plaignonsnous d'être subjugués par eux? pourquoi reprochons-nous à l'Auteur des choses les maux que nous nous faisons, et les ennemis que nous armons contre nous-mêmes ? Ah ! ne gâtons point l'homme; il sera toujours bon sans peine, et toujours heureux sans remords . Les coupables qui se disent forcés au crime sont aussi menteur* que méchants : comment ne voient-ils point que la faiblesse dont ils se plaignent est leur propre ouvrage ; que leur première dé pravalion vient de leur volonté ; qu'à force de vouloir céder à leurs tentations, ils leur cèdent enfin malgré eux et les rendent irrésistibles.' Sans doute II ne dépend plus d'eux de n'être pas méchants et faibles, mais il dépendit d'eux de ne le pas devenir. Oh ! que nous resterions aisément maîtres de nous et de nos passions, même durant cette vie , si , lorsque nos habitudes ne sont point encore acquises , lorsque noire esprit commence à s'ouvrir, nous savions l'occuper des objets qu'il doit connaître, pour apprd cier ceux qu'il ne connaît pas; si nous voulions sincèrement noua éclairer, non pour briller aux yeux des autres, mais pour être bons et sages selon notre nature , pour nous rendre heureux en pratiquant nos devoirs ! Celle élude nous parait ennuyeuse et pénible, parce que nous n'y songeons que déjà corro.npns par '«-'

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