‹ Émile (volume 2)Chapitre 142 sur 240 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

faite au liasaid n'en rend pas raccomplissetnenl impossible, cet accomplissement , quand il a lieu , ne prouve rien à la rigueur pour celui qui l'a prédit.

Voyez donc à quoi se réduisent vos prétendues preuves surnaturelles, vos miracles, vos prophéties. A croire tout cela sur la foi d'autrui, et à soumettre à l'aulorité des hommes l'autorité de Dieu priant à ma raison. Si les vérités éternelles que mon esprit conçoit pouvaient souffrir quelque atteinte , il n'y aurait plus pour moi nulle espèce de certitude; et, loin d'être sur que vous me parlez de la part de Dieu , je ne serais pas même assuré qu'il existe.

Voilà bien des difficultés, mon enfant, et ce n'est pas tout. Parmi tant de religions diverses qui se proscrivent et s'excluent niuluellemenl , une seule est la bonne, si tant est qu'une le -soit. Pour la reconnaître, il ne suffit pas d'en examiner une, il faut les examiner toutes ; et , dans quelque matière que ce soit , on ne doit point condamner sans entendre ' ; il faut comparer les objections aux preuves ; il faut savoir ce que chacun oppose aux autres, et ce qu'il leur répond. Plus un .sentiment nous parait démontré, plus nous devons chercher sur quoi tant d'hommes se fondent pour ne pas le trouver tel. Il faudrait être bien simple pour croire qu'il suffit d'entendre les docteurs de son parti, pour s'ins- Iruire des raisons du parti contraire. Où sont les théologiens qui «e piquent de bonne foi ? où sont ceux qui, pour réfuter les raisons de leurs adversaires, ne commencent pas par les affaiblir? Chacun brille dans son parti ; mais tel au milieu des siens est tout fier de •es preuves, qui ferait un fort sot personnage avec ces mêmes preuws parmi des gens d'un autre parti. Voulez vous vous instruire ilins les livres ; quelle érudition il faut acquérir ! que de langues il faut apprendre ! que de bibliothèques il faut feuilleter ! quelle immense lecture il faut faire ! Qui me guidera dans le choix .' Dif-

» Pliitari^ue raf>(>orte que Iw stoTciciu, entre autres bizarres pradokcs , •OQtcnaienl que , d.iru un Jugetn-^nt contradictoire, il dtait inutile d'en- Imdrv les deux parties -. car, disaient-ils , ou le premier a prouvé «on dire . tm il ne la [ws prouvr*; «il la prouvé, tout est dit , et la partie adverse énlt être condamnée ; Vil ne l'a pas prouvé , il a tort . et doit être débouté. * prouve qun la uiéthode de tous crux qui admettent une révélation Ctdnsive n"*i.ml>le tx^.iucoup h crile de ces »ti>ici«»n«. .Sitôt que cliarini IK^nd avoir seul raiv^n , pour choisir entre tant d»- partis, il les faut toq» écouter . ou l'on r«t Injust»».

«01 s«. — Knu* ai

Gciicment trouvera-t-on dans un pays les meiHeurs livres du parti contraire, à plus forte raison ceux de tous les partis : quand on les trouverait , ils seraient bientôt réfutés. L'absent a toujours tort, et de mauvaises raisons dites avec assurance effacent aisément les bonnes exposées avec mépris. D'ailleurs souvent rien n'est plus trompeur que les livres, et ne rend moins fidèlement les sentiments de ceux qui les ont écrits. Quand vous avez voulu juger de la foi catholique sur le livre de Bossuet, vous vous êtes trouvé loin de compte après avoir vécu parmi nous. Vous avez vu que la doctrine avec laquelle on répond aux protestants n'est point celle qu'on enseigne au peuple , et que le livre de Bossuet ne ressemble guère aux instructions du prône *. Pour bien juger d'une religion , il ne faut pas l'étudier dans les livres de ses sectateurs , il faut aller l'apprendre chez eux ; cela est fort différent. Chacun a ses traditions, son sens, ses coutumes, ses préjugés, qui font l'esprit de sa croyance , et qu'il y faut joindre pour en juger.

Combien de grands peuples n'impriment point de livres et ne lisent pas les nôtres ! Comment jugeront-ils de nos opinions ? comment jugerons-nous des leurs? Nous les raillons, ils nous méprisent** ; et, si nos voyageurs les tournent en ridicule, il ne leur manque, pour nous le rendre, que de voyager parmi nous. Dans quel pays n'y a-t-il pas des gens sensés , des gens de bonne foi , d'honnêtes gens , amis de la vérité , qui , pour la professer, ne cherchent qu'à la connaître.' Cependant chacun la voit dans son culte , et trouve absurdes les cultes des autres nations : donc ces cultes étrangers ne sont pas si extravagants qu'ils nous semblent , ou la raison que nous trouvons dans les nôtres ne prouve rien.

Nous avons trois principales religions en Europe. L'une admet une seule révélation, l'autre en admet deux, l'autre en admet trois. Chacune déteste , maudit les deux autres , les accuse d'aveuglement, d'endurcissement, d'opiniâtreté, de mensonge. Quoi homme impartial osera juger entre elles , s'il n"a premièrement bien pesé leurs preuves, bien écoulé leurs raisons ? Celle qui n'ad-

• [Ce livre de Bossuet est l'Exposition de la doctrine de P Église catholique , réimprimée plus de vingt fois , et tradnitP dans tontes les langm's de l'Europe. La meilleure édition est celle de labW Lenucux, av«-c des note» et la version latine do l'abbé Fleury (1761, in-li).) Ac/e de M. Pftilain.

'* [Vab. ... mcpriscHt : ils ne savent pas nos misons, nous ne savons ptis les leurs, et...]

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