‹ Émile (volume 2)Chapitre 152 sur 240 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

parait réunir (MtaLtt& oonditions est la chasse. Si la chasse est jamais un plaiiiFînnocent , si jamais eUe est convenable à fiiomine, c'est à préseal qu'il y faut avoir recours. Élrniic a tout ce qu'il faut pour y réussir; il est robuste, adroit, patient, infatigable. lafaiiiiblement il prendra du goût pour cet exercice ; U y mettra toute l'ardeur de son âge ; il y perdra , du moins pour un temps, les dangereux penchants qui naissent de la mollesse. La chasse endurcit le cœur aussi bien que le corps ; dk accoutume au sang , à la cruauté. On a fait Diane ennemie de Pamour; et l'allégorie et très-juste : les langueurs de l'amour ne naissent que dans un doux repos; un violent exercice étouffe les sentiments tendres. Dans les bois , dans les lieux champêtres , l'amant, le chasseur, sont si diversement affectés, que sur les mêmes objets ils portent des images toutes différentes. Les ombrages frais, 5e5 ' > doux asiles du premier, ne sont pour l'autre que des

vi.«; ils, des remises; où l'un n'entend que chalumeaux,

que rossignols , que ramages , l'autre se ûgure les cors cl les cris des chiens ; l'un n'imagine que dryades et nymphes , l'autre que piqueurs, iLeutes et chevaux. Promenez- vous en campagne avec ces deux sortes d'hommes ; à la différence de leur langage , vous connaîtrez bientôt que la terre n'a pas pour eux un aspect semblable , et que le tour de leurs idées est aussi divers que le choix de leurs plaisirs.

Je comprends comment ces goûts se réunissent, et comment on trouve enfin du temps pour tout. Mais les passions de la jeunesse ne se partagent pas ainsi : dunnez-lui une seule occupation qu'elle aime, et tout le reste serabicnlôt oublié. La variété des désirs vient de celle des connaissances , et les premiers plaisirs qu'on connaît sont longtemps les seuls qu'on recherche. Je ne veux pas que toute la jeunesse d'Emile se passe à tuer des bétcs , et je ne prcleods pas même justifier en tout cette féroce passion ; il me suffit qu'elle serve assez à suspendre une passion plus dangereuse \x>ar IK faire écouter de sang-froid parlant d'elle, et me donner le temps 4e la peindre sans l'exciter.

U est des époques (bns la vie humai le qui sont faites |)Our n'étro junais oubliées. Telle est , pour Emile , celle de l'instruction dont je parte ; elle doit influer sur le reste de ses jwurs. Tachons donc delà i^ver dans sa mémoire en sorte qu'elle ne s en efface point. Une des erreurs de notre àgc e»t d'employer la raiâoo trop uue ,

comme siles hommes n'ctaîent qu'esprit. En négligeant la langue des signes qui parlent à l'imagination , l'on a perdu le plus énergique des langages. L'impression de la parole est toujours faible , et l'on parle au cœur par les yeux bien mieux que par les oreilles. En voulant tout donner au raisonnement, nous avons réduit en mots nos préceptes ; nous n'avons rien mis dans les actions. La seule raison n'est point active; elle retient quelquefois , rarement elle excite, et jamais elle n'a rien fait de grand. Toujours raisonner est la manie des petits esprits. Les âmes fortes ont bien un autre langage : c'est par ce langage qu'on persuade et qu'on fiiit agir.

J'observe que, dans les siècles modernes, les hommes n'ont plus do prise les uns sur les autres que par la force et par l'intérêt, au lieu que les anciens agissaient beaucoup par la persuasion, par les affections de l'àme , parce qu'ils ne négligeaient pas la langue des signes. Toutes les conventions se passaient avec solennité, pour les rendre plus inviolables : avant que la force fut établie , les dieux étaient les magistrats du genre humain ; c'est par devant eux que les particuliers faisaient leurs traités, leurs alliances , prononçaient leurs promesses; la face de la terre était le livre où s'en conservaient les archives. Des rochers, des arbres, des monceaux de pierres consacrés par ces actes , et rendus respectables aux hommes barbares, étaient les feuillets de ce livre, ouvert sans cesse à tous les yeux. Le puits du serment, le puits du vivant et voyant , le vieux chêne de Mambré , le monceau du témoin ; voila quelsétaicntlesmonuments grossiers, maisaugustes, de la sainteté des contrats ; nul n'eût osé d'une main sacrilège attenter à ces monuments, et la foi des hommes était plus assurée par la garantie de ces témoins muets , qu'elle ne l'est aujourd'hui par toute la vaine rigueur des lois.

Dans le gouvernement , l'auguste appareil de la puissance royale en imposait aux peuples. Des marques de dignité , un trône , un sceptre, une robe de pourpre , une couronne , un bandeau , étaient pour eux des choses sacrées. Ces signes respectés leur rendaient vénérable l'homme qu'ils en voyaient orné : sans soldats , sans menaces , sitôt qu'il parlait il était obéi. Maintenant qu'on affecte d'abolir ces signes' , qu'arrivc-t-il de oc mépris? Que la majesté

' Le clcrs«i romain les a Iri's-habilemcnt conserves , et , à son exemple . quelques rénuhlii|ues, entre autres celle de Venise. Aussi le gouvernement

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