LIVRE V
doit être à cet égard contraire à celui de la nôtre : l'opinion est le tombeau de la vertu prmi les hommes , et son trône parmi les femmes.
De la bonne constitution des mères dépend d'abord celle des enfants; du soin des femmes dépend la première éducation des hommes; des femmes dépendent encore leurs mœurs, leurs passions , leurs goùls , leurs plaisirs, leur bonheur même. Ainsi toute l'éducation des femmes doit être rclalive aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, se faire aimer et honorer d'eux , les élever jeunes, le» soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce : voilà les devoirs des femmes dans tous les» temps, et ce qu'on doit leur apprendre dès leur enfance. Tant qu'on ne remontera pas à ce principe, on s'écartera du but , et tous les préceptes qu'on leur donnera ne serviront de rien pour leur bonheur ni pour le nôtre.
Mais quoique toute femme veuille plaire aux hommes et doive le vouloir, il y a bien de la différence entre vouloir plaire à l'homme de mérite, à l'homme vraiment aimable, et vouloir plaire à ces petits agréables qui déshonorent leur sexe et celui (ju'ils imitent. Ni la nature ni la raison ne peuvent porter la femme à aimer «Inns les hommes ce qui lui ressemble , et ce n'est pas non plus en prenaiit leurs manières qu'elle doit chercher à s'en faire aimer.
Lors donc que,'quittant le ton modeste et posé de leur sexe, ^lles prennent les airs de ces étourdis , loin de suivre leur vocation , ■ os y renoncent ; elles s'ôlent à elles-mêmes les droits qu'elles
lisent usurper. Si nous étions autrement, disent-elles, nous ne
lirions point aux hommes. Elles mentent. II faut être folle pour mer les fous; le désir d'attirer ces gens-là montre le goût ùc
lie qui s'y livre. S'il n'y avait point d'hommes frivoles, elle se iiu'sserait d'en faire ; cl leurs frivolités sont bien plus son ouvrage que les siennes ne sont le leur. La femme qui aime les vrais hommes, et qui veut leur plaire, prend des moyens assortis à son dessein. La femme est coquette par état ;' mais sa coquetterie change de forme et flobjet selon ses vues : réglons ces vues sur celles de la nature, la femme aura l'éducation qui lui convient.
Les petites filles, presque en naissant, aiment la parure : non ' '>nlente8 d'élre jolies, elles veulent qu'on les trouve telles ; on voit dans leurs petits airs que ce soin les occupe déjà ; et à peine sont-el- Vsen élat d'enloiidre ce qu'on leur dit , «ju'onles gouverne en leur
parlant de ce qu'on pensera d'elles. Il s'en faut i)ien que le même motif très-indiscrètement proposé aux petits garçons n'ait sur eux le même empire. Pourvu qu'ils soient indépendants et qu'ils aient du plaisir, ilsse soucient fort peu de ce qu'on pourra penser d'eux. Ce n'est qu'à force de temps et de peine qu'on les assujettit à la mémo loi.
De quehi^ue part que vienne aux filles cette première leçon, elle est très-bonne. Puisque le corps nait pour ainsi dire avant l'àme , la première culture doit être celle du corps : cet ordre est commun aux deux sexes. Mais l'objet de cette culture est différent; dans l'un cet objet est le développement des forces, dans l'autre il est i^ celui des agréments : non que ces qualités doivent être exclusives dans cha(iuc sexe, l'ordre seulement est renversé ; il faut assez de force aux femmes pour faire tout ce qu'elles font avec grâce ; il faut assez d'adresse aux hommes pour faire tout ce qu'ils font avec facilité.
Parrextréme mollesse des femmes commence celle des hommes. Les femmes ne doivent pas être robustes comme eux, mais pour eux , pour que les hommes qui naîtront d'elles le soient aussi. En ceci les couvents , où les pensionnaires ont une nourriture grossière , mais beaucoup d'ébats , de courses , de jeux en plein air et dans les jardins, sont à préférer à la maison paternelle, où une Hlle , délicatement nourrie , toujours flattée ou tancée , toujours assise sous les yeux de sa mère dans une chambre bien close, n'ose se lever, ni marcher, ni parler , ni souffler, et n'a pas un moment de liberté pour jouer, sauter, courir, crier, se livrera la pétulance naturelle à son âge : toujours ou relâchement dangereux ou sévé- - rite mal entendue ; jamais rien selon la raison. Voilà comment on mine le corps et le ca'ur de la jeunesse.
Les filles de Sparte s'exerçaient , comme les garçons , aux jeux militaires , non pour aller à la guerre , mais pour porter un jour des enfants capables d'en soutenir les fatigues. Ce n'est pas là ce que j'approuve , il n'est point nécessaire , pour donner des soldats à rfttat , que les mères aient porté le mousquet et fait l'exercice à la prussienne ; mais je trouve qu'en général l'éducation grecque était très-bien entendue en cette partie. Les jeunes filles paraissaient souvent en public , non pas mêlées avec les garçons , mais rassemblées entre elles. 11 n'y avait presque pas une fête, pas \\n sacrifice , i)3s une cérémonie , où l'on ne vit des bandes de Hlles des prc-