‹ Émile (volume 2)Chapitre 18 sur 240 · I.IVRK · texte numérisé non relu

I.IVRK

les nourritures oi-diuaires où l'on ne regarde qu'au physiqoe, pourvTi que l'enfant vive et qu'il ne dépérisse point , le reste n'importe guère : mais ici, où l'éducation commence avec la vie , en naissant l'enfant est déjà disciple, non du gouverneur, mais de la nature. Le gouverneur ne fait qu'étudier sous ce premier maître, et empêcher que ses soins ne soient contrariés. Il veille le nourrisson , il l'observe , il le suit, il épie avec vigilance la première lueur de son faible entendement , comme aux approches du premier quartier les musulmans épient l'instant du lever de la lune.

Nous naissons capables d'apprendre, mais ne sachant rien, ne coonaissant rien. L'àme, enchaînée dans des organes imparfaits et demi-formés, n'a pas même le sentiment de sa propre existence. Les mouvements , les cris de l'enfant qui vient de naître , sont des effets purement mécaniques, dépourvus de connaissance et de volonté.

Supposons qu'un enfant eut à sa naissance la stature et la force d'un homme fait , qu'il sortit , pour ainsi dire , tout armé du sein de sa mère , comme Pallas sortit du cerveau de Jupiter ; cet homme enfant serait un parfait imbécile, un automate, une statue immobile et presque insensible : il ne verrait rien , il n'entendrait rien , il ne connaitrait personne , il ne saurait pas tourner les yeux vers ce qu'il aurait besoin de voir : non-seulement il n'apercevrait aucun objet hors de lui, il n'en rapporterait même aucun dans l'organe do sens qui le lui ferait apercevoir; les couleurs ne seraient point dans ses yeux , les sons ne seraient point dans ses oreilles , les corps qu'il toucherait ne seraient point sur le sien, il ne saurait pas même qu'il en a un : le contact de ses mains serait dans son cerveau; toutes ses sensations se réuniraient dans un seul point; il n'existerait que dans le commun sensorimn ; il n'aurait qu'une seule idée, savoir, celle du moi, à laquelle il rapporterait toutes ses sensations; et cette idée, ou plutôt ce sentiment, serait la seule chose qu'il aurait de plus qu'un enfant ordinaire.

Cet homme, formé tout à coup, ne saurait pas non plus se redresser sur ses pieds; il lui faudrait beaucoup de temps pour apprendre à s'y soutenir en équilibre ; peut-être n'en ferait-il pas même l'essai , et vous verriez ce grand corps fort et robuste rester en place comme une pierre , ou ramper et se traîner comme un jeune chien.

Il sentirait le malaise ries besoins san» les connaître, et sans

Jaiaginer aucun moyen d'y pourvoir. Il n'y a nulle inanacdiate communication entre les muscles de l'estomac et ceux des bras et des jambes, qui, même entouré d'aliments, lui fit faire un pas pouren approcher, ou étendre la main pour les saisir ; et comme son corp? aurait pris son accroissement , que ses membres seraient tout développés, qu'il n'aurait par conséquent ni les inquiétudes ni les mouvements continuels des enfanls, il pourrait mourir de faim avant de s'être mù pour chercher sa subsistance. Pour peu qu'on ait réfléchi sur l'ordre et le progrès de nos connaissances, on ne peut nier que tel ne fût à peu près l'état primitif d'ignorance et de stupidité naturel a l'homme avant qu'il eût rien appris de l'expérience ou de ses semblables.

On connaît donc ou l'on peut oonnaitrc le premier point d'où part chacun de nous pour arriver au degré commun de l'entendement ; mais qui est-ce qui connaît l'autre extrémité? Chacun avance plus ou moins selon son génie , son goût , ses besoins , ses talents, son zèle, et les occasions qu'il a de s'y livrer. Je ne sache pas qu'aucun philosophe ait encore été assez hardi pour dire : Voilà le terme où l'homme peut parvenir, et qu'il ne saurait passer. Nous ignorons ce que notre nature nous permet d'être ; nul de nous n'a mesuré la distance qui peut se trouver entre un homme et un autre homme. Quelle est l'àme basse que cette idée n'échauffa jamais , et (jui ne se dit pas quelquefois dans son orgueil : Combien j'en ai déjà passé ! combien j'en puis encore atteindre ! |)ourquoi mon égal irait-il plus loin que moi.'

Je le répète, l'éducation de l'homme commence à sa naissance; avant de parler, avant que d'entendre , il s'instruit déjà. L'expérience prévient les leçons; au moment qu'il connaît sa nourrice il a déjà beaucoup acquis. On serait surpris des connaissances de l'homme le plus grossier, si l'on suivait son progrès depuis le moment où il est né jusqu'à celui où il est parvenu. Si l'on partageait toute, la science humaine en deux parties , l'une commune à tous les hommes, l'autre particulière aux savants, celle-ci serait trèspetite en comparaison de l'autre. Mais nous ne songeons guère aux acquisitions générales , parce qu'elles se font sans qu'on y pense, et même avant l'âge de raison ; que d'ailleurs le savoir ne se fait remarquer que par ses différences, et que, comme dans les étjualions d'algèbre, les (juautités communes se comptent pour rien.

Lt-» animaux même acquièrent beaucoup. Us ont des sens , il

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laul qu'ils approniicut a en faire usage ; ils ont des besoins , il faut qu'ils apprennent à y pourvoir ; il faut qu'ils apprennent à manger, à marcher , à voler. Les quadrupèdes qui se tiennent sur leurs pit-ds des leur naissance ne savent pas marcher pour cela ; on voit leurs premiers pas que ce sont des essais mal assurés. Les serins iliappés de leurs cages ne savent point voler, parce qu'ils n'ont jamais volé. Tout est instruction pour les êtres animés et sensibles. Si les plantes avaient un mouvement progressif, il faudrait qu'elles eussent des sens et qu'elles acquissent des connaissances ; autrement les es|)éces périraient bientôt.

I^s premières sensations des enfants sont purement affectives ; ils n'aperçoiveu'. que le plaisir et la douleur. Ne pouvant ni marcher ni saisir , ils ont besoin de beaucoup de temps pour se former peu à peu les sensations représentatives qui leur montrent les objets hors d'eux-mêmes ; mais en attendant que ces objets tendent , s'éloignent pour ainsi dire de leurs yeux , et prennent ,>our eux des dimensions et des figures , le retour des sensations affectives commence à les soumettre à l'empire de l'habitude; 11 voit leurs yeux se tourner sans cesse vers la lumière , et, si iie leur vient décote, prendre insensiblement cette direction; en sorte qu'on doit avoir soin de leur opposer le visage au jour , de peur qu'ils ne deviennent louches ou ne s'accoutument à regarder de travers. Il faut aussi qu'ils s'habituent de bonne heure aux ténèbres ; autrement ils pleurent et crient sitôt qu'ils se trouvent 1 obscurité. La nourriture et le sommeil trop exactement mcsui es leur deviennent nécessaires au bout des mêmes intervalles ; et bientôt le désir ne vient plus du besoin, mais de l'habitude, ou plutôt l'habitude ajoute un nouveau besoin à celui de la nature : voila ce qu'il faut prévenir.

Li seule habitude qu'on doit laisser prendre à l'enfant est de lien rx)ntracter aucune ; qu'on ne le porte pas plus sur un bras que sur l'autre; qu'on ne l'accoutume pas à présenter une main plutôt que l'autre , à s'en servir plus souvent , à vouloir manger, dormir , agir aux mêmes heures , à ne pouvoir rester seul ni nuit ni jour. Préparez de loin le règne de sa liberté et l'usage de «es forces , en laissant à son corps l'habitude naturelle , en le mcltant en état d'être toujours maitic de lui-même, et de faire en toute chose sa volonté , sitôt qu'il en aura une. Des que l'enfant commence à distinguer les objets , il im|>orlc

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(le mettre du choix dans ceux qu'on lui montre. Naturellement lous les nouveaux objets intéressent l'homme. Il se sent si faible , qu'il craint tout ce qu'il ne connaît pas : l'habitude de voir des objets nouveaux sans en être affecte détruit cette crainte. Les entants élevés dans des maisons propres où l'on ne souffre pohil d'araignées ont peur des araignées, et cette peur leur demeure souvent étant grands. Je n'ai jamais vu de paysans , ni homme , ni femme , ni enfant , avoir peur des araignées.

Pourquoi donc l'éducation d'un enfant ne commencorait-ellt; pas avant qu'il parle et qu'il entende , puisque le seul choix des objets qu'on lui présente est propre à le rendre timide ou courageux ? Je veux qu'on l'habitue à voir des objets nouveaux , des animaux laids, dégoûtants , bizarres, mais peu à peu, de loin, jusqu'à ce qu'il y soit accoutumé , et qu'à force de les voir manier a d'autres il les manie enfin lui-même. Si durant son enfance il a vu sans effroi des crapauds, des serpents, des écrevisscs , il verra sans horreur , étant grand , quelque animal que ce soit. Il n'y a plus d'objets affreux pour qui en voit tous les jours.

Tous les enfants ont peur des masques. Je commence par montrer à Emile un masque d'une ligure agréable; ensuite quelqu'un s'applique devant lui ce masque sur le visage : je me mets à rire, tout le monde rit, et l'enfant rit comme les autres. Peu à peu je l'accoutume à des masques moins agréables , et enfin à des figures hideuses. Si j'ai bien ménagé ma gradation , loin de s'effrayer au dernier masque , il en rira comme du premier. Après cela je ne crains plus qu'on l'effraye avec des masques.

Quand , dans les adieux d'Andromaque et d'Hector , le petit Astyanax , effrayé du panache qui flotte sur le c^isque de son père, le méconnaît , se jette en criant sur le sein de sa nourrice , et arrache à sa mère un souris mêlé de larmes , que faut- il faire pour guérir cet effroi ? Précisément ce que fait Hector, poser le casque à terre, oX puis caresser l'enfant. Dans un moment plus tranquille on ne s'en tiendrait pas là ; on s'approcherait du cas(|ue, on jouerait avec les plumes , on les ferait manier à l'enfant ; entin la nourrice prendrait le casque, et le poserait en riant sur sa propre tète , si toutefois la main d'une femme osait toucher aux armes dUeclor.

S'agil-il d'exercer Emile au bruit d'une arme à feu , je brûle d'abord une amorce dans un pistolet. Cette flamme brusque et passagère, celte espère d'(V,l.iir le réjouit: je répète la même

Livaii i. W

cliD&e itrec plus de poudre ; peu à peu j'ajoute au pistolet une l»elile charge sans bourre , puis une plus grande : enfin je l'accoutume aux coiips de fusil, aux boites, aux canoos, aux détonations les plus terribles.

J"ai remarqué que les enfants ont rarement peur du tonnerre , à moins que les éclats ne soient affreux et ne blessent réellement l'organe de l'ouie ; autrement cette peur ne leur vient que quand ils ont appris que le tonnerre blesse ou tue quelquefois. Quand la raison commence à les effrayer, faites que l'habitude les rassure. .4vec une gradation lente et ménagée on rend l'homme pI l'enfant intrépides à tout.

Dans le commencement de la vie, où la mémoire et l'imagination sont encore inactives, l'enfant n'est attentif qu'à ce qui affecte actuellement ses sens ; ses sensations étant les premiers matériaux de ses connaissances , les lui offrir dans un ordre convenable , c'est préparer sa mémoire à les fournir un jour dans le même ordre à son entendement ; mais comme il n'est attentif qu'à ses sensations, il suffît d'abord de lui montrer bien distinctement la liaison de ces mêmes sensations avec les objets qui les causent. Il veut tout toucher , tout manier : ne vous opposez point à cette inquiétude ; elle lui suggère un apprentissage très-nécessaire. C'est ainsi qu'il apprend à sentir la chaleur , le froid , la dureté, la mollesse, la pesanteur , la légèreté des corps; à juger de leur grandeur, de leur Hgure et de toutes leurs qualités sensibles, en regardant, palpant ', écoutant , surtout en comparant la vue au toucher, en estimant à l'œil la sensation qu'ils feraient sous ses doigts.

Ce n'est que par le mouvement que nous apprenons qu'il y a

■ ^ choses qui ne sont pas nous ; et ce n'est que par notre pro-

mouvemenl que nous acquérons l'idée de l'étendue. C'est

I" l'enfant n'a point cette idée, qu'il tend indifféremment

pour saisir l'objet qui le louche, ou l'objet qui est à cent

■^ de lui. Cet effort qu'il fait vous parait un signe d'empire , un

Ire qu'd donne à l'objet de s'approcher , ou à vous de le lut apporter; et point du tout, c'est seulement que les mêmes objets qu'il voyait d'îiliord dans son cerveau, puis sur ses yeux, il le^ voit maintenant au bout de ses bras , et n'imagme d'étendue que

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celle où il peut atteindre. Ayez donc soin de le pronicucr souvent, de le transporter d'une place à l'autre , de lui faire sentir le rhangement de lieu , afin de lui apprendre à juger des distances. Quand il commencera de les connaître , alors il faut changer de méthode , ot ne le porter que comme il vous plait, et non comme il lui plait ; car sitôt qu'il n'est plus abuse par le sens , son effort change de cause. Ce changementest remarquable, et demande explication.

Le malaise des besoins s'exprime par des signes , quand le secours d'autrui est nécessaire pour y pourvoir. iJe là les cris des enfants: ils pleurent beaucoup; cela doit être. Puisque toulcs leurs sensations sont affectives , quand elles sont agréables , il.> en jouissent en silence ; quand elles sont pénibles , ils le disent dans leur langage, et demandent du soulagement. Or tant qu'il» sont éveillés , ils ne |)euvcnt presque rester dans un état d'indifférence; ils dorment, ou sont affectés.

Toutes nos langues sont des ouvrages do l'art. On a longtemps cherché s'il y avait une langue naturelle et commune à tous Ici hommes : sans doute il y en a une ; et c'est celle que les enfants parlent avant de savoir parler. Cette langue n'est pas articulée , mais elle est accentuée , sonore , intelligible. L'usage des nôtres nous l'a fait négliger au point de l'oublier tout à fait. Étudions les enfants, et bientôt nous la rapprendrons auprès deux. Les nourrices sont nos maîtres dans cette langue; elles entendent tout ce que disent leurs noiuTissons , elles leur répondent , elles ont avec eux des dialogues trcs-bien suivis ; et quoiqu'elles prononconi des mots, ces mots sont parfaitement inutiles; ce n'est point lo sens du mot qu'ils entendent , mais l'accent dont il est accompagné.

Au langage de la voix se joint celui du geste , non moins énergique. Ce geste n'est pas dans les faibles mains des enfants , il est sur leurs visages. Il est étonnant combien ces physionomies mal formées ont déjà dexpressioii : leurs traits changent d'un ins- Uait à l'autre avec une inconcevable rapidité : vous y voyez le sourire , le désir, l'effroi , naître et passer comme autant d'éclairs : il cha(juc fois vous croyez voir un autre visage. Ils ont certainement les muscles de la face plus mobiles que nous. En revanche , leurs yeux ternes ne disent presque rien. Tel doit être le genre de leurs signes dans un âge où l'on n'a que des besoins corporels ; l'expression des sens.»tions est dans les grimaces, l'expression (les sentiments est dans les regards.

C.onnnc k- prcmitr étal de l'homme est la misère cl la faiblesse ,

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