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ses "premières voix sont la plainte et les pleurs. L'enfant sent ses besoins et ne les peut salisf.iire , il implore le secours d'aulrui par des cris; s'il a faim ou soif, il pleure; s'il a trop froid ou trop chaud , il pleure ; s'il a besoin de mouvement et qu'on le tienne en repos , il pleure ; s'il veut dormir et qu'on l'agite, il pleure. Moins sa manière d'être est à sa disposition, plus il demande fréquemment qu'on la change. Il n'a qu'un langage, parce qu'il n'a pour ainsi dire, qu'une sorte de mal élre : dans l'imperfection de ses organes il ne distingue point leurs impressions diverses ; tous les maux ne forment pour lui qu'une sensation de douleur.
De ces pleurs qu'on croirait si peu dignes d'attention , nait k premier rapport de l'homme à tout ce qui l'environne : ici se forge le premier anneau de celte longue chaîne dont l'ordre social est formé.
Qtiand l'enfant pleure, il est mal à son aise, il a quelque besoin qu'il ne saurait satisfaire : on examine , on cherche ce besoin, on le trouve, on y pourvoit. Quand on ne le trouve pas ou quand on n'y peut pourvoir, les pleurs continuent , on en est importuné : on flatte l'enfant pour le faire taire, on le berce, on lui chante pour l'endoiTuir : s'il s'opiniàtre , on s'impatiente, on le menace; des nourrices brutales le frappent quelquefois. Voilà d'étranges leçons pour son entrée à la vie.
Je n'oublierai jamais d'avoir vu un de ces incommodes pleureurs ainsi frappé par sa nourrice. Il se lut sur-le-champ : je le crus intimidé. Je me disais. Ce sera une àme servile dont on n'obtiendra rien que par la rigueur. Je me trompais; le malheureux suffoquait de colère , il avait perdu la respiration ; je le vis devenir violet. Un moment après vinrent les cris aigus; tous les signes du ressentiment, de la fureur, du désespoir de cet âge , étaient dans ses accents. Je craignis qu'il n'expirât dans cette agitation. Quand j'aurais douté que le sentiment du juste et de l'injuste fût inné dans le cœur de l'homme , cet exemple seul m'aurait convaincu. Je suis sur qu'un tison ardent tombé par hasard sur la main de cet enfant lui eut été moins sensible que ce coup assez léger, mais donné dans l'intention manifeste de l'offenser.
Cette disposition des enfants à l'emportement, au dépit, u la colère, demande des ménagements excessifs. Bocrhaave pense que leurs maladies sont pour la plupart de la classe des convulsi-
< , parce que la tète étant proportionnellement plus grosse et le
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système aes nerfs plus étendu que dans les adultes , le goure nerveux est plus susceptible d'irritation. Éloignez d'eux avec le plus grand soin les domesti(|ues qui les agacent, les irritent , les impatientent ; ils leur sont cent fois plus dangereux , plus funestes que les injures de l'air et des saisons. Tant que les enfants ne trouvc-
» ront de résistance que dans les choses et jamais dans les volontés, ils ne deviendront ni mutins ni colères, et se conserveront mieux en santé. C'est ici une des raisons pourquoi les enfants du peuple, plus libres, plus indépendants, sont généralement moins infirmes, moins délicats, plus robustes, que ceux qu'on prétend mieux élever en les contrariant sans cesse : mais il faut songer toujours qu'il y a bien de la différence entre leur obéir et ne les pas contrarier.
Les premiers pleurs des enfants sont des prières : si l'on n'y prend garde, ils deviennent bientôt des ordres; ils commencent par se faire assister, ils finissent par se faire servir. Ainsi de leur propre faiblesse, d'où vient d'abord le sentiment de leur dépendance, naît ensuite l'idée de l'empire et de la domination : mais cette idée étant moins excitée parleurs besoins que par nos services, ici commencent à se faire apercevoir les effets moraux dont la cause immédiate n'est pas dans la nature ; et l'on voit déjà pourquoi, dès ce premier âge, il importe de démêler l'intention secrète qui dicte le gcstd* ou le cri.
Quand l'enfant tend la main avec effort sans rien dire , il croil atteindre à l'objet, parce qu'il n'en estime pas la distance; il est dans l'erreur : mais quand il se plaint et crie en tendant la main , alors il ne s'abuse plus sur la distance , il commande à l'objet de s'approcher, ou à vous de le lui apporter. Dans le premier cas, portez-le à l'objet lentement et à petits pas; dans le second , ne faites pas seulement semblant de l'entendre : plus il criera , moins vous devez l'écouter. 11 importe df l'accoutumer de bonne heure à ne commander ni aux hommes, car il n'est pas leur maitrc; ni aux choses, car elles ne l'entendent point. Ainsi quand un enfant désire quelque chose qu'il voit et qu'on veut lui donner, il vaut mieux porter l'enfant à l'objet que d'apporter l'objet à l'enfant : il tire de cette pratique une conclusion qui est do son âge , et il n'y a point d'autre moyen de la lui suggérer.
■^ L'abbé de Saiut-Pierre appelait les hommes de grands enfants ; un pourrait appeler réciproquemeut les enfants de petits hommes.
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Os propositions ont leur vérité comme sentences ; comme principes elles ont liesoin d'éclaircissement. Mais quand Hobbes appelait le méchant un enfant robuste , il disait une chose absolument nntradictoire. Toute méchanceté vient de faiblesse ; l'enfant n'est ■i-chant que parce qu'il est faible; rendez-le fort , il sera bon : ce- * à qui pourrait tout ne ferait jamais de mal *. De tous les attri- ; uls de la Divinité toute-puissante, la bonté est celui sans lequel •1 la peut le moins concevoir. Tous les peuples qui ont recoimu i-^nx principes ont toujours regardé le mauvais comme inférieur lU bon; sans quoi ils auraient fait une sup|)Osition absurde. Voyez I i-après la Profession de foi du Vicaire savoyard.
La raison seule nous apprend à connaître le bien et le mal. La conscience qui nous fait aimer l'un et haïr l'autre , quoique indépendante de la raison , ne peut donc se développer sans elle, .\vanl l'âge de raison , nous faisons le bien et le mal sans le connaître ; et il n'y a point de moralité tians nos actions , quoiqu'il y en ait .juelquefois dans le sentiment des actions d'autrui qui ont rapport I nous. Un enfant veut déranger tout ce qu'il voit ; il casse , il brise liiiit ce qu'il peut atteindre; il empoigne un oiseau comme il cm soignerait une pierre, et l'étouffé sans savoir ce qu'il fait.
Pourquoi cela.' D'abord la philosophie en va rendre raison par (IfS vices naturels , l'orgueil , l'esprit de domination , l'amourpropre , la méchanceté de l'homme : le sentiment de sa faiblesse , |)ourra-t-elle ajouter, rend l'enfant avide de faire «les actes de force, et de se prouver à lui-même son propre pouvoir. Mais voyez ce vieillard infirme et cassé , ramené par le cercle de la vie bamaine à la faiblesse de l'enfance; non-seulement il reste immobile et paisible, il veut encore que tout y reste autour de lui ; le moindre changement le trouble et l'inquiète , il voudrait voir régner un Cidme universel. Comment la même impuissance jointe aux mêmes liassions produirait-elle des effets si différents dans les deux âges , si la cause primitive n'était changée.' Et où peut-on chercher celte diversité de causes , si ce n'est dans l'état physique des deux individus? Le priiK'i|K' actif , commun à tous deux, se développe dans l'un et s'éteint dans l'autre ; l'un se forme , et l'autre se détruit; l'un tend à la vie, cl l'autre à la mort. L'activité défaillante se concentre dans le coeur da Yieiflard; dans celui de
* IMagnitudo cum mansuetudine ; omnia enhn epc infirmitate/erilttt f»t. ss^ixr.. De riU t>eaU , cap. 3.]
l'enfant elle est surabondante et s'étend au dehors; H se sont, pour ainsi dire , assez de vie pour animer tout ce qui l'environne. Ou'il fasse ou qu'il défasse, il n'importe ; il suffit qu'il change l'état des choses , et tout changement est une action. Que s'il semble avoir plus de penchant à détruire , ce n'est point par méchanceté, c'est que l'action qui forme est toujours lente , et que celle ([ui détruit, étant plus rapide , convient mieux à sa vivacité.
En même temps que l'Auteur de la nature donne aux enfants re principe actif, il prend soin qu'il soit peu nuisible, en leur laissant peu de force pour s'y livrer. Mais sitôt qu'ils peuvent considérer les gens qui les environnent comme des instruments qu'il dépend d'eux de faire agir , ils s'en servent pour suivre leur penchant et suppléera leur propre faiblesse. Voilà comment ils deviennent incommodes , tyrans , impérieux , méchants, indomptables ; progrès «pii ne vient pas d'un esprit naturel de domination , mais qui le leur donne; car il ne faut pas une longue expérience pour .sentir combien il est agréable d'agir par les mains d'aulrui , et de n'avoir besoin que de remuer la langue pour faire mouvoir l'univers.
En grandissant , on acquiert des forces , on devient moins inquiet, moins remuant, on se renferme davantage en soi-même. L'àme et le corps se mettent, pour ainsi dire , en équilibre , et la nature ne nous demande plus que le mouvement nécessaire à notre conservation. Mais le désir de commander ne s'éteint pas avec le besoin qui Ta faitnailre; l'empire éveille et flatte l'amour-propre , et l'habitude le fortifie : ainsi succède la fantaisie au besoin , ainsi prennent leurs premières racines les préjugés et l'opinion.
Le principe une fois connu , nous voyons clairement le point où l'on quitte la route de la nature : voyons ce qu'il faut faire pour s'y maintenir.
Loin d'avoir des forces superflues, les enfants n'en ont pas mémo de suffisantes pour tout ce que leur demande la nature ; il faut donc leur laisser l'usage de toutes celles qu'elle leur donne, et dont ils ne sauraient abuser. Première maxime.
Il faut les aider , et suppléer à ce qui leur manque, soiten intelligence, soit en force, dans tout ce qui est du besoin physique. Deuxième maxime.
Il faut, dans les secours qu'on leur donne , se borner uniquement à l'utile réel , sans rien accorder à la fantaisie ou au désir sans raison ; car la fantaisie ne les tourmentera point quand on iiP l'aura