‹ Émile (volume 2)Chapitre 181 sur 240 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Je sais que les sêTères instituleors Teulent qu'on n'approone

;ix jeunes filles ni chant , ni danse , ni aucun des arts agréables.

'la me parait plaisant : et à qui veulent-ils donc qu'on les ap-

I renne ? aux garçons? A qui des hommes ou des femmes afipar-

tient-il d'avoir ces talents par préférence? A personne , répondront-

'■: : les chansons profanes sont autant de crimes ; la danse est une

vention du démon ; une jeune fille ne doit avoir d'amusement

:e son travail et la prière. Voilà d'étrai^es amu»ements pour on

• fant de dix ans ! Pour moi , j'ai grand*pear que toutes ces peti-

5 saintes qu'on force de passer leur enfance à prier Dieu ne pas-

- nt leur jeunesse à tout autre chose , et ne réparent de leur

leux , étant mariées , le temps qu'elles pensent avoir perdu Bl-

?. J'estime quTl faut avoir égard à ce qui convient à l'âge aussi

en qu'au sexe; qu'une jeune fille ne doit pas vi^Te comme sa

^ - uid'mère , qu'elle doit être vive , enjouée , folâtre , clianter , dan-

r autant qu'il lui plait , et goûter tous les innocents plaisirs de

■\ âge : le temps ne Tiendra que trop tôt d'être posée et de pren-

-'- un mamtien pins sérieux.

- !a nécessité de ce changement même est-elle bien réelle ?

■» point peut-être encore un fruit de nos préj ngés ? En n'as-

rvissant les honnêtes femmes qu'à de tristes devoirs , on a banni

1 mariage tout ce qui pouvait le rendre agréable aux hommes.

■ul-il s'étonner si la tacitumité qu'ils voient régner chez eux les

I chasse , ou s'ils sont peu tentés d'embrasser un état si déplai-

,nl ? A force d'outrer tous les devoirs , le christianisme les rend

licables et vains ; à forte d'interdire aux femmes le chant ,

-'> et tous les amusements du monde , il les rend maussades ,

. 'oodeuses , iosapportabks dans leun maisons. Il n'y a point de

iigion où le mariage soit soumis i des devoirs si sévères, et

>int où un engagement si saint soit si méprisé. On a tant fait pour

rnvcher les femmes d'être aimables , qu'on a rendu les maris in-

its. Cela ne devrait pas être; j'entends fort bien : mais moi

.. ^ que cela devait être , puisque enfin les chrétiens sont hom-

:es. Pour moi , je voudrais qu'une jeune AngUise cultivât avec

ijtant de soin les talents agréables pour plsire an mari qu'elle

.lira , qu'une jeune Albanaise letcoUrre pour le harem dlspahan.

i on.ne se loacient point trop de tous ces talents.

\ s, quandces talents, loin d'être employés à leur

(>l uf . M - rvetit que d'amorce pour attirer chez eux de jeunes

4ô« EMILE.

impudents qui les dôslionoienl. Mais pensez-vous qu'une femme aimable et sage, ornée de pareils talents, et qui les consacrerait a l'amusement de son mari , n'ajouterait pas au bonheur de sa vie, et ne l'empêcherait pas, sortant de son cabinet la tète épuisée, d'aller chercher des récréations hors de chez lui ? Personne n'.vtiivu d"heureuses familles ainsi réunies, oii chacun sait fournir du sien aux amusements communs ? Qu'il dise si la coniiance et la familiarité qui s'y joint, si l'innocence et la douceur des plaisirs qu'on y goûte , ne rachètent pas bien ce que les plaisirs publics ont de plus bruyant.

On a trop réduit en art les talents agréables , on les a trop généralisés ; on a tout fait maxime et prétexte , et l'on a rendu fort ennuyeux aux jeunes personnes ce qui ne doit cire pour elles qu'amusement et folâtres jeux. Je n'imagine rien de plus ridicule qu-j de voir un vieux maître à danser ou à chanter aborder d'un air refrogné déjeunes personnes qui ne cherchent qu'à rire , et prendre, pour leur enseigner sa frivole science, un ton plus pédantesque et plus magistral que s'il s'agissait de leur catéchisme. Est-ce, par exemple, que l'art de chanter lient à la musique écrite? ne saurait-on rendre sa voix flexible et juste, apprendre à chanter avec goût , même à s'accompagner , sans connaître une seule note? Le même genre de chant va-t-il à toutes les voix ? La même méthode va-t-elle à tous les esprits ? On ne me fera jamais croire que les mêmes attitudes , les mêmes pa§ , les mêmes mouvements, les mêmes gestes, les mêmes danses , conviennent à une petite brune vive et piquante , et à une grande belle blonde aux yeux languissants. Quand donc je vois un maître donner exactement à toutes deux les mêmes leçons , je dis : Cet homme suit sa routine, mais il n'entend rien à son art.

On demande s'il faut aux lilles des maîtres ou des maîtresses. Je ne sais : je voudrais bien qu'elles n'eussent besoin ni des uns ni des autres , qu'elles apprissent librement ce qu'elles ont tant de penchant à vouloir apprendre , et qu'on ne vit pas sans cesse errer dans nos villes tant de baladins chamarrés. J'ai quel(|ue peine a croire que le commerce de ces gcns-là ne soit pas plus nuisible à do jeunes filles que leurs leçons ne leur sont utiles, et que leur jargon, leur ton , leurs airs, ne donnent pas à leurs écolières le premier goût des frivolités , pour eux si importantes , dont elles ne tarderont guère , à leur exemple , de faire leur unique occu,)alioû.

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