LIVRE I
pas fait naître, attendu qu'elle n'est pas de la nature. Troisicma maxime.
Il faut étudier arec soin leur langage et leurs signes , afîn que, dans un âge où ils ne savent point dissimuler , on distingue dans leurs désirs ce qui vient immédiatement de la nature et ce qui vient de l'opinion. Quatrième maxime. '
L'esprit de ces règles est d'accorder aux enfants plus de liberté véritable et moins d'empire , de leur laisser plus faire par eux-mèrocs et moins exiger d'autrui. Ainsi, s'accoutumant de bonne heure à borner leurs désirs à leurs forces, ils sentiront peu la privation de ce qui ne sera pas en leur pouvoir.
Voilà donc une raison nouvelle et très-importante pour laisser les corps et les membresdesenfantsabsoluracntlibres, avec la seule précaution de les éloigner du danger des chutes, et d'écarter do leurs mains tout ce qui peut les blesser.
Infailliblement un enfant dont le corps et les bras sont libres pleurera moins qu'un enfant embandé dans un maillot. Celui qui ne connaît que les besoins physiques ne pleure que quand il souffre, et c'est un très-grand avantage ; car alors on sait à point nommé «|uand il a besoin de secours , et l'on ne doit pas tirder un momenl à le lui donner, s'il est possible. Mais si vous ne pouvez le soulager, restez tranquille sans le flatter pour l'apaiser ; vos caresses ne guériront pas sa colique: cependant il se souviendra de ce qu'il faut faire pour être flatté ; et s'il sait une fois vous occuper de lui à sa volonté, le voilà devenu votre maître; tout est perdu.
Moins contrariés dans leurs mouvements, les enfants pleureront moins ; moins importuné de leurs pleurs , on se tourmentera moins pour les faire laire ; menacés ou flattés moins souvent , ils seront moins craintifs ou moins opiniâtres , et resteront mieux dans leur état naturel. C'est moins en laissant pleurer les enfants qu'en s'empressant pour les apaiser, qu'on leur fait gagner des descentes; et ma preuve est que les enfants les plus négligés y sont bien moins sujets que les autres. Je suis fort éloigné de vouloir pour cela qu'on les néglige; au contraire , il importe qu'on les prévienne , et qu'on ne se laisse pas avertir de leurs besoins par leufs cris. Mais je nt \v\i\ pas non plus que les soins qu'on leur rend soient mal entendus. Pourquoi se feraient-ils faute de pleurer dèsqu'ils voient que leurs pleurs sont bons à tant de choses? Instruits du prix qu'on met à leur silence, ils se gardent bien de le prodiguer. Ils le font
à la fin tellement valoir, qu'on ne peut plus le payer ; et c'est alors fiu'ii forcedo pleurer sans succès ils s'efforcent, s'épuisent et se tuent.
Les longs |)Ieurs d'un enfant qui n'est ni lié ni malade, cl qu'on ne laisse manquer de rien , ne sont que des pleurs d'habitude et d'obstination. Ils ne sont point l'ouvrage de la nature , mais de la nourrice, qui, pour n'en savoir endurer l'importunité, la multiplie, sans songer qu'en faisant taire l'enfant aujourd'hui , on l'excite à pleurer demain davantage.
Le seul moyen de guérir ou de prévenir cette habitude est de n'y fiire aucune attention. Personne n'aime à prendre une peine inutile , pas même les enfants. Ils sont obstinés dans leurs tentatives; mais si vous avez plus de constance qu'eux d'opiniâtreté , iis se rebutent et n'y reviennent plus. C'est ainsi qu'on leur épargne des pleurs , et qu'on les accoutume à n'en verser que quand la douleur les y force.
Au reste, quand ils pleurent par fantaisie ou par obstination , un moyen sur pour les empêcher de continuer est de les distraire par quelque objet agréable et frappant , qui leur fasse oublier qu'ils voulaient pleurer. La plupart des nourrices excellent dans cet art , et bien ménagé il est très-utile; mais il est de la dernière importance que l'enfant n'aperçoive pas l'intention de le distraire, et qu'il s'amuse sans croire qu'on songea lui : or voilà sur quoi fontes les nourrices sont maladroites.
^ On sèvre trop tôt tous les enfants. Le temps où l'on doit les sevrer est indiqué par l'éruption des dents , et cette éruption est communément pénible et ilouloureuse. Par un instinct machinal , l'enfant porte alors fréquemment à sa bouche tout ce qu'il lient , pour le mâcher. On pense faciliter l'opération en lui donnant pour hochet quelque corps dur , comme l'ivoire ou la dent de loup. Je crois qu'on se trompe. Les corps durs , appli(iués sur les gencives , loin de les ramollir les rendent calleuses , les endurcissent , préparent un déchirement plus pénible et plus douloureux. Prenons toujours l'instinct pour exemple. On ne voit point les jeunes chiens exercer leurs dents naissantes sur des cailloux , sur du fer, sur des os , mais sur du bois , du cuir , des chiffons , des matières molles qui cèdent , et où la dent s'imprime.
On ne sait plus cire simple en rien, pas même autour des enfants. Des grelots d'argent, d'or , de corail , des cristaux à facettes , des hochets de tout prix et do toute espèce : que d'apprêts mutih-s et