LIVRE V
nous que des mots sans idées , toutes ces doctrines bizarres dont la vaine étude lient lieu de vertus à ceui qui s'y livrent , et sert plutôt à les rendre fous que bons. Maintenez toujours vos enfants ilans le cercle étroit des dogmes qui tiennent à la morale ; persuadez-leur bien qu'il n'y a rien pour nous d'utile à savoir que ce qui nous apprend à bien faire. Ne faites point de vos filles des théologiennes et des raisonneuses ; ne leur apprenez des choses du ciel que ce qui sert à la sagesse humaine : accoutumez-les à se sentir toujours sous les yeux de Dieu , à l'avoir pour témoin de leurs actions , de leurs pensées , de leur verlu , de leurs plaisirs ; à faire le bien sans ostentation , parce qu'il l'aime ; à souffrir le mal sans murmure, parce qu'il les en dédommagera ; à être enfin , tous les jours de leur vie, ce qu'elles seront bien aises d'avoir été lorsqu'elles comparaîtront devant lui. Voilà la véritable religion, voilà la seule qui n'est susceptible ni d'abus , ni d'impiété , ni de fanatisme. Qu'on en prêche tant qu'on voudra de plus sublimes; pour moi , je n'en reconnais point d'autre que celle-là.
Au reste , il est bon d'observer que jusqu'à l'âge où la raison s'éclaire et où le sentiment naissant fait parler la conscience , ce qui est bien ou mal pour les jeunes personnes est ce que les gens qui les entourent ont décidé tel. Ce qu'on leur commande est bien , ce qu'on leur défend est mal ; elles n'en doivent pas savoir davantage : par où l'on voit de quelle importance est , encore plus pour elles que pour les garçons , le choix des personnes qui doivent les approcher et avoir quelque autorité sur elles. Enfin le moment vient où elles commencent à juger des choses par elles-mêmes , et alors il est temps de changer le plan de leur éducation.
J'en ai trop dit jusqu'ici peut-être. A quoi réduirons-nous les femmes , si nous ne leur donnons pour loi que les préjugés publics P N'abaissons pas à ce point le sexe qui nous gouverne , et qui nous honore quand nous ne l'avons pas avili. Il existe pour toute l'espèce humaine une règle antérieure à l'opinion. C'est à l'inflexiblo direction de cette règle que se doivent rapporter toutes les autres : elle juge le préjugé même; et ce n'est qu'autant que l'estime des hommes s'accorde avec elle , que celte estime doit faire autorité pour nous.
Cette règle est le sentiment intérieur. Je ne répéterai point ce qui en a été dit ci -devant ; il me suffit de remarquer que si ces deux règles ne concourent à l'éducation des femmes, elle sera toujours
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dcfeclueuse. Le sentiment sans l'opinion ne leur donnera point celte délicatesse d'àme qui pare les bonnes mœurs de l'honneur du monde ; et l'opinion sans le sentiment n'en fera jamais que de& femmes fausses et déshonnétes , qui mettent l'apparence à la place de la vertu.
Il leur importe donc de cultiver une faculté qui serve d'arbitre entre les deux guides , qui ne laisse point égarer la conscience , et qui redresse les erreurs ilu préjugé. Cette faculté est la raison. Mais .à ce mot que de questions s'élèvent! Les femmes sont-elles capables d'un solide raisonnement? Imporle-t-il qu'elles le cultivent? Je cultiveront-elles avec succès? Cette culture est-elle utile aux fonctions qui leur sont imposées? est-elle compatible avec la simplicité qui icur convient?
Les diverses manières d'envisager et de résoudre ces questions font que, donnant dans les excès contraires, les uns bornent la femme à coudre et filer dans son ménage avec ses servantes , et n'en font ainsi que la première servante du maître : les autres, non contents d'assurer ses droits , lui font encore usurper les nôtres ; car kl laisser au-dessus de nous dans les qualités propres à son sexe , et la rendre notre égale dans tout le reste , qu'est-ce autre chose que transporter à la femme la primauté que la nature donne au mari?
La raison qui mène l'homme à la connaissance de ses devoirs o'est pas fort composée ; la raison qui mène la femme à la connais SKince des siens est plus simple encore. L'obéissance et la ndélité qu'elle doit à son mari , la tendresse et les soins (ju'elle doit à ses enfants, sont des conséquences si naturelles et si sensibles de sa condition , qu'elle ne peut sans mauvaise foi refuser son consentement au sentiment intérieur qui la guide, ni méconnaître le devoir dans le penchant qui n'est point encore altéré, ignorance sur tout le reste ; mais il faudrait pour cela des mœurs publiques très-simples , très-saines , ou une manière de vivre trèsretirée. Dans de grandes villes , et parmi des hommes corrompus , cette femme serait trop facile à séduire ; souvent sa vertu ne tiendrait qu'aux occasions : dans ce siècle philosophe il lui on faut une à l'épreuve; il faut qu'elle sache d'avance rt ce qu'on lui peut dire ci ce qu'elle en doit penser.
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D'ailleurs , soumise au jugement des hummes , elle doit mériter iir estime ; elle doit surtout obtenir celle de son époux ; elle ne il |ws senlemenl lui faire aimer sa p«^rsonne , mais lui faire ap- : ouver sa conduite; elle doit justifier devant le public le choit l'il a fait, et faire honorer le mari de l'honneur qu'on rend à la uime. Or comment s'y prendra-t-ellejwur tout cela, si elle ignore 'S institutions , si elle ne sait rien de nos usages , de nos bienmces , si elle ne connaît ni la sourc* des jugements humains , les passions qui les déterminent ? Dès là qu'elle dépend à la s (le sa propre conscience et des opinions des autres, il faut icllc apprenne à comparer ces deux règles , à les concilier , et ne préférer la première que quand elles sont en opposition. Elle vient le juge de ses juges, elle décide quand elle doit s'y sou- •ttre et quand elle doit les récuser. Avant de rejeter ou d'admetleurs préjugés , elle les pèse ; elle apprend à remonter à leur iirce , à les prévenir, à se les rendre favorables; elle a soin de ne jamais s'attirer le blâme quand son devoir lui permet de l'éviter. Rien de tout cela ne peut bien se faire sans cultiver son esprit et sa raison.
Je reviens toujours au principe, et il me fournil la solution de toutes mes difficultés. J'étudie ce qui est , j'en recherche la cause, et je trouve enfin que ce qui est est bien. J'entre dans des maisons ouvertes, dont le maître et la maîtresse font conjointement, les honneurs. Tous deux ont eu la même éducation , tous deur sont d'une égale politesse , tous deux également pourvus de goût et d'esprit , tous deux animés du même désir de bien recevoir leur monde , et de renvoyer chacun content d'eux. Le mari n'omet aucun soin pour cire attentif à tout: il va, vient, fait la ronde et se donne mille peines ; il voudrait être tout attention. La femme reste à sa place ; un petit cercle se rassemble autour d'elle, et semble lui cachi-r le reste de l'assemblée ; cependant il ne s'y passe rien qu'elle n'aperçoive , il n'en sort personne à qui elle n'ai' parlé ; elle n'a rien omis de ce qui pouvait intéresser tout le monde ; elle n'a rien dit à chacun qui ne lui fût agréable ; et , sans rien troubler à l'ordre , le moindre de la compagnie n'est pas plus oublie que le premier. On est servi , l'on se mot à table : l'homme , instruit des gens qui se conviennent, les placera selon ce qu'il aait : la femme, sans rien savoir , ne s'y trom|)era pas ; elle aura (Iriii lu dans les yeux , dan» le maintien, toute» les convenances ,
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Pt chacun se trouvera pl.icé comme il veut l'être. Je ne dis point (ju'au service personne n'est oublié. Le maître de la maison , en faisant la ronde, aura pu n'oublier personne; mais la femme de vine ce qu'on regarde avec plaisir, et vous en offre ; en parlant a son voisin, elle a l'œil au bout de la table ; elle discerne celui qui ne mange |)omt parce qu'il n'a pas faim , cl celui qui n'ose se servir ou demander parce qu'il est maladroit ou timide. En sortant de table chacun croit qu'elle n'a songé qu'à lui; tous ne pensent pas qu'elle ait eu Je temps de manger un seul morceau ; mais la vérité est qu'elle a mangé plus que personne.
Quand tonl le monde est parti , l'on parle de ce qui s'est passé. L'homme rapporte ce qu'on lui a dit , ce qu'ont dit et fait ceux avec lesquels il s'est entretenu. Si ce n'est pas toujours là-dessus <|uo la femme est le plus exacte , en revanche elle a vu ce qui s'est dit tout bas a l'autre bout de la salle ; elle sait ce qu'un tel a pensé, à quoi tenait tel propos ou tel geste ; il s'est fait à peine un mouvement expressif dont elle n'ait l'interprétation toute prêle, «t presque toujours conforme à la vérité.
Le même tour d'esprit qui fait exceller une femme du monde dans l'art de tenir maison fait exceller une coquette dans l'art d'amuser plusieurs soupirants. Le manège de la coquetterie exige an discernement encore plus fin que celui de la politesse : car , pourvu qu'une femme polie le soit envers tout le monde, elle .1 toujours assez bien fait; mais la coquette perdro il bientôt son empire parcelle unifortnilé maladroite; à force Ac vouloir obliger tousses amants, elle les rebuterait tous. Dans la société , les m.> nières qu'on prend avec tous les hommes ne laissent pas «le plaire a chacun ; jiourvu qu'on soit bien traité , l'on n'y reganle pas de si près sur les préférences: mais , en amour , une faveur qui n'est pas exclusive est inie injure. Un homme sensible aimerait cent fois mieux cire seul maltraité que caressé avec tous les autres, et ce qui lui peut arriver de pis est de n'être point distingué. Il faut donc qu'une femme qui veut conserver |)lusicurs amants persuade à chacun d'eux qu'elle le préfère, et qu'elle le lui persuade sous les yeux de lous les aulies , à qui elle en persuade autant sous les siens.
Voulez-vous voir un personnage embarra»;sé , placez un homme entre doux femmes avec chacune desquelles il aura des liaisons sedrttes , puis observez quelle sotte figure il y fera. Placci en