‹ Émile (volume 2)Chapitre 191 sur 240 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

même cas une femme entre deux hommes, et sûrement Teiemple • sera pas plus rare ; vous serez émerveillé de l'adresse avec lalelle elle donnera le change à tous deux, et fera que chacun se ra de l'autre. Or, si cette femme leur témoignait la même conince et prenait avec eux la même familiarité , comment seraient- > un instant ses dupes? En les traitant également , ne montreraitle pas qu'ils ont les mt'mes droits sur elle ? Oh ! qu'elle s'y prend :< n mieux que cela ! loin de les traiter de la même manière , ell'; fecte de mettre entre eux de l'inégalité ; elle fait si hien que rehil Telle flatte croit que c'est par tendresse, et que celui qu'elle te croit que c'est par dépit. .4insi chaciui , content de son , la voit toujours s'occuper de lui, tandis qu'elle ne s'occupe en effet que d'elle seule.

Dans le désir général de plaire, la coquetterie suggère de scmhlahles moyens : les caprices ne feraient que rebuter , s'ils n'étaient sagement ménagés ; et c'est en les dispensant avec art qu'elle en tait les plus fniles chaînes de ses esclaves.

1^1' >A-\' nrte la donna, onde sia coito >■ I ;i -ta rcte alcim novcllo amante; >■<• con tutti , né semprc im steseo vollo Serlu ; mi caiigia à teuijto allu a scmbiante *.

A quoi tient tout cet art , si ce n'est à des observations fines et continuelles qui lui font voir à chaque instant ce qui se passe dans les cœurs des hommes , et (jui la disposent à porter à chaque raou- ▼ement secret qu'elle aperçoit la force qu'il faut pour le suspendre ou l'accélérer.' Or cet art s'apprend-il ? Non; il naît avec les femmes ; elles l'ont toutes , et jamais les hommes ne l'ont au même degré. Tel est un des caractères distinctifs du sexe. La présence d'esprit, la pénétration, les observations fines , sont la science des femmes; l'habileté de s'en prévaloir est leur talent.

Voilà ce qui est , et l'on a vu pourquoi cela doit être. Les fem- ■Jes sont fausses , nous dit-on. Klles le deviennent. Le don qui leur est propre est l'adresse, et non pas la fausseté : dans les vrais iwncliants de leur sexe , même en mentmt elles ne sont point fausftos. Pourquoi consultez- vous leur bouche quand ce n'est pas •Ile qui doit parler ? Consultez leur* yeux , leur teint , leur respiralion , leur air craintif, leur molle résistance : voilà le langage que k nature leur donne pour vous répondre. La iMHiclie dit toujtKtfs

non , et doit le dire ; mais l'accent qu'elle y joint n'est pas toujours le même , et cet accent ne sait point mentir. La femme n'at-cllc pas les mêmes besoins que l'homme , sans avoir le même droit de les témoigner? Son sort serait trop cruel, si, même dans les désirs légitimes , elle n'avait un langage équivalent à celui qu'elle n'ose tenir. Faut-il que sa pudeur la rende malheureuse ? Ne lui faut-il pas un art de communiquer ses penchants sans les découvrir? De quelle adresse n'a-t-elle pas besoin pour faire qu'on lui dérobe ce qu'elle brûle d'accorder ! Combien ne lui importe-til point d'apprendre à toucher le cœur de l'homme sans paraître songer à lui! Quel discours charmant n'est-ce pas que la pomme de Galatée et sa fuite maladroite ! Que faudra-t-il qu'elle ajoute à cela ? Ira-t-elle dire au berger qui la suit entre les saules qu'elle n'y fuit qu'à dessein de l'attirer ? Elle mentirait , pour ainsi dire ; car alors elle ne l'attirerait plus. Plus une femme a de réserve , plus elle doit avoir d'art , même avec son mari. Oui , je soutiens qu'en tenant la coquetterie dans ses limites , on la rend modeste et vraie , on en fait une loi de l'honnêteté.

La vertu est une , disait très-bien un de mes adversaires ; on ne la décompose pas pour admettre une partie et rejeter l'autre. Quand on l'aime , on l'aime dans toute son intégrité ; et l'on refuse son cœur quand on peut , et toujours sa bouche aux sentiments qu'on ne doit point avoir. La vérité morale n'est pas ce qui est , mais ce qui est bien ; ce qui est mal ne devrait point être , et ne doit point être avoué, surtout quand cet aveu lui donne un effet qu'il n'aurait pas eu sans cela. Si j'étais tenté de voler, et qu'en le disant je tentasse un autre d'être mon complice , lui déclarer ma tentation no serait-ce pas y succomber? Pourquoi diti's-vou» que la pudeur rend les femmes fausses? Celles qui la perdent le plus sont-elles au reste plus vraies que les autres ? Tant s'en faut ; elles sont plus fausses mille fois. On n'arrive à ce point de dépravation qu'à force do vices , qu'on garde tous, et qui ne régnent qu'à la faveur de l'intrigue et du mensonge ' . Au contraire , celles

' .lésais (jun \v» riMiiiries (ini ont ouvcrtciiii'iit pris leur parti sur nn «ttaiu point prûlemlcnt hicii sn faire valoir de cette franchise, et jureni qu'à cela près il n'y a rien destimable (iiicui ne trouve en elle»; mais je sais bien aussi «luVIIes n'ont jamais (lersuadi' cela .|u;» des stîts. I.e plus granit frein de leur sexe ôIl' , que reste-t-il q«ii les retienne? et de quel honneur feront-elles cas, après avoir renoue*; h celui qui leur est propre? \yanlniis une fois leurs passions à l'aise, elles n'ont plus aucun in-

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