LIVRE V
Plus l(*s devoirs sonl grands et pénibles , plus les raisons sur
-(luclles on les fonde doivent êlrc sensibles et fortes. II y a un
:lain langnae dévot , dont , sur les sujets les plus graves, on
i)at les oreilles des jeunes personnes sans produire la persuasion.
' ce langage trop disproportionné à leurs idées, et du peu de
■; qu'elles en font en secret, nait la facilité de céder àleurspen-
: mis, faute de raisons d'y résister tirées des choses mêmes. Une
le élevée sagement et pieusement a sans doute de fortes armes
litre les tentations; mais celle dont on nourrit uniquement le
iiur ou plutôt les oreilles du jargon de la dévotion devient infail-
ihlement la proie du premier séducteur adroit qui l'entreprend.
mais une jeune et belle personne ne méprisera son corps, ja-
. lis elle ne s'affligera de bonne foi des grands péchés que sa
luté fait commettre , jamais elle ne pleurera sincèrement et de-
,rit Dieu d'être un objet de convoitise, jamais elle ne pourra
■ (ire en elle-même que le plus doux sentiment du cœur soit une
s ention de Satan. Donnez-lui d'autres raisons en dedans et pour
■même , car celles-là ne pénétreront pas. Ce sera pis encore si
:i met, comme on n'y manque guère, de la contradiction dans
> idées , et qu'après l'avoir humiliée en avilissant son corps et
> charmes comme la souillure du péché, on lui fasse ensuite ~pecter comme le temple de Jésus-Christ ce même corps qu'on 1 a rendu si méprisable. Les idées trop sublimes et trop basses rit également insiiflisantes, et ne peuvent s'associer : il faut une ison à la portée du sexe cl de l'âge. La considération du devoir i de force qu'autant qu'on y joint des motifs qui nous portent lo remplir :
Qute quia non Uceai non /acil , illa/acil'.
I ne se douterait pas que c'est Ovide qui porte un jugement si vère.
Voulez-vous donc inspirer l'amour des bonnes mœurs aux j<Mjnos rsonnes; sans leur dire incessamment. Soyez sages, donnez-leur 1 grand intérêt à l'être ; faites-leur sentir tout le prix de la sasse , et vous la leur ferez aimer. Il ne suffit pas de prendre cet in- M-t au loin dans l'avenir ; montrez-le-leur dans le moment même , :tis les relations de leur âge , dans le caractère de leurs amants.
' • en eftplus »Are, tile est danx l'ordre de la nature; et vous n'nrri- '■fi jamais itH but que par celle-là. i ' [Otid. , Ailiur. , lib. m,, ricg, 4.]
iS7. EMILK.
Dépeignez-leur l'Iiommc de bien , l'homme de mérite ; apprenezleur à le reconnaître , à l'aimer, et à l'aimer pour elles ; prouvezleur qu'amies , femmes ou maîtresses , cet homme seul peut les rendre heureuses. Amenez la vertu par la raison : faites leur sentir que l'empire de leur sexe et tous ses avantagées ne tiennent pas seulement à sa bonne conduite, à ses mœurs , mais encore à celles des hommes; qu'elles ont peu de prise sur des àracs viles et basses , et qu'on ne sait servir sa mailiesse que comme on sait servir la vertu. Soyez siire qu'alors, en leur dépeignant les monirs de nos jours , vous leur en inspirerez un dégoût sincère ; en leur montrant les gens à la mode vous les leur ferez mépriser ; vous ne leur donnerez qu'éloignement pour leurs maximes , aversion pour leurs sentiments, dédain pour leurs vaines galanteries; vous leur ferez naître une ambition plus noble, celle de régner sur des âmes çrandes et fortes, celle des femmes de Sparte, qui était de commander à des hommes. Une femme hardie, effrontée, intrigante, (jui ne sait attirer ses amants que par la coquetterie , ni les conserver que par les faveurs , les fait obéir comme des valets dans les choses serviles et communes : dans les choses importantes et graves elle est sans autorité sur eux. iMais la femme à la fois honnête, aimable et sage, celle qui force les siens à la respecter, celle qui a do la réserve et de la modestie, celle en un mot qui soutient l'imaour par l'estime , les envoie d'un signe au bout d» monde , au combat, à la gloire , à la mort , où il lui plaît '. Cet empire est beau, ce me semble, et vaut bien la peine d'être acheté. Voilà dans quel esprit Sophie a été élevée , avec plus de soin que de peine, et plutôt ensuivant son goût qu'en le gênant. Disons
'Brantôme dit que, du temps de François I", une jeune iuMsoniin ayant im amant l)al)ill.ird lui imposa un silence absuhi i-t illimité, ipi'il garda si fidèlement deux ans onticrs , qu'on le crut devenu muet \tnr maladie. Un jour, en pleine assiîiuMée, sa maitrcssc, qui, dans ces U^iiips «mi l'amour se faisaitavcc mystère, n'était point connue pour telle, scvautadelc Kuérir sur-lc-cliami), et le lit avec ec seul mot, Parlez. N'y a-t-il pas (pjelquc chose de grand et d'Iiéroiqnc dans cet amour-là ? yu'cftt fait de plus la philosophie de l'ythagorc avec tout sou laste? (luelle femme aujoiird'Iuii pourrait conq)tor sur un pareil silence un seul jour , dùl-clle le payer de tout le prix qu'elle y peut mettre * ?
* fVAR. Au lion de crtlc dcrnU^rc phrase : Qucltn femme aujuurd'hui , etc., U'. irKiniiscrIt alllog^apln^ porlr : N'iirmginevaU-on pas une divinité 4nn»<iMt H II» mortel , d'un seul mot, l'organe de la parole? On ne me fera point croire que la beauté xaus la vertu fit Jamais un pareil miracle. Tou'es In beautés de Paris , avec toii< Irin-s nrHiires . siruirnl tiivii ni /ii'.HC il en faire un .trw l/lable aujourd'hui.