LIVRE V
maintcnAfit un mot de sa personne, selon le porlrail que j'en aï fait à Emile , et selon qu'il imagine lui-même l'épouse qui peut le rfodre heureux.
Je ne redirai jamais trop que je laisse à part les prodiges. Emile n'en est pas un , Sophie n'en est pas un non plus. Emile est homme , et Sophie est femme ; voilà toute leur gloire. Dans la confusion des sexes qui règne entre nous , c'est presque un proili';e d'être du sien.
Sophie est bien née , elle est d'un bon naturel ; elle a le cœur très-sensible , et celte estréme sensibilité lui donne quelq'iefois une activité d'imagination difficile à modérer. Elle a l'esprit i.ioins juste que pénétrant , l'humeur facile et pourtant inégale, la figure commune , mais agréable , ime physionomie qui promet une Ame et qui ne ment pas; on peut l'aborder avec indifférence, mais non pas la qui ter sans émotion. D'autres ont de bonnes qualités qui lui manquent ; d'autres ont à plus grande mesure celles qu'elle a ; mais nulle n'a des qualités mieux assorties pour faire un heureux caractère. Elle sait tirer parti de ses défauts mêmes ; et si elle étiit plus parfaite , elle plairait beaucoup moins.
Sophie n'est pas belle; inais auprès d'elle les hommes oublient les belles femmes , et les belles femmes sont mécontentes d'ellesmêmes. A peine est-elle jolie au premier aspect; mais plus on la voit, et plus clic .s'embellit : elle gagne où tant d'autres perdent , et ce qu'elle gagne elle ne le jx-rd plus. On peut avoir de plus beaux yeux , une plus belle bouche , une figure plus imposante ; mais on ne saurait avoir une taille mieux prise, un plus beau teint, une main plus blanche , un pied plus mignon , un regard plus doux , une physionomie plus touchante. Sans éblouir elle intéresse; elle charme , et l'on ne saurait dire pourquoi.
Sophie aime la parure , et s'y connaît ; sa mère n'a point d'autre femme de cliambrc qu'elle : elle a beaucoup de go«"il pour se mettre avec avantage ; mais elle hait les riches habillements ; on voit toujours dans le sien la simplicité jointe à l'élégance ; elle n'aime point ce qui brille, mais ce qui sied. Elle ignore quelles sont les couleurs à la mode , mais elle sait à merveille celles qui lui sont favorables. 11 n'y a pas une jeune personne qui paraisse mise avec moins de recherche et dont l'ajustement soit plus recherché : pas une pièce du sien n'est prise au hasard , et l'art ne parait dans aumne. Sa panire est très-raodeste en apparence cl très-coquette ei>
effet; clic n'étale point ses charmes , elle les couvre; mais eu Ici couvrant elle sait les faire ima<i;iner. En la voyant oji dit , Voilà une fille modeste et sage ; mais tant qu'on reste auprès d'elle , les yeux et le cœur errent sur toute sa personne sans qu'on puisse les en détacher, et l'on dirait que tout cet ajustement si simple n'est rais sa place que pour en être ôlé pièce à pièce par l'imagination.
Sophie a des talents naturels ; elle les sent , et ne les a pas négligés : mais n'ayant pas été à portée de mettre beaucoup d'art à leur culture , elle s'est contentée d'exercer sa jolie voix à chanter juste et avec goût , ses petits pieds à marcher légèrement , facilement, avec grâce ; à faire la révérence en toutes sortes de situations sans gène et sans maladresse. Du reste, elle n'a eu de maître à chanter que son père, de maîtresse à danser que sa mère ; et un organiste du voisinage lui a donné sur le clavecin quelques leçons d'accompagnement qu'elle a depuis cultivé seule. D'abord elle ne songeait qu'à faire paraître sa maui avec avantage sur ces touches noires *, ensuite elle trouva que le son aigre et sec du clavecin rendait plus doux le son de la voix ; peu à peu elle devint sensible à l'harmonie ; enfin, en grandissant, elle a commencé de sentir les chtu'mes de l'expression, et d'aimer la musique pour elle-même. Mais c'est un goût plutôt qu'un talent ; elle ne sait point déchiffrer un air sur la note.
Ce que Sophie sait le mieux , et qu'on lui a fait apprendre avec le plus de soin , ce sont les travaux de son sexe , même ceux dont on ne s'avise point , comme de tailler et coudre ses robes. Il n'y a pas un ouvrage à l'aiguille qu'elle ne sache faire , et qu'elle ne fasse avec plaisir ; mais le travail qu'elle préfère à tout autre est la dentelle , parce qu'il n'y en a pas un qui donne une attitude plus agréable, et où les doigts s'exercent avec plus do grâce et de légèreté. Elle s'est appliquée aussi à tous les détails ilu ménage. Elle entend la cuisine et l'oflice ; elle sait les prix des denrées, elle en connaît les quahtés; elle sait fort bien tenir les comptes , elle sert de maître d'hôtel à sa mère. Faite pour être un jour mère de famille elle-même, en gouvernant la maison paternelle elle apprend à gouverner la sienne ; elle peut suppléer
* [C'est donc fort nialadroitcmont que depuis que le piano a rniiplacé le tiavccin dans nos salons, les facteurs ont cliangé I ordiv de* deux euuli^urs du clavier , employant l'ivuirc pour les touches ]ilus apiKircutcs, et l'êbcnc pour celles qui le sont moins.] (tMotedc .V. Pclilain.)