‹ Émile (volume 2)Chapitre 205 sur 240 · I.. vie · texte numérisé non relu

I.. vie

Je ne conçois qu'une manière de voyager plus agréable que

iler à cheval; c'est d'aller à pied. On part à son moment , on

: réle à sa volonté , on fait tant et si peu d'exercice qu'on veut.

observe tout le pays ; on se détourne à droite , à gauche ; on

mine tout ce qui nous llatte; on s'arrête à tous les points de

. Aperçois-je une rivière , je la côtoie ; un bois touffu , je vais

Qui mullmm non temput in utus mmom conferl,.. nec optât crusti-

- timct. Quuntulaaimque tlaque abunde sufficiet, et ideo

mque ulliiniis diex renerit , non cunclabitiir sapiens irt ad SK^EC , de Brer. tU. , cap. 7 et H.] "i* Le voyager me semble un exercioe proufitatile... S'il fait laid » droite. Je prends à gaudie. Ai-je laissé quelque dioae derrien; iiioy , j'y reiuunif : c'est toujours mon cfaemin... La plupart nr prennfmt l'aller que p<Hir le vctiir; iU voyagent, couverts et reascrré» d uim- prudtiur Uciturne et incuinmunlcable,sedefTeDdanU de la contagion d'un air incogneu. • Um Tàicni, liv.ui, cb. 9.1

sous son ombre ; une grotle , je la visite ; une carrière , j'examine les minéraux. Partout où je me plais j'y reste. A l'instant quo je m'ennuie , je m'en vais. Je ne dépends ni des chevaux ni du postillon. Je n'ai pas besoin de cUoisir des chemins tout faits, des routes commodes; je passe partout où un homme peut passer, je vois tout ce qu'un homme peut voir ; et , ne dépendant que de moi-même , je jouis de toute Ja liberté dont un homme peut jouir. Si le mauvais temps m'arrête et que l'ennui me gagne, alors je prends des chevaux. Si je suis las.... Mais Emile ne se lasso {]uère; il est robuste; et pourquoi se lasserait-il? il n'est point pressé. S'il s'arrête , comment peut-il s'ennuyer ? Il porte partout de quoi s'amuser. Il entre chez un maître , il travaille ; il exerce ses bras pour reposer ses pieds.

I Voyager à pied , c'est voyager comme Thaïes , Platon , Py thagore. J'ai peine à comprendre comment un philosophe peut se 'résoudre à voyager autrement, et s'arracher à l'examen des ri- '-hesses qu'il foule aux pieds et que la terre prodigue à sa vue. Qui est-ce qui, aimant un peu l'agriculture, ne veut pas connaître les productions particulières au climat des lieux qu'il traverse, et la manière de les cultiver.^ Qui est-ce qui, ayant un peu de goût pour l'histoire naturelle, peut se résoudre à passer uu terrain sans l'examiner, un rocher sans l'écorner, des montagnes sans herboriser, des cailloux sans chercher des fossiles? Vos philosophes de ruelles étudient l'histoire naturelle dans des cabinets ; ils ont des colifichets, ils savent des noms, et n'ont aucune idée de la nature. Mais le cabinet d'Emile est plus riche que ceux des rois ; ce cabinet est la terre entière. Chaque chose y est à sa place : le naturaliste qui en prend soin a rangé^'le tout dans un fort bel ordre ; Daubenton ne forait pas mieux.

Combien de plaisirs différents on rassemble par celte agréable manière de voyager ! sans compter la santé qui s'affermit , l'humeur qui s'égaye. J'ai toujours vu ceux qui voyageaient dans de bonnes voilures bien douces , rêveurs, tristes, grondants ou souffrants; et les piétons toujours gais, légers, et contents de tout. Combien le cœur rit quand on approche du gilc! Combien un re|yas grossier parait savoureux ! Avec (|uel plaisir on se repose à table! Quel bon sommeil on fait dans un mauvais lit! Quand on ne veut qu'arriver , on peut courir en chaise de poste; mais quand on veut voyagi>r , il f.mt aller à piod.

Si , Avant que nou^ ayons fait cinquante lieues de la manière que j'imagine, Sophie n'est pas oubliée, il faut que je ne sois guère adroit, ou qu'Emile soit bien peu curieux ; car, avec tmt de connaissances élémentaires , il est difficile qu'il ne soil pas tenté d'en acquérir davantage. On n'est curieux qu'à proportion qu'on est instruit; ilsait précisément assez pour vouloir apprendre.

Cependant un objet en attire un autre , et nous avançons toujours. J'ai mis à notre première course un terme éloigné : le prétexte en est facile ; en sortant de Paris, il faut aller chercher une femme au loin.

Quelque jour, après nous être égarés plus qu'à l'ordinaire dams des vallons, dans des montagnes où l'on n'aperçoit aucun chemin , nous ne savons plus retrouver le nôtre. Peu nous importe , tous chemins sont bons pourvu qu'on arrive : mais encore faut-il arriver i|uelque part quand on a faim. Heureusement nous trouvons un paysan qui nous mène dans sa chaumière; nous mangeons de ^rand apjK'tit son maigre dincr. En nous voyant si fatigués, si afi'amés , il nous dit : Si le bon Dieu vous eut conduits de l'autre

coté de la colline , vous eussiez été mieux reçus Vous auriez

trouvé une maison de paix... des gens si charitibles... de si bonnes gens !... Ils n'ont pas meilleur cœur que moi , mais ils sont plus riches , quoiqu'on dise qu'ils l'étaient bien plus autrefois... Ils ne pâtissent pas , Dieu merci ; et tout le pays se sent de ce qui leur reste.

A ce mot de bonnes gens, le cœur du bon Emile s'épanouit. Mon ami , dit-il en me regardant , allons à celle maison dont les mai- Ires sont bénis dans le vuisiiiage : je serais bien aise de les voir; |)eut-étre seront-ils bien aises de nous voir aussi. Je suis sûr qu'ils nous recevront bien : s'ils sont des nôtres , nous serons des leurs.

La maison bien indiquée , on part , on erre dans les bois : une grande pluie nous surprend en chemin ; elle nous rctirde sans nous arrêter. Enfin l'on se retrouve , et le soir nous arrivons à la maison désignée. Dans le hameau qui l'entoure , cette seule maison, quoique simple, a quelijue apparence. Nous nous présentons, nous demandons l'hospitalité. L'on nous fait parler au maître ; il nous questionne, mais poliment : sans dire le sujet de notre' voyage , nous disons celui de notre détour. Il a gardé de son ancienne opulence la facilité de coonaitre l'état des gens dans leurs

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manières ; quiconque a vécu dans le grand monde se trompe rarement liVdcssus : sur ce passe-port nous sommes admis.

On nous montre Un appartement fort polit, mais propre et commode ; on y fait du feu, nous y trouvons du lin;^c, des nippes, tout ce qu'il nous faut. Quoi ! dit Emile tout suri)ris , on dirait que nous étions attendus. 0 que le paysan avait bien raison ! <iuelle attention ! quelle bonté ! quelle prévoyance ! et pour des inconnus! Je crois ùlre au temps d'Ilomcre. Soyez sensible à t«)ut cela , lui dis-je , mais ne vous on étonnez pas ; partout où les étrangers sont rares , ils sont bien venus : rien ne rend plus hospitalier que de n'avoir pas souvent i)esoin de l'élre : c'est 1 affluencc des hôles qui détruit riiosi)ilalilé. Du temps d'Ilomorc on ne voyageait guère, et les voyageurs élaienl bien reçus partout. Nous sonunes peut-être les seuls passagers qu'on ait vus ici de toute l'année. N'importe, reprend-il, cela même est un éloge de savoir se passer d'holes , et de les recevoir toujours bien.

Séchés et rajustés , nous allons rejoindre le mailrc de la maison ; il nous présente à sa femme ; elle nous reçoit non pas seulement avec politesse, mais avec bpnlé. L'honneur de ses coups d'œil est pour Kmile. Une mère , dans le cas où elle est, voit rarement sans inquiétude, ou du moins sans curiosité, entrer chez elle un homme de cet Age.

On fait hâter le souper [)our l'amour de nous. En entrant dans la salle à manger nous voyons cinti couverts : nous nous plaçons, il en reste un vide. Une jeune personne entre , fait une grande révérence , et s'assied modestement sans parler. Emile , occu|ic do sa faim ou de ses réponses, la salue, parle, et mange. Le principal objet de son voyage est aussi loin de sa pensée qu'il se croit Itii-méme encore loin du terme. L'entretien roule sur l'égaromenl de nos voj'ageurs. Monsieur, lui dit le maître de la maison, vous me paraissez un jeune homme aimable et sage ; et c^la me fait songer que vous êtes arrivés ici , votre gouverneur et vous , las et mouillés , comme Télémaque et Meivlor dans l'He de Calypso. Il est vrai, répond Emile, que nous trouvons ici l'hospitalité de Calypso. Son Mentor ajoute, Kt les charmes dKucharis. Mais Emile coimait l'Odyssée, et n'a point lu ïélémaciue ; il ne sait ce (pie c'est qu'Kucharis. Pour la jeune personne, je la vois rougir »us(iu'aux yciLx , les baisser sur son assiette, cl n'oser soufllor. I^

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