LIVRE V
■!i ro , qui ittuiirquc son embarras, fait signe au pi-re, et colui-ci liangc de conversitlion. En parlant de sa solitude, il s'engage sensiblement dans le récit des événements qui l'y ont confiné ;
- malheurs de sa vie , la conslancc de son épouse, les consolalitins qu'ils ont trouvées dans leur union, la vie douce et paisible iu"ils mènent dans leur retraite , et toujours sans dire un mot de
jounc personne; tout cela forme un récit agréable et touchant ,
; on ne peut entendre sans intérêt. Emile , ému, attendri, cesse
manger pour écouter. Enfin , à l'endroit où le plus honnête des
'imies s'étend avec plus de |)laisir sur l'attachement de la plus
-lie des femmes, le jeune voyageur, hors de lui, serre une main
lu mari qu'il a saisie, et de l'autre prend aussi la main de la
f'tnme, sur laquelle il se penche avec transport en l'arrosant de
•irs. La naive vivacité du jeune homme enchante tout le monde :
lis la fille, plus sensible que personne à cette marque de son
!i cœur, croit voir Téiémaquc affecté des malheurs de IMiiloc-
' . Elle porte à la dérobée les yeux sur lui pour mieux exami-
: sa figure; elle n'y trouve rien qui démente la comparaison.
1 air aisé a de la liberté sans arrogance ; ses manières sont vi-
- sans étourderie ; s.'i sensibilité rend son regard plus doux , s^i. vsionomic plus touchante : la jeune personne le voyant pleurer,
' près de mêler ses larmes aux siennes. Dans un si beau prèle , une honte secrète la retient : elle se reproche déjà lesirs prêts à s'échapper de ses yeux , comme s'il était mal d'en. :>er pour sa famille.
La mère, qui dès le commencement du souper u'a cessé de
lier sur elle, voit sa contrainte, et l'en délivre en l'envoyant
!c une commission. Une minute après, la jeune fille rentre,
!is si mai remise, que son désordre est visible a tous les yeux.
iiiere lui dit avec douceur : Sophie, remettez-vous; ne cesse-
'vous point de pleurer les malheurs de vos |)arenls.' Vous qui
- <'n consolez, n'y soyez pas plus sensible qu'eux-mêmes.
A ce nom de Sophie vous eussiez vu tressaillir Emile. Frappe
il un nom si cher, il se réveille en sursaut, et jette un regard avide
■iir celle qui l'ose porter. Sophie , ô Sophie ! est-ce vous que mon
ur cherche.» est-ce vous que mon rœuraimePlI l'observe, il la
ilempleavec une sorte <le crainte et de défiance. Il ne voit point
" lement la figure qu'il s'était peinte; il ne sait si celle qu'il
t vaut mieux ou moins. U étudie chaque trait, il épie chaqjiie-
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mouvement , civique geslc; il trouve à tout mille interprétations confuses ; il donnerait la moitié de sa vie pour qu'elle voulût dire un seul mot. Il me regarde, inquiet et troublé; ses yeux me font a la fois cent questions, cent reproches. 11 semble me dire à chaque regard : Guidez-moi tandis qu'il est temps; si mon cœur se livre et se trompe , je n'en reviendrai de mes jours.
Emile est l'homme du monde qui sait le moins se déguiser. Comment se déguiserait-il dans le plus grand trouble de sa vie, entre quatre spectateurs qui l'examinent , et dont le plus distrait en apparence est en effet le plus attentif? Son désordre n'échappe point aux yeux pénétrants de Sophie ; les siens l'instruisent de reste qu'elle en est l'objet : elle voit que celte inquiétude n'est pas de l'amour encore ; mais qu'importe ? il s'occupe d'elle , et cela sultif ; elle sera bien malheureuse s'il s'en occupe impunément.
Les mères ont des yeux comme leurs filles , et l'expérience de plus. La mère de Sophie sourit du succès de nos projets. Elle lit dans les cœurs des deux jeunes gens ; elle voit qu'il est temps de lixer celui du nouveau Télémaque ; elle fait parler sa fille. Sa fille, avec sa douceur naturelle , répond d'un ton timide qui ne fait que mieux son effet. Au premier son de cette voix, Emile est rendu; c'est Sophie, il n'en doute plus. Ce ne la serait pas , qu'il serait trop tard pour s'en dédire.
C'est alors que les charmes de cette Jille enchanteresse vont par torrents à son cœur, et qu'il commence d'avaler à longs Irai s le poison dont elle l'enivre. Il ne parle jikis , il ne répond plus ; il ne voit que Sophie , il n'entend que Sophie : si elle dit un mot , il ouvre la bouche; si elle baisse les yeux, il les baisse; s'il la voit soupirer, il soupire; c'est l'àrae de Sophie qui parait l'animer. Que la sienne a change dans peu d'instants! Ce n'est jilus le tour de Sophie de trembler , c'est celui d'Emile. Adieu la liberté , la naïveté, la franchise. Confus, embarrassé, craintif, il n'oso plus regarder autour de lui, de peur de voir qu'on le regarde* Honteux de se laisser pénétrer, il voudrait se rendre invisible à tout le monde pour se rassasier de la contempler sans être ob* serve. Sophie, au contraire, se rassure de la crainte d'£milc; elle voit son triomphe , elle en jouit.
Ac U uioslra giù, hcn chc in siio cor ne rida *. * [r,VKS0, CcrKxiitimmr lil-nutn , r. iv . ".} 6
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Elle n'a pas changé de contenance ; mais , malgré cet air moleste et ces yeux baissés , son tendre cœur palpite de joie, et lui iil que Télémaque est trouvé.
Si j'entre ici dans l'histoire trop naïve cl trop simple peut-être
;o leurs innocentes amours, on regardera ces détails comme un
j 'U frivole , et l'on aura tort. On ne considère pas assez l'influence
que doit avoir la première liaison d'un homme avec une femme
dans le cours de la vie de l'un et de l'autre. On ne voit pas qu'une
i'remière impression , aussi vive que celle de l'amour ou du pen-
liant qui tient sa place, a de longs effets dont on n'aperçoit point
I chaîne dans le progrès des ans, mais qui ne cessent d'agir jus-
u'a la mort. On nous donne, dans les traités d'éducation, de
-; inds verbiages inutiles et pédantesques sur les chimériques de-
\(»irs des enfants; et l'on ne nous dit pas un mot de la partie la
i)lus importante et la plus diflicile de toute l'éducation , savoir , la
crise qui sert de passage de l'enfance à l'état d'homme. Si j'ai pu
"■ndre ces essais utiles par quelque endroit , ce sera surtout pour
::i'y être étendu fort au long sur cette partie essentielle, omise
\KiT tous les autres, et pour ne m'étre |>oint laissé rebuter dans
cette entreprise par de fausses délicatesses, ni effrayer par des
lifiicultés de langue. Si j'ai dit ce qu'il faut faire, j'ai dit ce que
a du dire : il m'importe fort peu d'avoir écrit un roman. C'est
■ 11 assez beau roman que celui de la nature humaine. S'il ne se
.juve que dans cet écrit , est-ce ma faute.» Ce devrait être Ihis-
1 ire de mon espèce. Vous qui la dépravez, c'est vous qui faites
un roman de mon livre.
Une autre considération qui renforce la première est qu'il ne s'agit pas ici d'un jeune homme livré des l'enfance à la crainte , à la convoitise , à l'envie , à l'orgueil , et à toutes les passions qui servent d'instrument aux éducations communes; qu'il s'agit d'un jeune homme dont c'est ici non-seulement le premier amour, mais la première passion de toute espèce ; que de cette passion , l'unique peut-être qu'il sentira vivement dans toute sa vie , dépend la dernière forme que doit prendre son caractère. Ses manières de penser, ses sentiments, ses goûts, fixés par une passion durable, vont acquérir une consisbnce qui ne leur permettra plus de s'altérer. On conçoit qu'entre £milc et moi la nuit qui suit une pareille soirée ne se passe pas toute à dormir. Quoi donc: la seule conformité d'un nom doil-cllc avoir tant de pouvoir sur un homme
saiic? N'y a-l-il qu'une Sophie au monde? Se rcssembicnl-elles toutes d'àme comme de nom ? Toutes celles qu'il verra sont-elles la sienne? Est-il fou de se passionner ainsi pour une inconnue à laquelle il n'a jamais parlé? Attendez , jeune homme , examinez, observez. Vous ne savez pas même encore chez qui vous êtes ; et, à vous entendre , on vous croirait déjà dans votre maison.
Ce n'est pas le temps des leçons , et celles-ci ne sont pas faites pour être écoutées. Elles ne font que donner au jeune homme un nouvel intérêt pour Sophie, par le désir de justilier son penchant, (]c rapport des noms, celte rencontre qu'il croit fortuite, ma réserve même, ne font qu'irriter sa vivacité : déjà Sophie lui parait trop estimable pour qu'il ne soit pas sur de me la faire aimer.
Le matin, je me doute bien que , dans son mauvais habit de voyage , Emile tâchera de se mettre avec plus do soin. Il n'y manque pas : mais je ris de; son empressement à s'accommoder du linge de la maison. .le pénètre sa pensée ;«j'y lis avec plaisir qu'il cherche, en se préparant des restitutions , des échanges, à s'établir une espèce de correspondance qui le mette en droit d'y renvoyer et d'y revenir.
Je m'étais attendu de trouver Sophie un peu plus ajustée aussi de son côté : je mo suis trompé. Cette vulgaire coquetterie est bonne pour ceux à qui l'on ne veut que plaire. Celle du véritable amour est plus raflinée; elle a bien d'autres prétentions. Sophie est mise encore plus simplement que la veille, et même plus négligemment, quoique avec une propreté toujours scrupuleuse, .le ne vois de la coquetterie dans cette négligence <jue parce que j'y vois de l'affectation. Sophie sait bien qu'une parure plus recherchée est une déclaration ; mais elle ne sait pas (lu'une parure plus négligée en est une autre, elle montre qu'on ne se contente pas de plaire par l'ajustement , qu'on veut plaire aussi par la personne. Eh ! quimporte à l'amant comme on soit mise , pourvu (|u'il voie qu'on s'occupe de lui ? Déjà sure de son empire , Sophie ne se borne pas à frapper par ses charmes les yeux «riùnile , si son cœur ne va les chercher; il ne lui suffit plus qu'il les voie, elle ve;it qu'il les suppose. N'en a-t-il pas assez vu pour être obligé de deviner le reste?
Il est à croire que, durant nos entretiens de cette nuit , Sophie cl sa mère n'ont |)as non plus roslc muettes ; il y a eu des aveux
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.irradiés, des inslnu-lionsdonnt'cs. Le Icndcninin on se rassemble l»icn préparés. H n'y ;> pas douze lieurcs que nos jeunes gens se sont vus; ils ne se sont pas dit encore un seul mot, et déjà l'on voit quib s'entendent. Leur abord n'est pas familier ; il est env .irrassé, timide; ils no se parlent point; leurs yeux baissés •mblent s'éviler, et cela même est un signe d'intelligence : ils évitent, mais de concert : ils sentent déjà le besoin du mystère .vant de s'être rien dit. En partant nous demandons la [)ermission il' venir nous-mêmes rapporter ce que nous emportons. La boutlie d'Emile demande cette permission au père, à la mère , tandis que ses yeux icquicts, tournés sur la ûlle, la lui demandent beaucoup plus instamment. Sopbie ne ditnen, ne fait aucun signe, ne parait rien voir, rien entendre ; mais elle rougit , et cette rou- -"urest une réponse encore plus claire que celle de ses parents. On nous permet de revenir, sans nous inviter à rester. Cette conduite est convenable ; ou donne le couvert à des passants cidiarrassés de leur gite, mais il n'est pas décent qu'un amant couiic dans la maison de sa maîtresse.
A peine sommes-nous hors de celte maison chérie , qu'Émde -fuige à nous établir aux environs : la chaumière la plus voisine Il semble déjà trop éloignée ; il voudrait coucher dans les fossés lu château. Jeune étourdi! lui dis-je d'un ton de pitié, quoi! ■ja la }>assion vous aveugle ! Vous ne voyez déjà plus ni les Mcnséances ni la raison ! Malheureux ! vous croyez aimer, et vous voulez désboDorer votre maîtresse ! Que dira-t-on d'elle quand on viura (|u'un jeune homme qui sort de sa maison couche aux entrons? Vous l'aimez, dites-vous: Est-ce donc à vous de la perdre ■■'■ réputation? Est-ce là le prix de Ihospitalité que ses parents • "US ont accordée.' Ferez-vous l'opprobre de celle dont vous atl' iidez votre bonheur ? Eh ! qu'importent , répond-il avec vivacité, 1rs vains discours des hommes et leurs injustes sou()^ons? Ne in'avez-vous pas appris vous-même à n'en faire aucun cas.' Qui >ait mieux que moi combien j'honore Sophie , combien je la veux 'specter ? Mon attachement ne fera point sa honte , il fera sa -loire, il sera digne d'elle. Quand mon cœur et mes soins lui reniront partout l'hommage qu'elle mente , en quoi puisje l'oulra- -< r ? Cher Emile , reprends-je en l'embrassant , vous raisonner. ; i>ur vous : apprenez à raisonner pour elle. Ne comparez j)oml ritonneur d'un sexe à celui de l'autre : ils ont des principes tout
différents. Ces principes sont également solides et raisonnables, parce qu'ils dérivent également de la nature , et que la même vertu qui vous fait mépriser pour vous les discours des hommes vous oblige à les respecter pour votre maîtresse. Votre honneur est en vous seul, et le sien dépend d'autrui. Le négliger serait blesser le vôtre même ; et vous ne vous rendez point ce que vous vous devez, si vous êtes cause qu'on ne lui rende pas ce qui lui est dû.
Alors, lui expliquant les raisons de ces différences , je lui fais sentir quelle injustice il y aurait à vouloir les compter pour rien. Qui est-ce qui lui a dit qu'il sera l'époux de Sophie, elle dont il ignore les sentiments, elle dont le cœur ou les parents ont peut-être des engagements antérieurs, elle qu'il ne connaît point , et qui n'a peut-être avec lui pas une des convenances qui peuvent rendre un mariage heureux? Ignore-t-il que tout scandale est pour une lille une tache indélébile , que n'efface pas même son mariage avec celui qui l'a causé? Eh '. quel est l'homme sensible qui veutperdrecellequ'il aime?Quel est l'honnête hommequi veut faire pleurer à jamais à une infortunée le malheur de lui avoir plu ?
Le jeune homme , effrayé des conséquences que je lui fais envisager, toujours extrême dans ses idées , croit déjà n'être jamais assez loin du séjour de Sophie : il double le pas pour fuir plus promptement : il regarde autour de nous si nous ne sommes point écoutés; il sacrifierait mille fois son bonheur à l'honneur de celle qu'il aime; il aimerait mieux ne la revoir de sa vie , que de lui causer un seul déplaisir. C'est le premier fruit des soins que j'ai pris dès sa jeunesse de lui former un cœur qui sache aimer.
Il s'agit donc de trouver un asile éloigné , mais à portée. Nous cherchons, nous nous informons : nous apprenons qu'à deux grandes lieues est une ville ; nous allons chercher à nous y loger, plutôt que dans des villages plus proches , où notre séjour deviendrait suspect. C'est là qu'arrive enfin le nouvel amant, plein d'amour, d'espoir, de joie, et surtout de bons sentiments ; et voilà comment , dirigeant peu à peu sa passion naissante vers ce qui est bon et honnête, je dispose insensiblement tous ses penchants à prendre le même pli.
J'approche du terme de ma carrière; je l'aperçois déjà de loin. Toutes les grandes difficultés sont vaincues , tous les grands obstacles sont sunn<inlés; il ne me reste plus rien de pénible à fairo