‹ Émile (volume 2)Chapitre 207 sur 240 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

que de ne pas gâter mon ouvrage en me hâtant de le consommer. Dans l'incertitude der la vie humaine , évitons surtout la fausse ludence d'immoler le présent à l'avenir; c'est souvent immoler ^ qui est à ce qui ne sera point. Rendons l'homme heureux dans )us les âges, de peur qu'après bien des soins il ne meure avant >» l'avoir été. Or , s'il est un temps pour jouir de la vie , c'est as- 1 rément la fin de l'adolescence, où les facultés du corps et de ime ont acquis leur plus grande vigueur , et où l'homme , au mi- .^u de sa course , voit de plus loin les deux termes qui lui en font •nlir la brièveté. Si l'imprudente jeunesse se trompe, ce n'est '.s en ce qu'elle veut jouir, c'est en ce qu'elle cherche la jouis- . ince où elle n'est point , et qu'en s'apprétant un avenir misérable elle ne sait pas même user du moment présent. .

Considérez mon Emile à vingt ans passés , bien formé , bien constitué d'esprit et de corps , fort , sain , dispos , adroit , robuste , plein de sens , de raison , de bonté , d'humanité ; ayant des mœurs , du goût ; aimant le beau , faisant le bien ; libre de l'emjùre des passions cruelles, exempt du joug de l'opinion, mais >umis à la loi de la sagesse , et docile à la voix de l'amitié ; pos- -> (lant tous les talents utiles, et plusieurs talents agréables ; se souciant peu des richesses, portant sa ressource au bout de ses bras , et n'ayant pas peur de manquer de pain , quoi qu'il arrive. Le voilà maintenant enivré d'une passion naissante : son cœur s'ouvre aux premiers feux de l'amour ; ses douces illusions lui font un nouvel univers de délices et de jouissance ; il aime un objet ai- :able, et plus aimable encore par son caractère que par sa per- - inne ; il espère, il attend un retour qu'il sent lui être dû. C'est (lu rapport des cœurs , c'est du concours des sentiments honnêtes , que s'est formé leur premier penchant : ce penchant doit être durable. Il se livre avec confiance , avec raison même , au plus charmant délire , sans crainte , sans regret , sans remords , sans auirc inquiétude que celle dont le sentiment du bonheur est inséparable. Que peut-il manquer au sien ? Voyez , cherchez , imaginez ce qu'il lui faut encore, et qu'on puisse accorder avec ce qu'il a. Il réunit tous les biens qu'on peut obtenir à la fois ; on n'y en peut ajouter aucun qu'aux dépens d'un autre ; il est heureux autant qu'un homme peut l'être. Irai-je en ce moment .ibréger un tieslin si doux .' irai-je troubler une volupté si pure ? Ah ! tout le prix de la vie est dans la félicite qu'il goûte. Que pourrais-jc lui

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rendre qui valût ce que je lui aurais otc? Même en meltant le comble à son l)onhcur , j'en détruirais le plus grand charme. Ce bonheur suprême est cent fois plus doux à espérer (pi'à obtenir; on en jouit mieux quand on l'attend que quand on le goûte. 0 bon Emile, aime et soi* aimé! jouis longtemps avant que de posséder ; jouis à la fois de l'amour et de l'innocence ; fais ton paradis sur la terre en attendant l'autre : je n'abrégerai point cet heureux temps de ta vie ; j'en filerai pour toi l'enchantement; je le prolongerai le plus qu'il sera possible. Hélas ! il faut qu'il finisse , et qu'il finisse en peu de temps; mais je ferai du moins qu'il dure toujours dans ta mémoire, et que tu ne te repentes jamais de l'avoir goûté.

Emile n'oublie pas que nous avons des restitutions à faire. Silot qu'elles sont prêtes , nous prenons des chevaux , nous allons grand train : pour cette fois, eu partant il voudrait être arrivé. Quand le cœur s'ouvre aux passions , il s'ouvre à l'ennui de la vie. Si je' n'ai [t&s perdu mon temps, la sienne entière ne se passera pas ainsi.

Malheureusement la route est fort coupée et le pays difficile. Nous nous égarons; il s'en aperçoit le premier, et , sans s'impatienter, sans se plamdre , il met toute son attention à retrouver son chemin; il erre longtemps avant de se reconnaître, et toujours avec le même sang-froid. Ceci n'est rien pour vous, mais c'est beaucoup pour moi, qui connais son naturel emporté : je vois lo fruit des soins que j'ai rais dès son enfance à l'endurcir aux coups de la nécessité.

Nous arrivons enfin. La réception qu'on nous fait est bien plus simple et plus obligeante que la première fois; nous sommes déjà d'anciennes connaissances. Emile et So|)hie se saluent avec un peu d'embarras , et ne se parlent toujours point : que se diraient-ils en notre présence? L'entretien qu'il leur faut n'a pas besoin de témoins. L'on se promène dans le jardin : ce jardin a pour parterre un potager très-bien entendu; pour parc, un verger couvert de grands et beaux arbres fruitiers de toute espèce , coupé en divers sens de jolis ruisseaux, et de plates-bandes pleines de fleurs. Le beau lieu ! s'écrie Emile plein de son Homère, et toujours dans l'enthousiasme; je crois voir le jardin d'Alcinoûs. La fille voudrait savoir ce que c'est ((u'AIcinoûs , et la mère le ilemando. Alcinoûs , leur dis-je , était un roi de Corcyrc , dont le jardin , de-

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cril p.ir Ilomcrc , est critiqué par les gens de goût , comme trop !■ impie cl trop pou paré'. Cet Alcinoûs avait une fille aimable, «ini, la veille qu'un étranger reçut l'hospitalité chez son père,

■ iigea qu'elle aurait bientôt un mari. Sophie , interdite, rougit ,

sse les yeux, se mord la langue; on ne peut imaginer une pâlie confusion. Le pt're, qui se plait à l'augmenter, prend la Mjle, et dit que la jeune princesse allait elle-même laver le !.ni:e à la rivière. Croyez-vous , poursuit-il , qu'elle eût dédaigné '!• toucher aux serviettes sales, en disant qu'elles sentaient le illon? Sophie , sur qui le coup porte , oubliant sa timidité naf'Ile , s'excuse avec vivacité. Son papa sait bien que tout le iiu linge n'eût point eu d'autre blanchisseuse qu'elle , si on l'ait laissée faire ' ; et qu'elle en eût fait davantage avec plaisir , si le lui eût ordonné. Durant ces mots elle me regarde à la déroi i> avec une inquiétude dont je ne puis m'empécher de rire, en li-.int dans son cœur ingénu les alarmes qui la font parler. Son '•a la cruauté de relever celte étourderie, en lui demandant i !i ton railleur à quel propos elle parle ici pour elle , et ce qu'elle ;>> commun avec la fille d'Alcinoûs. Honteuse et tremblante , n'ose plus souffler , ni regarder personne. Fille charmante, il >t plus temps de feindre; vous voilà déclarée en dépit de vous.

' n En sortant du (>alais on troure un raste jardin de quatre arponts .

-rrint cl clos tout alcnlon;'. plantii de grande arbres fleiiri.s , pro-

■ ' (|ps poires, des pomiiif* de prenade et d'antres des plus IhîIIcs

des ri;;uiers nu doux fiiitt, et des oliviers vcrdoj-ants. Januis

l'année «'ntière ces tieiux Jirbres ne restent sans fruiU : l'hiver et

i douce luleiiic du vent d'oiust fait à U fois nouer les uns et mûrir

■ -. On voit la |ioirc et la |K)iiiine vieillir et s<;cher sur leur ar-

Mir le riguier, et Li grap|>c sur la souche. La vigne inëpui-

d'y p<>rt<>rde nouveaux raisins; on fait cuire et contire Ira

. tandis qu'on en vendange d'autres, laissant

i-ncorc en llcimi.en verjus, ou qui coinnien-

- - liouts, deux carn'-s bien cultivés , et couverts

• >li; llcunt toute l'anncc , sont umës de deux fontaines, dont l'une est

• "li^tribui'c dans tout le jardin . et l'autre , apn-s avoir traversé le palais ,

• I -t r inluitc i un t>.1tinient élevé dans la ville, jMjur abreuver les ti-

' ' ^t la description du jardin royal d'AlcinoOs , au septième livre -l'r ; jardin dans lequel , i L> honte de ce vieux rêveur d'IIonièru îices de son temps , on ne voit ni treillages , ni sLilues , ni casca- ' . m b<>ulin!;rins.

J'avoue que je sais quelque gré k la mi>re de .Sophie de ne lui avoir laissé g.iter dans le savon ib.-s mains aussi douces que les siennes , et Emile doit baiser si souvent .

Bientôt celle petite scène est oubliée ou parait l'être : très-heureusement pour Sopiiie, Emile est le seul qui n'y a rien compris. La promenade se continue , et nos jeunes gens , qui d'abord étaient à nos côtés , ont peine à se régler sur la lenteur de notre marche; insensiblement ils nous précèdent , ils s'approchent , ils s'accostent à la fin , et nous les voyons assez loin devant nous. Sophie semble allcntive et posée ; Emile parle et gesticule avec feu : il ne parait pas que l'entretien les ennuie. Au bout d'une grande heure, on retourne, on les rappelle; ils reviennent, mais lentement à leur tour, et l'on voit qu'ils mettent le temps à profit. Enfin tout à coup leur entretien cesse avant qu'on soit à portée de les entendre, et ils doublent le pas pour nous rejoindre. Emile nous aborde avec un air ouvert et caressant; ses yeux pétillent de joie ; il les tourne pourtant avec un peu d'inquiétude vers la mère de Sophie, pour voir la réception qu'elle lui fera. Sopiiie n'a pas , à beaucoup près , un maintien si dégagé ; en approchant elle semble toute confuse de se voir tète à tête avec un jeune homme , elle qui s'y est si souvent trouvée avec d'autres sans en être embarrassée , et sans qu'on l'ait jamais trouvé mauvais. Elle se hâte d'accourir à sa mère, un peu essoufflée , en disant quelques mots qui ne signifient pas grand' chose , comme pour avoir l'air d'ètro là depuis longtemps.

A la sérénité qui se peint sur le visage de ces aimables enfants, on voit que cet entretien a soulagé leurs jeunes cœurs d'un grand poids. Ils ne sont pas moins réservés l'un avec l'autre, mais leur réserve est moins embarrassée ; elle ne vient plus que du respect d'Emile , de la modestie de Sophie , et de l'honnêteté île tous deux. Emile ose lui adresser quelques mots, quelquefois elle ose répondre; mais jamais elle n'ouvre la bouche pour cela sans jeter les yeux sur ceux de sa mère. Le changement qui parait le plus sensible en elle est envers moi. Elle me témoigne une considération plus empressée , elle me regarde avec intérêt , elle me parle affectueusement , elle est attentive à ce qui peut me plaire ; je vois qu'elle m'honore de son estime, et qu'il ne lui est pas indifférent d'obtenir la mienne. Je comprends qu'Emile lui a parlé de moi ; on dirait qu'ils ont déjà comploté de me gagner : il n'en est rien pourtant, et Sophie elle-même ne se gagne pas si vile. Il aura peut-être plus besoin de ma faveur auprès d'elle , que de la sienne auprès de moi. Couple charmant!... Eu songeant que le cœur

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isibledc mon jeune ami m\i fait entrer pour beaucoup dans 1 premier entrelien avec sa maîtresse, je jouis du prix de ma iiie; son amitié m'a tout payé.

Los visites se réitèrent. Les conver>ations entre nos jeunes gens

> iennentplus fréquentes. Emile, enivré d'amour, croit déjà lou-

T à son bonheur. Cependant il n'obtient point d'aveu formel

Sophie ; elle l'écoute , et ne lui dit rien. Emile connaît toute sa

Mlestie;tant de retenue l'étonne peu; il sent qu'il n'est pas

I auprès d'elle; il sait que ce sont les pères qui marient le»

mis; il suppose que Sophie attend un ordre de ses larents;

iui demande la permission de le solliciter; elle ne s'y oppose pas.

r m'en parle ; j'en parle en son nom , même en sa présence. Quelle

piise pour lui d'apprendre que Sophie dépend d'elle seule , et

pour le rendre heureux elle n'a qu'à le vouloir ! Il commence

'' plus rien comprendre à sa conduite. Sa confiance diminue.

«il.irme , il se voit moins avancé qu'il ne pensait l'être ; et c'est

:'s que l'amour le plus tendre emploie son langage le plus tou-

.!il pour la fléchir.

! mile n'est pas fait pour deviner ce qui lui nuit : si on ne le lui , il ne le saura de ses jours , et Sophie est trop fière pour le lui • . Les difficultés qui l'arrêtent feraient l'empressement d'une autre. Elle n'a pas oublié les leçons de ses parents. Elle est pauvre ; Emile est riche , elle le s;iit. Combien il a besoin de se faire estimer d'elle! Quel mérite ne lui faut-il point pour effacer cette inégalité ! Mais comment songerait-il à ces obstacles? Emile sait-il s'il est riche ? Dai^ne-t-il même s'en informer ? Grâces au ciel , il n'a nul besoin de l'être , il sait être bienfaisant sans cela. Il tire le bien qu'il fait de son c«cur, et non de sa bourse. Il donne aux malheureux son temps , ses soins , ses affections , sa personne ; et , dans l'estimation de ses bienfaits , à peine ose-t-il compter pour quelque chose l'argent qu'il répand sur les indigents.

Ne sachant à quoi s'en prendre de sa disgrâce , il l'attribue à sa propre faute : car qui oserait accuser de caprice l'objet de ses adorations ? L'humiliation de l'amour-propre augmenle les regrets de l'amour éconduit. Il n'approche plus de Sophie avec cette aimable confiance d'un c<£ur qui se sent digne du »ien ; il est craintif et tremblant devant elle. Il n'espère plus la toucher par la tendresse , il cherche à la fléchir par la pitié. Quelquefois sa |)atience •e lasse, le dépit est prêt ;i lui surcéder. S*mJ»ic semble pressentir

ces emportements , et le regarde. Ce seul regard le désarme et l'intimide : il est plus soumis qu'auparavant.

Troublé de cette résistance obstinée et de ce silence invincible, il épanche son cœur dans celui de son ami. Il y dépose les douleurs de ce cœur navré de tristesse ; il implore son assistance et ses conseils. Quel impénétrable mystère ! Elle s'intéresse à mon sort, je n'en puis douter : loin de ra'éviler, elle se plait avec moi : quand j'arrive elle marque de la joie, et du regret quand je pars; elle reçoit mes soins avec bonté; mes services paraissent lui plaire; elle daigne me donner des avis , quelquefois même des ordres. Cependant elle rejette mes sollicitations , mes prières. Quand j'ose parler d'union , elle m'impose impérieusement silence; et si j'ajoute un mot, elle me quitte à l'instant. Par quelle étrange raison veut-elle bien que je sois à elle, sans vouloir entendre parler d'être à moi? Vous qu'elle honore, vous qu'elle aime et qu'elle n'osera faire taire, parlez , faites-la parler ; servez votre ami , couronnez votre ouvrage ; ne rendez pas vos soins funestes à votre élève : ah ! ce qu'il tient de vous fera sa misère , si vous n'achevez son bonheur.

Je parle à Sophie , et j'en arrache avec peu de peine un secret que je savais avant qu'elle me l'eût dit. J'obtiens plus difficilejnenl la permission d'en instruire Emile ; je l'obtiens enfin, et j'en use. Cette explication le jette dans un étonnementdont il ne peut revenir. Il n'entend rien à celte délicatesse ; il n'imagine pas ce que des écus de plus ou de mouis font au caractère et au mérite. Quand je lui fais entendre ce qu'ils font aux préjugés , il se met à rire ; et, transporté de joie , il veut partir à l'instant , aller tout déchirer, tout jeter, renoncer à tout, pour avoir l'honneur d'être aussi pauvre que Sophie, et revenir digne d'élre son époux.

Hé (juoi ! dis-je en l'arrêtant, et riant à mon tour de son impétuosité, celte jeune tète ne mùrira-t-el!e point? et , après avoir philosophé toute votre vie , n'apprendrcz-vous jamais à raisonner.* Comment ne voyez-vous pas qu'en suivant votre insensé projet vous allez empirer votre situation, et rendre Sophie plus intrailable ? C'est un petit avantage d'avoir quehiues biens de plus qu'elle, c'en serait un très-grand de les iui avoir tous sacriliés; et si sa fierté ne peut se résoudre à vous avoir la |)remière obligation, comment se résoudrait-elle à vous avoir l'autre? î^i elle ne peu', souffrir qu'ui! mari puisse lui reprocher de l'avoir eiu'iclne , souffrira-t-ellr tiuilpuiss»» lui reprocher de s'être appauvri pour cllcP

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!;h , malheureux 1 tremblez qu'elle ne vous soupeonne d'avoir eu

■ projet. Devenez au contraire économe et soigneux pour l'amour .elle, de peur qu'elle ne vous accuse de vouloir la gagner par

liesse , et de lui sacrifier volontairement ce que vous perdrez |Kir

gliçence.

Croyez-voas au fond que de grands biens lui fassent peur, et :!ic ses oppositions viennent procisémcnt des richesses? Non, ' her Emile; elles ont une cause plus solide et plus grave dans l'effet que produisent ces richesses dans l'âme du possesseur. Elle sait que les biens de la fortune sont toujours préf(Tr> a tuut |)ar ceux qui les ont. Tous les riches comptent l'or avant le mérite. Dans la, mise commune de l'argent et des services, ils trouvent toujours que ceux-ci n'acquittent jamais l'autre , et pensent qu'on leur en doit de reste quand on a passé sa vie à les servir en mangeant leur [Kiin. Qu'avez-vous donc à faire, ô Emile, pour la rassurer sur ses criintes? Faites- vous bien connaître à elle ; ce n'est pas l'affaire d'un j<iur. Montrez-lui dans les trésors de votre âme noble de quoi racheter ceux ilmt vous avez le malheur d'être parbgé. A force de constance et de temps , «'irmontez sa résistance ; à force do »cntiments grands et généri -x , forcez-la d'oublier vos richesses. Aimez-la, servez-la , servez ses respectables parents. Prouvez-lui que ces soins ne sont pas l'effet d'une passion folle et passagère , mais des principes ineffaçables gravés au fond de votre cœur. Honorez dignement le mérite outragé par la fortune : c'est le seul pioyen de le réconcilier avec le mérite qu'elle a favorisé.

On conçoit quels transports de joie ce discours donne au jeune homme , combien il lui rend de confiance et d'espoir, combien son hmméte cœur se félicite d'avoir à faire , jwur plaire à Sophie , tout ce qu'il ferait de lui-même quand Sophie n'existerait pas, ou qu'il ne serait p;is amoureux d'elle. Pour peu qu'on ait compris son caractère, qui est-ce qui n'imaginera pas sa conduite en celle occasion ?

Me voilà donc le confident de mes deux bonnes gens et le médiateur de leurs amours ! Bel emploi pour un gouverneur ! Si beau , que je ne fis de ma vie rien qui m'élevàt tant à nies propres yeux , et qui me rendit si content de moi-même. .\u leste , cet emploi ne laisse pas d'avoir ses agréments : je ne suis pas mal venu dans la maison; l'on s'y fie à moi <lu soin d'y tenir les amants dan* l'ordre : Emile , toujours tremblant de me dépl.iire , ne fui jainai»

si docile. La pclilc personne m'accable d'amiliés dont je ne suis pas la dupe , et dont je ne prends pour moi que ce qui m'en revient. C'est ainsi qu'elle se dédommage indireclcmcnt du respect dans lequel elle lient Emile. Elle lui l'ail en moi mille tendras caresses , qu'elle aimerait mieux mourir que de lui faire à lui-même ; et lui , (jui sait que je ne veux pas nuire à ses intérêts , est charmé de ma bonne intelligence avec elle. Il se console quand elle refuse son bras à la promenade , cl que c'est pour lui préférer le mien. Il s'éloigne sans murmure en me serrant la main , et me disant tout bas , de la voix et de l'œil : Ami , parlez pour moi. Il nous suit des yeux avec intérêt : il lâche de lire nos sentiments sur nos visages , et d'interpréter nos discours par nos gestes; il sait que rien de ce qui se dit entre nous ne lui est indifférent. Bonne Sophie , combien votre cœur sincère est a son aise , quand, sans être enlendue de Télémaque , vous pouvez vous entretenir avec son Mentor ! Avec quelle aimable franchise vous lui laissez lire dans ce tendre cœur tout ce qui s'y passe ! Avec quel plaisir vous lui montrez loute votre estime pour son élève ! Avec quelle ingénuité touchante vous lui laissez pénétrer des sentiments plus doux ! Avec quelle feinte colère vous renvoyez l'importun quand l'impatience le force à vous interrompre ! Avec quel charmant dépit vous lui reprochez sou indiscrétion quand il vient vous empêcher de dire du bien de lui , d'en entendre, et de tirer toujours de mes réponses quelque nouvelle raison de l'aimer !

Ainsi parvenu à se faire souffrir comme amant déclaré , Emile en fait valoir tous les droits; il parle, il presse, il sollicite, il importune. Qu'on lui parle durement , qu'on le maltraite , peu lui importe, pourvu qu'il se fasse écouter. Enlin il obtient, non sans peine , que Sophie de son côté veuille bien prendre ouvertement sur lui l'autorité dune maîtresse , qu'elle lui prescrive ce qu'il doit faire , qu'elle commande au lieu de prier , qu'elle accepte au lieu de remercier, qu'elle règle le nombre et le temps des visites, ([u'elle lui défende de venir jusqu'à tel jour, et de rester passé telle heure. Tout cela ne se fait point par jeu , mais très-sérieusement; et si elle accepta ces droits avec peine, elle en use avec une rigueur qui réduit souvent le pauvre Emile au regret de les lui avoir donnés. Mais, quoi qu'elle ordonne, il ne réplique point ; cl souvent , en |)arlant pour obéir, il n>c regarde avec des yeux pleins de joie (jui me disent : Vous vo)CZ qu'elle a pris posscs-

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