‹ Émile (volume 2)Chapitre 210 sur 240 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

nismp ! Que scri d'avHir ce qai est saMime? Oui , sans doute,

- le disent dans l'illusion qui les charme : ils se voient parfaits ,

s'aiment, ils s'entretiennent avec enthousiasme de ce qui donne

1 prix à la vertu. Les sacrifices qu'ils lui font la leur rendent

nre. Dans des transports qu'il faut vaincre, ils versent quelque-

iois ensemble des larmes plus pures que la rosée du ciel , et ces

«louées larmes font l'enchantement de leur vie ; ils sont dans le

plus cbarmant délire qu'aient jamais éprouvé des âmes humaines.

Les privations mêmes ajoutent à leur bonheur, et les honorent à

leurs propres yeux de leurs sacrifices. Hommes sensuels , corps

sans âmes , ils connaîtront un jour vos plaisirs , et regretteront

toute leur ne l'heureux temps où ils se les sont refusés !

Malgré cette bonne intelligence, il ne laisse pas d'y avoir quelquefois des dissensions, même des querelles; la maîtresse n'est fws sans caprice , ni l'amant sans emportement : mais ces petits orages passent rapidement, et ne font que raffermir l'union ; l'expérience même apprend à Emile à ne les plus tant craindre; les raccooHDodements lui sont toujours plus avantageux que les brouilleries ne lui sont nuisibles. Le fruit de la première lui en a fait espérer autant des autres ; il s'est trompé : mais enfin, s'il n'en rapporte pas toujours un profit aussi sensible , il y gagne toujours de voir confirmer par Sophie l'intérêt sincère qu'elle prend à son cœur. On veut savoir quel est donc ce profit. J'y consens d'autant plus volontiers , que cet exemple me donnera lieu d'exposer une maxime très-utile , et d'en combattre une trèsfuneste.

ÉiDÎle aime , il n'est donc pas téméraire ; et l'on conçoit encore mieux que l'impérieuse Sophie n'est pas fille à lui passer des familiarités. Comme la sagesse a son terme en toute chose , on la taxerait bien plutôt de trop de dureté que de trop d'indulgence ; «t son père lui-même craint quelquefois que son extrême fierté ne dégénère en hauteur. Dans les téte-à-tête les plus secrels Emile «"oserait sollirrt'^r la moindre faveur, pas même y paraître aspiirer ; et quand elle veut bien passer son bras sous le sien à la promenade, grâce qu'elle ne laisse pas changer en droit, à peine «se-t-il quelquefois , en soupirant , presser ce bras contre sa poitrine. Cependant, après une longue contrainte, il se hasarde à fcniser furtivement sa robe , et plusieurs fois il est assez heureux ^our qu'elle veuille bien ne s'en p.is apercevoir. Un jour qu'il

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veut prendre un peu plus ouvertement la même liberté , elle s'avise (le le trouver très-mauvais. Il s'obstine, clic s'irrite, le dépit lui dicte quelques mots piquants ; Emile ne les endure pas sans réplique : le reste du jour se passe en bouderie , et l'on se sépare très-mécontents.

Sophie est mal à son aise. Sa mère est saconfidonlc; comment lui cacherait-eile son chagrin ? C'est sa première brouillerie; el une brouillerie d'une heure est une si grande affaire ! Elle se rcpent de sa faute ; sa mère lui permet de la réparer, son père le lui ordonne.

Le lendemain , Emile inquiet revient plus tôt qu'à l'ordinaire. Sophie est à la toilette de sa mère , le père est aussi dans la même chambre : Emile entre avec respect, mais d'un air triste. A peine le père et la mère l'onl-ils salué, que Sophie se retourne, et , lui présentant la main , lui demande, d'un ton caressant , comment il se porte. Il est clair que cette jolie main ne s'avance ainsi que pour être baisée : il la reçoit, et ne la baise |)as. Sophie, un peu honteuse, la relire d'aussi bonne grâce qu'il lui est possible. Emile , qui n'est pas fait aux manières des femmes , et qui ne sait à quoi le caprice est bon , ne l'oublie pas aisément, et ne s'apaise pas si vite. Le père de Sophie , la voyant embarrassée , achève de la déconcerter par des railleries. La pauvre fille , confuse , humiliée , ne sait plus ce qu'elle fait , et donnerait tout au monde |tour oser pleurer. Plus elle se contraint, plus son cœur se gonfle; une larme s'échappe enlin, malgré qu'elle en ait. Emile voit cotte larme, se précipite à ses genoux , lui prend la main , la baise plusieurs fois avec saisissement. Ma foi , vous êtes trop bon , dit le père en éclatant de rire ; j'aurais moins d'indulgence pour toutes ces folles , et je punirais la bouche qui m'aurait offensé. Emile, enhardi |)ar ce discours, tourne un œil suppliant vers la mère, et , croyant voir un signe de consentement, s'approche en tremblant du visage de Sophie, qui détourne la tète, et , pour sauver h bouche , expose une joue de roses. L'indiscret ne s'en contente pas ; on résiste faiblement. Quel baiser, s'il n'était pas pris sous les yeux d'une mère! Sévère Sophie, prenez garde à vous; on vous demandera souvent votre robe à baiser, à condition que vous la refuserez quelquefois.

Après cette exemplaire punition, le père sort pour quelque affaire; la mère envoie Sophie sous quoique prétexte, puis elle

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