LIVRE V
adresse la parole à Emile , et lui dit d'un ton assez sérieux : « Mon- « sieur, je crois qu'un jeune homme aussi bien né , aussi bien élevé
• que vous, qui a des sentiments et des mœurs , ne voudrait pas
■ payer du déshonneur d'une famille l'amitié qu'elle lui lémoi- « gne. Je ne suis ni farouche ni prude ; je sais ce qu'il faut pas- « ser à la jeunesse folâtre ; et ce que j'ai souffert sous mes yeux
■ vous le prouve assez. Consultez voire ami sur vos devoirs ; il
■ vous dira quelle différence il y a entre îesjcux que la présence
• d'un père et d'une mère autorise , ot les libertés qu'on prend loin " d'eux en abusant de leur confiance, en tournant en pièges le» « mêmes faveurs qui , sous leurs yeux , ne sont qu'innocentes. « Il vous dira, monsieur, que ma lille n'a eu d'autre tort avec vous « que celui de ne pas voir, dès la première fois, ce qu'elle ne de- « vait jamais souffrir; il vous dira que tout ce qu'on prend pour « faveur en devient une, et qu'il est indigne d'un homme d'hon- « neur d'abuser de la simplicité dune jeune fille, pour usurper en « secret les mêmes libertés qu'elle peut souffrir devant tout le « monde. Car on sait ce que la bienséance peut tolérer en public ; < mais on ignore où s'arrête , dans l'ombre du mystère , celui qui
■ se fait seul juge de ses fantaisies. »
Après cette juste réprimande , bien plus adressée à moi qu'à mon élève, cette sage mère nous quitte, et me laisse en admiration de sa rare prudence, qui compte pour peu qu'on baise devant die la bouche de sa fille, et qui s'effraye qu'on ose baiser sa robe en parliriilier. En réfléchissant à la folie de nos mnximes , qui sacrifient toujours à la décence la véritable I onnételé, je comprends pourquoi le langage est d'autant plus chaste que les cœurs sont plus corrompus , et pourquoi les procédés sont d'autant plus exacts que ceux qui les ont sont plus malhonnêtes.
En pénétrant , à cette occasion , le cœur d'Emile des devoirs que j'aurais du plus toi lui dicter , il me vient une réflexion nouvelle , qui fait peut-être le plus d'honneur à Sophie, et que je me i:arde pourtant bien de communiquer à son amant : c'est qu'il est clair que celte prétendue fierlé qu'on lui reproche n'est qu'une précaution très-sage pour se garantir d'elle-même. Ayant le malheur de se sentir un tempérament combustible , elle redoufe la première étincelle, et l'éloigné de tout son pouvoir. Ce n'est pas p.'ir fierté qu'elle est sévère , c'est par humilité. Elle prend sur f'mile l'empire qu'elle craint de n'avoir pas sur Sophie ; elle se sort
53r) EMILE.
de l'un pour comltallre l'autre. Si elle était plus confiante , elle serait bien moins (ière. Otez ce seul point , quelle lilie au inonde est plus facile et plus douce.' qui est-ce qui supporte plus patiemment une offense? qui est-ce qui craint plus d'en faire à autrui.' qui est-ce qui a moins de prétentions en tout genre , hors la vertu? Encore n'est-ce pas de sa vertu qu'elle est fière , elle ne l'est que pour la conserver; et, quand elle peut se livrer sans risque au penchant de son cœur, elle caresse jusqu'à son amant. Mais sa discrète mère ne fait pas tous ces détails à son père même : les hommes ne doivent pas tout savoir.
Loin même qu'elle semble s'enorgueillir de sa conquête , Sophie en est devenue encore plus affable, et moins exigeante avec tout le monde, hors peut-être le seul qui produit ce changement. Le sentiment de l'indépendance n'enfle |)lus son noble cœur. Elle triomphe avec modestie d'une victoire qui lui coûte sa liberté. Elle a le maintien moins libre et le parler plus timide depuis qu'elle n'entend plus le mot d'amant sans rougu- ; mais le contenteraciU perce à travers son embarras , et cette honte elle-même n'est ps un sentiment fâcheux. C'est surtout avec les jeunes survenants que la différence de sa conduite est le plus sensible. Depuis qu'elle ne les craint plus , l'extrême réserve qu'elle avait avec eux s'est beaucoup relâchée. Décidée dans son choix , elle se montre saus scrupule gracieuse aux indifférents; moins diflicile sur leur raé^ rite depuis qu'elle n'y prend plus d'intérêt, elle les trouve toujours assez aimables pour des gens qui ne lui seront jamais rien.
Si le véritable amour pouvait user de coquetterie , j'en croirais même von quelques traces dans la manière dont Sophie se comporte avec eux en |)résencc de son amant. On dirait que , non contente de l'ardente passion dont elle l'embrase i)ar un mélange ex- ((uis de réserve et de caresse, elle n'est pas fâchée encore d'irriter cette mémo passion par un peu d'inquiétude ; on dirait qu'égayant à dess(in ses jeunes hôtes, elle destine au tourment d'Emile les grâces d'un enjouement qu'elle n'ose avoir avec lui : mais Sophie est trop attentive , trop bonne, trop judicieuse, pour le tourmenter en effet. Pour tempérer ce dangereux stimulant , l'amour et l'honnêteté lui tiennent lieu de prudence : elle sait l'alarmer et le rassurer précisément quand il faut ; et si quelquefois elle l'iiiquiète, elle ne l'atlrislo jamais. Pardonnons le souci qu'elle donne il ce qu'elle aime ,1 la pour (pj'elle a qu'il ne soit jamais assez cnlac*.