‹ Émile (volume 2)Chapitre 212 sur 240 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Mais qud effet ce petit manège fera-t-il sur Emile? Sera-t-il jaloux? ne le sera-t-il pas? C'est ce qu'il faut examiner; car de telles digressions entrent aussi dans l'objet de mon livre , etm'éloint peu de mon sujet.

J'ai fait voir précédemment comment , dans les choses qui ne tieoneat qu'à l'opinion , cette passion s'introduit dans le cœur de l'homme. Mais en amour c'est autre chose ; la jalousie parait alors tenir de si près à la nature , qu'on a bien de la peine à croire qu'elle n'en vienne pas; et l'exemple même des animaux, dont plusieurs sont jaloux jusqu'à la fureur, semble établir le sentiment opposé réplique. Est-ce l'opinion des hommes qui apprend aux coqs àse mettre eo pièces, et aux taureaux à se battre jusqu'à la mort ?

L'aversion contre tout ce qui trouble et combat nos plaisirs est

t mouvement naturel , cela est incontestable. Jusqu'à certain point le désir de posséder exclusivement ce qui nous plaît est encore dans le même cas. Mais quand ce désir, devenu passion , se transforme en fureur ou en une fantaisie ombrageuse et chagrine appelée jalousie , alors c'est autre chose ; cette passion peut être naturelle , ou ne l'être pas ; il faut distinguer.

L'exemple tiré des animaux a été ci-devant examiné dans le n$cours sur r inégalité: et maintenant que j'y réfléchis de nouveau , cet examen me parait assez solide pour oser y renvoyer les lecteurs. J'ajouterai seulement aux distinctions que j'ai faites dans cet écrit, que la jalousie qui vient de la nature tient beaucoup à !a puissance du sexe , et -que quand cette puissance est on parait être illimitée, c«tte jalousie est à son comble; car le mâle alors, mesurant ses droits sur ses besoins, ne peut jamais voir un autre mâle que comme un importun concurrent. Dans ces mêmes espèces , les femelles , obéissant toujours au premier venu , n'appartiennent aux mâles que par droit de conquête, et causent entre eux des combats éternels.

Au contraire , dans les espèces où un s'unit avec une , où l'aoeeuplement produit une sorte de lien moral , une sorte de mariage , la femelle , appartenant par son fchoix au mâle qu'elle s'est donné, se refuse communément à tout autre ; et le roAlc , ayant pour garant de sa Gdélité cette affection de préférence, s'inquiète amsi moins de la vue des autres mâles, et vit plus pisiblemeot arec eux. Dans ces espèces, le mâle partage le soin des petits ; et, par une de ces lois de la nature qu'on n'observe point sans atten-

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drissemcnt , il semble que la femelle rende au père rattachement qu'il a pour ses enfants.

Or, à considérer l'espèce humaine dans sa simplicité prirailive, il est aisé de voir, parla puissance bornée du mâle, et par la tempérance de ses désirs, qu'il est destiné par la nature à se contenter d'une seule femelle ; ce qui se confirme par l'égalité numérique des individus des deux sexes , au moins dans nos climats ; égalité qui n'a pas lieu , à beaucoup près , dans les espèces où la plus grande force des mâles réunit plusieurs femelles à un seul. Et bien que l'homme ne couve pas comme le pigeon, et que, n'ayant pas non plus des mamelles pour allaiter, il soit à cet égard dans la classe des quadrupèdes , les enfants sont si long» temps rampants et faibles , que la mère et eux se passeraient difficilement de l'attachement du père , et des soins qui en sont l'effet.

Toutes les observations concourent donc à prouver que la fureur jalouse des mâles dans quelques espèces d'animaux ne conclut point du tout pour l'homme; et l'exception même des climats méridionaux, où la polygamie est établie, ne fait que mieux confirmer le principe, puisque c'est de la pluralité des femmes que vient la tyrannique précaution des maris , et que le sentiment de sa propre faiblesse porte l'homme à recourir à la contrainte pour éluder les lois de la nature.

Parmi nous , où ces mêmes lois , en cela moins éludées, le sont dans un sens contraire et plus odieux, la jalousie a son motif dans les passions sociales plus que dans l'instinct primitif. Dans la plupart des liaisons de galanterie , l'amant hait bien plus ses rivaux qu'il n'aime sa maîtresse; s'il craint de n'être pas seul écoulé, c'est l'effet de cet amour-propre dont j'ai montré l'origine , et la vanité pâtit en lui bien plus que l'amour. D'ailleurs nos maladroiles institutions ont rendu les femmes si dissimulées ' , et ont si fort allumé leurs appétits , qu'on peut à peine compter sur leur attachement le mieux prouvé , et qu'elles ne peuvent plus marquer de |)références qui rassurent sur la crainte îles concurrents.

' L'espèce de dlssiiniilation (|iir j'entends Ici est opposée k celle qui leur convioiit, tt t|n'ellcs tieiiinMit <le !;< n.iUire; l'une consiste à déf^uiscr K-s s4'n(iniciU.s <|u'cll(\s oiU, et l'aiitri* à fcindir ceux nn'ellcs n'ont pas. Toutes les femmes du nioiulo (ussent leur vie h f.iirc lioplu^îdc leur prétendue sensibilité , ol n'aiment jamais rien iprollet-mèmes.

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